Vers les Temps meilleurs, t. II, p
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et m«^me si obstinée. M. Anatole P'rance s'est contredit souvent, j'y consens : mais a-t-il jamais célébré l'avènement du christianisme comme un l'ait lieureux de l'histoire humaine? a-t-il jamais fait ra{)()logie de l'ascétisme? a-t-il jamais condamné la volupté? Et assurément, il a évolué, mais beaucoup moins qu'on ne l'a dit; et c'est le Ion de ses ouvrages qui a évolué, bien plutôt que \cfond de sa pensée. Je l'ai déjà indiqué, et je le répète avec insistance : plus je creuse en M. France, plus je trouve en lui un lils du wiii'^ siècle, un héritier direct du « bon » Denis Diderot. « Le Tond de M. France, a très bien dit M. Faguet, c'est rhorreur du merveilleux, l'horreur du surnaturel, l'horreur, pour parler cru, d(^s religions. Or, en son temps de non<:haianc<*, il détestait tout cola autant (piaujourd'hui. Toute la difTérence, c'est qu'il le délestait sournoisement. Sa plus grande volupté intellectuelle d'alors, c'était de raconter des histoires religieuses, en y glissant des sourires d impiété discrets et élégants*. » Et quand je songe à ses tout premiers écrits, — ceux d'avant 1S70, — à quel- (pics-uns de ses vers, aux insinuations, aux tléclaralions (pii hii ('"chappaient, même « en son temps de nonchalance », à rà|)reté, à la vicdence multipliée des négations dont il a émaillé ses livres et ses iliscours d«*puis vingt ans, à sa Jeanne dWrc enfin, je ne puis nrenqïécher de donner pleinement raison à .M. l'agiict.
Je n'ai pas à discuter, ù réfuter ici les opinions religieuses, ou plutiM irréligieuses, de .M. Jért^me ('t>ignard. Si je le faisais, j<* ne croirais pas pouvoir mieux l'aire tpie de reprendre et de développer une page inédite de Hrunelière sur Diderot. Elle date de 1880, celle page; elle est donc d'um* «'pocpie où, travaillant sur VEncyclopêiiie^ Brune* tière, simple historien et « philosopln* », n'avait encore pris position ni sur la «piestion ii^IJuinise. ni cnnire M. l'rance :
\\\\ lncn ! s'ciTiait-il. supiiosons un mêlant ipu' l»ulcrcil ait raison : supposons (pi'aii Wiii >iÉ'»i-li» il ait eu le «Iroil tl«» ne
1. litiulu ruguet. ISyO'iyi'2, la lUi'ur du 15 uuvi'udtro 1UI2, p. 200.
voir dans le christianisme qu'un amas de« superstitions impertinentes », et de « pratiques abominables »; allons plus loin, suivons-le jusque dans cette honteuse dérision de l'Évangile, et supposons un instant avec lui que dix-huit siècles de christianisme aient tiré leur origine d'une fable enfoncée dans la mémoire des hommes par la violence et la brutalité; rien n'est plus contraire à la vérité de l'histoire, on le sait; mais n'importe, accordons-lui comme à Voltaire tout ce qu'ils nous demandent; ils n'oublient qu'un point, un seul point, et ce seul point est tout : c'est que, dix-huit cents ans, ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, ce qu'il y a de plus gracieux, comme ce qu'il y a de plus héroïque, ce qu'il y a de plus humble comme ce qu'il y a de plus fier, est venu se greffer sur cette tige....
Oui, voilà ce que n'explique pas Vile des Pingouins ellemême.
