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Lettre inédile du 25 mai 1UU

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confondre. Ces scrupules de haute probité intellectuelle et morale, — que Sainte-Beuve n'avait pas eus en écrivant Volupté, — l'ont à mon gré le plus grand honneur à liod, 11 faut bien rccoimaîtro, — et il s'en rendait parrailemcnt compte, — fpi'ils lui ont nui littérairement. « Je sais Ijcs bien, déclarait-il, que pour arriver au grand succès, il faut des opinions nettes, dans un sens ou dans l'autre. » Et il se résignait, tout en en souffrant, à ne pas l'atteindre, et, sachant bicMi (ju'il déconcertait le public par la perpétuelle inccrlihitle de sa pensée, il aimait mieux ne pas satisfaire quelques-uns de ses lecteurs qu'être inliilèle à lui-même.

Mais précisément parce (ju'il évitait, avec une altenlion scrupuleuse, de; se montrer, dans ses romans, un lnnnme de parti, et même de doctrine, les peintures (pi il nous a laissées de certains aspects de la société d'aujourd'hui ont un accent d(^ vérité qui les rendra extrêmement précieuses pour les historiens de l'avenir. Le coidlit armé des <« deux Frances » a eu dans Rod un témoin très perspicace, un peu inquiet, mais foil impartial. Un Vainqueur, l'Indocile nous font assister à l'ascension du j^dilicien radical « imprégné de certitudes, bourré de jugements tout faits, pédant, cat<''goi'i(jue, pei'péluelhMuent en chair»' ». Maxiniilien lîtjmanèchc est un frère puiné de Houleiller et de .Monneron. Dans l Indocile rncore, Hotl a mis en scène trois jeunes gens d'anjoiird hui. trois camarades de collège qui, à peine entrés dans la vie réelle, ont pris chacun une dir«*ction morale dilTt'rcnte. Le premier, ('.laud«« l{r«'"vent, est devenu l'un des meuïbres les plus actifs du Sillon. In autre, l'rbain Lourlier, membre do rfccole française de Home, anticlérical et socialiste, sera sans doute (|uel(|ue jour, aux c<Més de Hoînanèche. Ttin des coryphées du liloc. Ln troisièuje enlin, \ulenlin hélémont. esprit inquiet cl curirux, incapalde d'accepter «me «li^cqtline exteriiMire, — c'est pourquoi le romancier la baptisé du nom, un peu impropre, de « l'Indocile », — cclui*h\ est nourri des théoriciens et des prophètes de l'individualisme et de ranarchie.

et il éprouve, à l'égard de tous les groupements, de toutes ies autorités, une antipathie, une répulsion invincibles. Le fond du roman, c'est l'opposition de ces trois types, et des trois conceptions de la vie qu'ils représentent; et cette opposition, l'écrivain a su la marquer en traits si vigoureux et si vivants, que d'un simple roman d'idées il a réussi à fïiire un dramatique roman de passion.

Si objective que soit la peinture, elle laisse pourtant percer les préférences personnelles et les antipathies du peintre; et dans Fauteur, nous avons la joie de découvrir l'homme. A propos du livre de M. Paul Seippel sur les Deux FranceSy Edouard Rod écrivait : « J'observe avec un ardent intérêt le jeu des partis qui s'entre-déchirent (dans la France contemporaine). Je n'ai pas la prétention de tenir entre eux la balance impartiale : V impartialité est une chimère, quand il s'agit de tels mouvements, d'intérêts si généraux. Je tâche du moins d'être équitable, puisque ces deux partis extrêmes, tout malfaisants qu'ils soient à cette heure, ont cependant leur raison d'être et leur sens. Et malgré tant d'apparences angoissantes, il me reste la robuste confiance que quelque chose que nous ne pouvons prévoir, viendra réunir à nouveau ces forces, qui menacent de s'entredétruire, et dont l'union rendrait au pays la grandeur qui fait de son histoire la plus universelle et la plus humaine qu'il soit *. » Ces dispositions d'esprit se retrouvent dans Vindocile. Évidemment, Edouard Rod a peu, très peu de sympathie pour Lourtier, et pour le groupe auquel il se rattache, les Romanèche, les Nicolas Frumsel; ses sympathies sont partagées entre Valcntin Délémont et Claude Brévent, entre l'individualiste ardent et le « catholique social ». Voyez, par exemple, comme il comprend bien et comme il exprime fortement ce que l'on pourrait appeler l'état d'esprit catholique. 11 nous fait assister, dans la basili(|ue de Saint-Pierre de Rome, à une imposante cérémonie religieuse :

