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ibU LES MAITRES DE VHEURE.
qu'ils s'infligent à eux-mêmes, en cédant à l'entraînement de leur chair et de leur cœur. Et pour plus d'un, la mort n'est même pas « le dernier refuge » : elle est un commencement ou un recommencement de nouvelles épreuves, La faute d'Aloyse Valérien a entraîné la mort de son mari et de son amant : cette double mort, la douleur qui en est résultée pour elle, elle a pu croire que c'était son châtiment; mais elle a une fille qui, à son tour, veut vivre sa vie d'amour comme sa mère jadis a vécu la sienne; et à voir son ancien péché renaître et marcher vivant devant elle, la mère douloureuse comprend que l'expiation continue toujours. — Ils sont morts aussi, les deux amants tragiques du Glaive et du Bandeau, la mère de Lionel Lermantes, et le général de Pellice, ce dernier Uié d'une balle involontaire par son propre fils. Et c'est celui-ci qui va expier pour eux, en môme temps que pour lui-même, et qui va être la victime, l'émouvante victime, — l'une des victimes plutôt, — de l'un des plus sombres drames judiciaires qu'ait conçus l'imagination d'un romancier pessimiste... Non, la mort ne termine rien. Si elle est une fin pour nous, — une fin d'ailleurs apparente et provisoire, — elle n'en est pas une pour les au4,res, pour tous ceux qui ont été mêlés à notre vie, et qui nous survivent, et qui vont porter le poids si lourd de nos défaillances et de nos erreurs. Nos fautes ne sont jamais des actes isolés et sans lendemain. Elles vivent en dehors de nous, malgré nous, d'une vie indépendante et personnelle; elles développent à travers le temps et res[)ace la série infinie de leurs conséquences; une fois accomplies, elles échappent à nos prises, et s'en vont, êtres vivants, répandre dans le monde leurs germes de mort et « se propager en ondulations infinies de souffrances ». Cette philosophie, — qui fut celle aussi de George Eliot, — on la retrouve dans la plupart des romans passionnels de Rod ; elle corrige ce que l'inspiration en a quelquefois de trouble, et, peut-être même, d'un peu malsain. Et l'expression qu'il en a donnée à plus d'une reprise, — dans CInutUe Ejjort, notannncnt,
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— fait honneur, toul enseml^le, à sa loyauté d'écrivain et à sa haute sa^'acité de nioraUste.
Et enfin, comme s'il ne pouvait se résoudre à condamner sans appel l'amour illétrilime, Kdouard Rod a fait un rêve, celui-là même, — M. Faguet la très finement observé,
— que Jean-Jacques avait déjà fait dans la \ouuflle Iféhîse : repiésenter quelques êtres si noblement exceptionnels, si alïranchis des conditions habituelles et presque des instincts de l'humanité commune, que l'amoureux, la femme et le mari puissent vivre côte à côte presque sans inconvénient pour leur sensibilité et leur vertu respectives. Hélas! eux aussi ont fait ce rêve téméraire; eux aussi ont tenté cette gageure : et ils s'aperçoivent, — un peu trop tard, — qu'ils n'ont pu la tenir jusqu'au bout. Il n'y a désormais que la mort qui puisse dénouer logi»juement cette situation fausse, rétablir réquilit)re de ces cœurs meurtris, de ces destinées brisées, et répandre sur toutes choses le pardon et l'oubli. En dépit de (|uel(|ues gaucheries, de quelques naïvetés aussi, la fin de fOmbre s'étend sur la montagne, — celui des romans de Rod où il a peutêtre mis le plus de lui-même, où son elTort d'art a été le plus grand, celui p»Mil être aussi que le grand public a le ()lus goûté, avec te Sens de ta vie, — celle fin de roman est un beau poème symb(di({ue de l'Amour et de la Mort.
Ce (juICmile Augier appelait irrévérencieuseuïent •« la tui'liilaine du droit au boidieur >» n'a donc pas eu en lùhMiard Hod un a|»olngisle sans réserve. ^)uelle put'rililé d ailleurs que cette fttrnnde dont aujourd'hui tant de gens abusent! Le droit au bonheur! ('omme si le seul droit que riioninie apporte en naissant n'<''tait pas le droit à la soulTiancel Uod était trop prolondément pessimiste pour n'en être pas convaincu il'avance. Si ses romans à lut aussi M inclinent Ij^me vei*s l'amour », et de plus d'une manière, ce n'est pas vers un amour sertMn, souriant, paisible et heureux. Ouand les lois sociales ne viendraient pas briser l'élan de notre pauvre cieur éperdu, il trouv«>rait en lui môme, dans les lois les plus inexorable» de la
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nature et de la vie, sa limite et la dure rançon du bonheur insaisissable auquel il aspire. Les seuls vrais amours sont des amours tragiques. L'auteur du Silence a eu, à tout le moins, le mérite de ne point nous le dissimuler. Et je ne sais si, parmi les romanciers d'aujourd'hui, aucun ne nous a, par ses livres, plus subtilement insinué tout à la fois le goût et la terreur de la passion.