Mais, encore une fois, nous essayons de définir M. France, nous ne le discutons pas. Et, à cet égard, tout persistant qu'il soit, je me demande si son antichristianisme est bien son fond véritable, ou plutôt encore son tréfond, et s'il ne procéderait pas lui-môme d'une disposition plus générale et plus permanente qui nous expliquerait tout entier l'auteur de Thaïs. A la question ainsi posée, il n'y a, je crois, qu'une réponse. On se rappelle la page célèbre où Montaigne fait l'éloge de la volupté : « ... Quoi qu'ils en disent, en la vertu môme le dernier mot de notre visée, c'est la volupté. // me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contre-cœur.... » Est-ce que ce ne pourrait pas ôtre la devise de M. France? et puisqu'on l'a souvent rapproché de Montaigne, est-ce qu'il ne pourrait pas em})runter cette épigraphe au vieil écrivain? Le poète des Noces corinthiennes nous l'a dit d'ailleurs, ou laissé entendre plus d'une fois, il nous le nvle par toute son œuvre : sa faculté maîtresse est la volupté. « Je puis dire que mon existence ne fut qu'un long désir », écrivait-il hier encore. De là son style où, dans les meilleures pages, on goûte et l'on admire,, comme l'a très bien dit le dernier et le plus pénétrant de ses critiques, M. G. Michaut, « je ne sais quelle langueur ardente, à la fois insinuante et chaude, dont
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l'impression est contagieuse ». De là son goût pour les scènes voluptueuses, et la perfection avec Iaqu<'lle il les traite. De là sa haine pour les religions en général el en particulier powr le christianisme, qui proscrit le plaisir, prêche l'ascétisme, et divinise la douleur. De là son liorreur du stoïcisme qui est « rude » et « pi-ofesse trop d'austérité' ». De là son attachement au .wiii'' siècle qui a si crénéreusement affranchi les instincts du frein des antiques disciplines. De là le dilellaiilisMH' quil a si longtemps aflicln'' : car il n'est rien au voluptueux «jui ne |)uisse être objet de volupté secrète. De là ses tendances à l'anarchie : cîir toute règle sociale est une barrière imposée à la fantaisie de la jouissance individuelle. De là son « socia-
1. Discours prononcé au Dîner drs - Amis de Monlaijne -, le 8 juin 1912 [inr Anatole France {liuUctin de la Société des Amis de MonUiKjne, l'Jlil, fasc. I, p. 24). Il y a là toute une paf?e sur IV-picurisnie de Morilaiprne, el contre le sloïrisine et contre le cliristi.inisitie, (pji résume 1res hien Imite la philosophie de M. Fran«'e, et dctnt j»« ne finis m'emprclH'r de i-iler «pichiucs liirncs : • Montaigne elait epirurien. Kl hîs épiniriens sont des honunes (pi'on a plaisir à freipienter. Forcés dV'tre vertueux, ils donnent à la vertu une llf;:ure qui n'elTrave pas; ils la rendent humaine el naturelle et, s'il se peut, ai^reahle et même vulupliieusc. VA puis, ils soiil discrets, ne s'imposent point el ne parlent pouil au nom drs dieux jaloux... Il y a dans le stoïcisme • piehpietdtose de roide et do tend»! (|ui répugnait à son pénie aimalde. Le sloKMsme est rude; il va rarement sans orgueil ni même sans (|uel(|ue hypocrisie. C'est s'exposer à Teindre que de professer trop d'auslcritr. Le stoïcisme est ennuyeux, nu^mc chez un Marc-Atirele, et il n'est point artiste. On en |»'ut dire aiilaïU. et mrmr on imj peut dirtî davanlafre do toutes les doctrines qui demandent trop d'elTorls i\ la nalMr(> humaine, qui la veulent raidir h l'excès et qui nient que la douleur soit un mal. .Mais cpie penser «les doctrines, plus somhres mille fois, qui veulent que la douleur soit un hien desirahie, une faveur celesti*. iju'elh> ait des merilcs >.p«'ci;iux, que des privile::«'S v soient altat hes. et «pie la vue enlln d'un Immme accahh* «le privations «'t de soulTrances, s«»il un spe«tacle agr«'aMe i\ la divinité? • — le mémo disc«uirs ci»nlient une allusi«Mi directe À Itrunelière : • || lut naguer«>, il fut, «laus l«> royaume de sc«dasti«|u«\ un petit luunme jiarleur et dispuUMir, d'un hois très durel «le fornu's acerlu's. c«uipanl comme un c«iuteau i\ papi«'r. Allo'e el fanatique, il avait feuilleté
Monlaijrne Parler en ces ternu's parfaitement désoldipeants. et
d'ailleurs inexacts et injustes, d'un adversaire «pii n'est plus In potir se «h'fendre. ««> n'est p«'ul-élre pas faire preuve d'une vertu irèa aimalde, — ni lr«<s généreuse.
iisnie », car il n'a pas mauvais cœur, et il veut que tous les hommes aient leur part de « la fête de la vie ». Et de là enfin l'amertume, la tristesse et le goût de cendre qui se dégagent de son œuvre : car. comme tous les gi-ands Épicuriens, il n'a pu assouvir son immortel désir, il a vu lombre de la mort se mêler à toutes ses joies, et il en a touché l'irrémédiable néant. Surgit amari aliquid....