1. Journal de Genève du 13 novembre 1905 (non recuçilli en volume;.

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Muet, les yeux illuminés, Désiré s'abandonnait à son émotion. Sa pensée échappait à Ihahiluelle tyrannie des volontés hostiles qui en conlrarinient l'essor; il s'élançait fraternellement vers ces inconnus dont le nombre augmentait sans cesse; l'unité isolée qu'il souffrait d'être au milieu des siens se fondait dans un tout homogène dont chaque partie lui servait d'appui, et qui l'emportait comme une note noyée dans un flot d'harmonie; l'ardeur de sa foi s'avivait comme une flamme dans le vent; la part liéroKque de son imagination s'exaltait à la victoire de la Hasilicjue ouvrant ses portes à la foule et laltirant des quatre coins du monde, comme un pôle dont le niafruolisme s'exerce au loin, triomphe de l'espace*....

Et voici maintenant le farouche individualiste :

— Non, j'ai dans l'àme des flots d'aniertume à submerger votre embarcation!... Et puis, ce sont des vents dillérents «jui nous poussent, d'autres pôles qui nous attirent.... Je veux toute ma liberté : vous m'offrez un joug ; toute la vérité : vous me tendez du mensonge ou de l'iUusion.... Rappelle-loi ce lils dWgar, dont il est parlé quebjue part dans la (ionèse, ce pauvre diable d'IsmaCl. Il en est dit (juil dressera ses tentes dans le désert <;ontre cclk's de ses frères, et qu'il lancera contre eux ses Anes sauvages, — ou (juelque chose (rapj)rorhanl [...Je suis de sa postérité : l'esprit de révolte nous tient lieu de bonheur^ nous avons un courage ({ui vaut peut-être vos vertus, et nous sommes les vrais maîtres du monde, puiscjue c'est notre misère qui le meut...,

Kntre ces deux états d'esprit, Hod n .1 |;im;ii> mi. pu, nu voulu «•hoisir.

Mais, d'aulri' part, roniinc il vivait dans la lerrour •< tle semer le trouble dans des Ames de paix >>, quand il venait d'écrire un livre dont la tendance pouvait paraître quehnie peu <« anarchiste », il s'etT«>n;ait «l'atténuer cette impression

1. 1'lndoril,\ p. lSi.|K5. (>n poul r.npprorher nrlii'lo d'KdounnI Kod (iion rcriirilli en voIimiiim, /;. {Fujnru du 7 février IWOO). (»u l'érnvnjn sVmervnlIe • en ploiiio lilu»rlé «IVsprit, nvcr des yni\ «l'ineroyaiil », de la place que le Vnlioftii tHMMipo dans le momie, el de In furoe actuelle el croiss-inle du onliiulicibUie.

par une préface, ou par un autre livre conçu dans un esprit sensiblement difléreni. Et c'est ainsi qu'après avoir écrit Aloyse Valérien, — dont le titre primitif avait été la Femme nue, — il écrivit les Unis, où il a voulu montrer « comment, quoi qu'en pensent certains réformateurs, les perturbations passionnelles ne tiennent pas aux défauts des institutions et des lois, mais à la nature même des hommes et à l'opposition permanente de leurs instincts individuels et des exigences de la vie en société ». Les Unis, — qui ne sont pas d'ailleurs le meilleur roman d'Edouard Rod, — sont une apologie indirecte du mariage par une peinture, peut-être un peu caricaturale, de l'union libre. La conclusion qui s'en dégage, c'est que l'union libre présente — au moins — autant d'inconvénients que le mariage, et peut-être plus, et que, pour rendre Ihomme heureux et parfait, ce n'est pas le mariage qu'il faut « élargir », c'est la nature humaine elle-même qu'il faudrait changer.

Cette conclusion, très juste et très sensée, il eût été difficile de la tirer d'Aloyse Valérien. Ainsi Rod nous fournit toujours le moyen de corriger Rod par lui-même : et le meilleur correctif de ses romans passionnels, nous le trouvons dans ses romans sociaux.

J'en arrive à l'une des parties les plus intéressantes et les plus originales de l'œuvre d'Edouard Rod, à celle qui, peut-être, lui survivra le plus : je veux parler de ses romans suisses. Je ne crois pas que ce fût celle que, personnellement, il appréciât hî plus : il écrivait trop facilement, disait-il, ces sortes de livres. Et il est cei'tain que, pour écrire des romans de mœurs parisiennes ou provinciales, il lui fallait faire un effort, souvent heureux, nous en convenons, mais qui, parfois, l'est moins, et i)resque toujours, se fait sentir. Dans ce genre-là, il a des rivaux, d'illuslres rivaux, et des modèles : pour se différencier des uns et des

autres, pour découvrir et creuser son sillon propre, il a quelques précautions à prendre, une vigilance plus inqui«'le à exej'cer. Peut-être aussi la matière de son observation lui est-elle plus lointaine, moins l'auiilière. Dans cette course à roriginalité personnelle qu'est la vie littéraire contemporaine, on risque parfois ou de forcer sa nature, ou de perdre en chemin un peu de sa spontanéité première. Je voudrais être sûr que cela ne fut jamais arrivé à Hod. Au con traire, dans le roman de mœurs suisses, où ni les rivaux, ni les modèles ne pouvaient le gôner beaucoup, il n'avait qu'à se laisser porter en quelque sorte par son sujet; disons mieux : il n'avait qu'à se ressouvenir.

Kst-ce pour cela que je suis tenté de trouver, d'une mîiiiièi-e générale, plus vivants, plus amis de la mémoire les romans suisses d'Kdouard Hod que ses romans parisiens ou provinciaux? Avez-vous remarqué? (Juand on lit (!es d<'rniers, on s'intéresse, certes, aux personnages; mais on leur porte, comment dirai-je? un intérêt plus moral, plus intérieur, |)lus abstrait, (pi'aux personnages d'un Maupassant ou d'un Daudet. Un Maupassant, un Daudet, eux, en (pj;ilre emips de crayon, campent devant vous, font UKMivoir sous vos you\ d(«s silhouettes irnud)liables. Ce don de vie, «pie de moins grands romanciers qu'lùlouaril Hoil ont eu eu j)artage, il ne l'a «pi'assez rarement : il s'entend mieux à imaginer, à représenter des étais d';lm«*, qu'à évofpier, à faire surgir aux regards des êtres concrets. Ses Ihm'os, le livr(^ une fois fermé, on ne les /veoiV plus avec les yeux du corps; leur personiu* ph)si(pie se dissout peu à peu dans une sorte de pénombre, et l'on finit par avoir (pielque peine à reconstituer les principaux traits sous lescpuds ils nous sont tout d'abord apparus. Pareillement, si inb'ressante ou émouvante menu» que. n(>us ait semblé', en la lisant, h'ur histoire, «die tn* se grave pas. comme nous le voudrions, dans noire souvenir. Au boni d'un certain temps, nuiiuts détails nous en échappent, et nous n'arrivons pas à restiliMM*. dans sa teneur ess,«nti»dle, la ih>nnée menu» du roman. Je crois bien que l'une dos raisons de co