Et de là peut-être aussi sa perpétuelle ironie. Car « l'ironie, c'est la gaieté de la réflexion et la joie de la
sagesse ». L'ironie est un régal divin, et nul doute que, si le monde pouvait avoir un sens, il ne fût l'œuvre, prodigieusement réjouissante, de quelque ironique démiurge. L'ironiste se ménage des voluptés à nulles autres secondes, puisqu'il est le seul à pouvoir en jouir pleinement. Songez donc! il se moque à la fois de son sujet, de ses lecteurs et de lui-même, et il est le seul à percevoir, — quelquefois, -où finit sa raillerie et où le sérieux commence. Fête suprême d'une intelligence souveraine qui se crée un univers transcendant où nul esprit n'est assez fin, assez agile, assez ailé pour le suivre! Quelle joie de sentir que l'on plane bien loin au-dessus de la tourbe des intelligences épaisses et vulgaires! — Joie égoïste, en tout cas, et plus fallacieuse quon ne pense. Oh! je sais qu'à médire de l'ironie dans Athènes on se fait accuser d'être né en Béotie et de manquer totalement d'esprit de finesse. Mais la vérité vaut bien qu'on coure quelques risques pour elle. Et la vérité, c'est que l'ironie continue, l'ironie qui ne respecte rien, l'ironie qui bafoue, dégrade, dissout et corrode tout ce qu'elle touche, bien loin d'être une marque de supériorité, est un signe d'élroitesse d'esprit et de sécheresse de cœur. Tout railler, c'est ne rien comprendre, et que de fois l'ironie dissimule une légèreté, une irréflexion, une lourde méprise! Il est plus facile de sourire que de penser. Croyez-vous donc qu'avec tout son génie, il fût une haute, large et profonde intelligence, ce Voltaire qui a élé le roi des ironistes? Essayez de compter toutes les choses qu'il n'a pas comprises! Les ironistes peuvent bien, un temps,
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ravir radmiration dos hommes : ils ne la gardent pas toujours; surtout, ils ne conquièrent jamais ce quelque chose d'infiniment plus précieux : leur tendresse. Les hommes n'aiment que ceux qui les aiment, ceux qui souffrent avec eux de leurs misères, de leurs faiblesses, qui en prennent leur humaine jiart, qui les aident à vivre le rêve douloureux de la vie. Mais ceux qui les méprisent, qui les raillent, qui les accablent du poids d'une supériorité d'ailleurs bien hypothétique, ceux qui tournent en dérision non seulement leurs passions et leurs vices, mais leurs vertus mêmes et leurs plus chères, leurs plus nécessaires croyances, ceux-là, les pauvres hommes peuvent bien, quelques années, s'amuser de leur virtuosité, et se laisser prendre à leurs grâces : ils ne les mettent pas au rang fies grands génies bienfaisants, ils ne les introduistMit pas dans le chœur sacré des Dieux lares de la vie morale.
La vraie critique, assez souvent, ce n'est pas celle qu'on lit dans les journaux; c'est celle qu'on parle, en échangeant ses impressions entre amis, ou entre honnêtes gens. Dans un cercle assez nombreux où je me trouvais récemment, la conversation vint à tomber sur >L France. 11 y avait là beaucoup de jeunes gens, et donc beaucoup d*iconoclastes. Chacun proposait sa définition, risquait sa formule, exprimait son opinion avec la vivacité tramliante et la liberté tjui sont le charme piquant dos onlrotions de cette nature. Je voudrais pouvoir rendre la vivante physionomie de cette réunion, recueillir les « mots <\ les ripostes, les saillies souvent contradictoires qui jaillissaient de toutes ces cervelles. — « Une magnifique orchidée », disait l'un. — « Un homme de désir <>, disait l'autre. — « Moi, reprenait un troisième, je pen.se de lui exactement comme Jules Lemaitre : « Cet homme est «l'extrême tleur du génie latin. ^> — « Vous voulez dire : alexandrin. M. France est le dernier des .Mexandrins. >» — « l'!n tout cas, c'est le premier écrivain d'aujourd'hui. »> — « Peut-être, si Pierre Loti, et, dans un autre genre, Jules
GinAi't». - Los Mnitri's «lu rilcurc. .1
Lemaître n'existaient pas. » — « Grand écrivain, si vous voulez, mais grand écrivain d'une époque de décadence. » — « En effet, il a le génie du pastiche : du pastiche intellectuel comme du pastiche verbal. » — « C'est l'Ironie faite homme. » — « C'est un demi-Montaigne qui a tourné à l'aigre. » — « C'est un corrupteur de la jeunesse. De mon temps, quand un collégien voulait s'émanciper, il lisait du Renan en cachette. Aujourd'hui, ou plutôt hier, car cela change un peu, il lisait du France. C'est le fils légitime du dernier Renan, le Renan de VAhhesse de Jouarre. » — « Vous exagérez! vous êtes un puritain! Il n'y a pas corruption là où il y a tant de grâce.... »
Un mathématicien philosophe et fin lettré, que toute cette jeunesse considère avec raison comme un maître, assistait en souriant à cet assaut de verve inventive. Il n'avait rien dit encore. Tout à coup, et comme s'il suivait un rêve intérieur, il laissa tomber ces mots : « Anatole France? le plus séduisant et le plus dangereux professeur d'anarchie que nous ayons eu depuis Renan. »
Octobre-Décembre 1913.