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phénomène est la suivante : les romans de Rod sont, pour la plupart, — ses Préfaces, au besoin, nous en fourniraient l'aveu, — la mise en œuvre, d'ailleurs ingénieuse, l'illustration, d'ailleurs très adroite, d'une idée abstraite. Ce qui lui vient tout d'abord à l'esprit, quand il son^^e à un nouveau livre, ce qu'il recherche peut-être, c'est, je ne voudrais pas dire une thèse, tout au moins un cas très général, une donnée assez neuve, mais toute théorique; et c'est seulement quand il l'a trouvée, qu'il cherche des personnages, une affabulation, bref, des moyens de la réaliser, de l'exprimer sous une forme concrète et vivante. Le procédé est parfaitement légitime : encore faut-il, ce me semble, que le romancier ait l'imagination assez puissante pour oublier, si je puis dire, l'origine abstraite de ses personnages, pour les voir et les faire voir comme des êtres vivants, doués d'une vie indépendante et propre. Et je persiste à penser que les plus grands romanciers sont ceux qui voient d'abord, dans le lumineux raccourci d'une soudaine vision, tout le drame qu'ils vont écrire, avec tous ses organes essentiels, caractères, intrigue, dénouement : tant mieux pour eux et pour nous s'il y a une idée profonde implicpiée et comme enveloppée dans leur conception d'artiste un peu visionnaire! Il faut bien reconnaître qu'avec toutes ses qualités et tout son talent, Edouard Rod n'appartient pas à ces deux familles d'esprits. Peut-être est-il trop intelligent pour être un très grand artiste, un romancier de tout premier ordre; quoi qu'il fasse, il reste critique, philosophe, moraliste; sa pensée abstraite l'accompagne partout, même quand il crée. En un certain sens, il n'en est que plus complet, plus complexe en tout cas, et plus difficile à définir.

Eh bien 1 ce caractère un peu trop abstrait de l'art d'Edouard Rod, on ne le retrouve pour ainsi dire plus dans ses romans suisses. Les Roches blanches^ Là-haut, Mademoiselle Annette, VEau courante, l'Incendie, le Pasteur pauvre sont des œuvres bien vivantes et, je crois, uniques dans la littérature conteiiii)oraine. Rod a fait pour son pays

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natal ce que Gcorj^e Sand a fait pour le Berri, icruiiiaiid Fabre pour le pays cévenol, Pierre Loti pour la Bretagne, M. Bourget pour la Côte d'Azur; il donne à sa chère Suisse droit de cité dans les Leitres françaises. C'est par l'auteur de Là-haut, — ce livre qui serait un chef-d'œuvre, s'il n'y avait pas deux sujets mêlés, — que les lecteurs français les plus lointains, les plus casaniers, les plus étrangers aux mœurs et à la vie suisses sont entrés en communion spirituelle avec les âmes des compatriotes de Jean-Jacques. D'abord, les paysages. Feuilletez ces romans, et aussi les Scènes de la vie cosmopolite, les Nouvelles romandes, les Scènes de la vie suisse, les Nouvelles vaudoises.... Oui, c'^st bien là la Suisse; c'est bien la nature de là-bas, tantôt Apre et grandiose, tantôt plus inlléchie et plus humaine; c'est « l'Alpe homicide », avec ses neiges éternelles, ses glaciers, ses avalanches, et ses admirables spectacles; et ce sont aussi les jolis vallons du canton de Vauil, avec leurs vieilles vignes pleines de promesses. Hod, peu descriptif d'ordinaire, a attra[)é à merveille ^ette nature, et il en a rendu dans la perfection le charme, la grandeur, et la poésie vertigineuse.

Mniiilenant, d'autres montagnes surbaissaient : celles iju'avait justpialors cachées la paroi niême ipi'ils gravissaient, et d'aulres eneore, qui semblaient uionlcr à Ihorizon. Proehaines ou lointaines, ncllenuMit prolilées, en tons durs, aux premiers plans, ou eslomjnîes en lignes liltMiAlres sur le bleu du eiel, elles les entouraient de tous les côtés, pareilles aux vagues ligoes d'une nier furieuse; les unes, en lr«)Uj)eaux, deseeutiaieul eu tranches énormes et bondissantes entre les vallées : les plus hautes, dédaigneusement isolées, senddaienl se monaccr à dislance |virdessus les uioutounemenls de l'espace; linos comme des découpures de catliédrab's ou régulières comme des pyramitles, elles s'aceroupissaient en des poses de monstres au repos, s'esltunpaient avec des sveltesses «le colounades, se tordaient C4.>mmo «les troues <]ue travaille la sève, se taisaient connue tles eiladelles écroulées. Aux .Mpes du Valais, s'ajoulaienl les Alpes de roberland, tlont la ligne tourmentée fermait Ihorizou; plus GiuM IV — Los Muitros do llloure. M. — 12

près, par delà le Florent, les aiguilles des massifs du Trient et dOrny surgissaient de leurs déserts de glace; puis l'Aiguille- Verte allongeait son arête énorme et circulaire, aussi grandiose que l'entassement voisin du Mont-Blanc; plus près encore, une autre arête, celle du Cheval-Blanc, allait rejoindre le sommet du Buet, morne, désolée, avec des coulées de roches noires parmi ses neiges. Et puis, partout, c'étaient encore d'autres montagnes, des montagnes toujours, les Alpes, toutes les Alpes, telles qu'un caprice de la nature les a faites de pierre et de glace pour écraser un morceau de la terre sous leur poids magnifique.

VoUand contemplait ce spectacle toujours changeant et toujours le même, qu'il avait vu déroulé au pied de tant de cimes. Pour en varier l'aspect, il fit quelques pas sur l'arête, s'éloignant ainsi de ses compagnons. La victoire l'exaltait. La fièvre de la marche battait dans ses veines. Il ne sentait plus aucun vertige, aucune fatigue. Il plongeait ses regards dans le vide, il les emplissait d'espace, de lumière, d'air frissonnant, de lignes superbes, de couleurs merveilleuses. Il buvait la blancheur étincelante des glaciers, le vert des pentes et des vallées, le bleu du ciel. Il ne pensait plus : sa pensée aspirait l'espace. Son âme s'ouvrait pour accueillir, comme en reflets condensés, toute la beauté des choses : elle s'élargissait, comme si elle eût embrassé l'infini, elle se fondait, elle se dissipait, dégagée de ses liens, délivrée de ses attaches, n'étant plus qu'un atome imperceptible de cet ensemble qu'elle suffisait pourtant à rélléchir avec ses plus légers détails et dans toute son immensité. Il vécut un de ces instants dont la volupté une fois savourée dépose au fond de vous le germe d'un désir éternel; un de ces instants où la conscience s'évanouit délicieusement dans les choses et se pâme sous la caresse du néant; un de ces instants où l'on ne sent plus peser sur soi ni le poids fatigant de lêlre, ni rciïrayante menace de la mort. Et comme il était là, debout au bord de l'arête, la roche friable céda tout à coup sous ses pieds. Il ne poussa pas un cri. Ses deux compagnons, dont les cheveux se dressèrent d'elTroi, virent seulement son grand corps tomber en tournant sur lui-même le long de la paroi qu'ils surplombaient, filer sur la surface du glacier qu'ils venaient de traverser, disparaître, parmi des cailloux que sa chute entraînait, dans le gouffre, ouvert sur Solnoir. La catastrophe ne dura pas un quart de minute : la montagne avait,

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d'un seul coup, dévoré sa proie et rentrait dans son silence tranquille et souriant'.

Voilà, certes, une superbe page, admirable de mouvement, de puissance et d'ampleur. En cherchant bien, on pourrait y découvrir sans doulo ffuelques menues défaillances de plume-; mais on aurait tort d'appuyer trop lourdement sur ces insignifiantes faiblesses. Car l'on n'a jamais rendu, en termes plus justes, plus directs, plus saisissants, cette sorte d'ivresse toute spéciale, ivresse morale autant que physijpie, qui s'empare des alpinistes de vocation, et qui les pousse, presque; toujours, à << vivre dant^ereusemenl » f)our la conquérir. On n'a jamais plus forlement, ni plus sobrement exprimé l'horreur soudaine de ces morts tragiques qui sont comme la sournoise revanche des grandes forces inviolé<«s <4 implacables de la nalui-e. VX enlin, l'on n'a jamais mieux traduit, par des images plus heureuses, plus suggestives, l'impression d'accablement et, tout à la fois, d'admiration éperdue (jue l'on épiouve en face de ces prodigieux entassements de moidagnes toutes différeules les unes des autres, de ces énormes monstres de pierre et de glace paciliqueiuent accroupis sur le coin <!(« l<iir qu'ils écrasent, témoins muets et formidables de lointaines révolutions cosmiques, et, peut-être, de drames humains dont nous avons (|uelque peine à nous rc^préseuter les péripéties.... Ou a appelé, — c'est M. Faguet', et la formule est d'un»' grande justesse,

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