Qu'il en ait eu parfois, et même souvent, certains scrupules, c'est ce que savent bien tous ceux qui l'ont connu, qui ont correspondu avec lui; et c'est ce que suffirait à prouver l'un des romans les plus curieux et les plus significatifs qu'il ait écrits, Au Milieu du chemin. On en connaît le sujet, inspiré, — la Préface nous l'indique, — de la conférence de Fogazzaro que nous rappelions tout à l'heure, dune autre de Brunetière sur VArt et la Morale^ et enfin de l'histoire de la conversion de Racine. Un écrivain et dramaturge de grand talent, Clarencé, s'est fait dans ses écrits l'apologiste enthousiaste et le peintre hardi de la passion; il a d'autre part une liaison irrégulière avec une femme divorcée. Or, un jour il apprend que ses livres ont été lus avec passion par une pauvre fille qui, devenue la maîtresse d'un de ses meilleurs amis, s'est donné la mort pour échapper au déshonneur. Il voit alors clairement, à la lumière d'un fait trop réel, et qui le touche de trop près, que l'art, la littérature peuvent faire du mal, infiniment de mal.... Et, de réflexion en réflexion, ne pouvant plus vivre comme il a vécu, hors de la règle sociale, il en vient à proposer à sa maîtresse, et il finit par lui faire accepter le mariage....
Qu'est-ce à dire? Et n'est-ce pas là, qu'il l'ait voulu ou non, le désaveu formel des tendances qui se font jour dans presque tous les romans « passionnels » d'Edouard Rod?
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« Quelques personnes m'ont demandtS — écrivait-il «lan^ sa Préface, — si ce livre est une profession de foi; il est simplement, comme mes autres romans, l'élude d'un cas, ou, si l un préfère, d'un conllit intérieur.... » Mais d'avoir CA.oisi ce « cas » plufùt qu'un autre, et de l'avoir traité surtout dans un certain esprit, c'était bien, sinon une « profession de foi », tout au moins l'indication d'une préoccupation, peut-élre momentanée, mais en tout cas assez dilTérente de celle qui perce dans nombre d'œuvres du même écrivain. C'est qu'en elTet le droit au bonheur, le droit à l'amour, le droit même à la représentation inlégiale de la passion, ce sont là des thèses qui peuvent,
— dans une certaine mesure, — se soutenir (piand <»n considère l'homme isolément et abstraitement. .Mais il n'(Mî va plus de même quand on envisaijre l'honnu»' ilans l'eni^ienage social, c't^st-à-dire l'homme véritable. Car Ihoumie réel n'est pas un Roiiinson, et il n'est personne d'entre nous qui puisse se vanter d'être seul au monde. L'homme est un être social, eni^agé, dès sa naissance, jjuil le veuille ou non, dans cet orijanisme formidable et jtrodij^Meusement complexe <pii s'ap|)»'Ile la société; il ne vaut, — que disj<^l il n'existe même (jue dans et par In société; le moiiulre de ses actes peut avoir des rép(»rcussions infinies sur des vies étrangères. Il n'y a pas de morale inilividurlh* : il n'y a (pi'une morale sociale. — Rod était liop inteilii^'rnt, [vo\) hanté par les problèmes de vie intérieure pour ne pas s'en apercevoir ù la longue. C'était (lu reste le moment où, sous dilTérentes inlluences, la préoccupation sociale s'imposait d'un»» inanièn» croissante h la couscirncr française, — {\yw\ »»st celui de nos écrivains rnntemporains qu'on ne puisse ici, aux environs de \W(), invoquer en témoigna^**, depuis Hrunelière jnsc|u*ù M. France. r\ depuis M. Ka^uct justpi'à .M. Jules Lemallre?
— Hraucoup prnsnient <|ue. s'i4 est vrai, ctunme on la sout«Miu, qur la quchlion sociale est unt» question morale, ou peut tout aussi bien dire ipie la question morale vn{ une question sociale. M. Uarivs, Luj,;ènc-.Melchior do
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Vogué, M. Bourget écrivaient des « romans sociaux))*. Edouard Rod suivit le mouvement; et sans renoncer entièrement n ses anciens thèmes d'inspiration, — Aloyse Valérien, VOmhre s'étend sur la monlagne, le Glaive et le Bandeau sont postérieurs à Un vainqueur et à Vindocile, — il a très opportunément renouvelé sa manière.
A-t-il d'ailleurs suivi cette veine jusqu'au bout? En a-t-il tire tout le parti possible? Lui-même n'avait aucune illusion à cet égard. « Mon grand souci, dans un roman, — écrivait-il, — a toujours été de ne pas dépasser ma pensée, de ne pas me donner pour autre chose que ce que je suis, et d'exi)rimer aussi exactement que possible, à travers mes personnages, ce que je pense des questions morales ou sociales auxquelles j'ai touché, et surtout de la question passionnelle. Ce souci m'a fait manquer ^a Milieu du chemin : je sentais bien que j'aurais dû pousser mon héros jusqu'à la conversion, et n'ai pu m'y résoudre par crainte de passer pour converti, ne l'étant pas. Vous me direz que cela n'est pas d'un artiste, lequel ne doit s'inquiéter que d'animer ses personnages et les regarder vivre; et vous aurez raison. Mais je crois que j'ai toujours été plus homme qu'artiste 2. » Ce n'est pas nous qui l'en blâmerons. De même, à quelqu'un qui lui suggérait l'idée, — elle lui était déjà venue spontanément plus d'une fois, — d'écrire le roman de la conversion du protestantisme au catholicisme, il répondait, — tout en avouant qu'un tel livre pouvait être un grand livre, et qu'il n'en était peut-être pas incapable, — qu'il ne saurait jamais se résoudre à l'entreprendre, ne voulant pas se donner l'air de prêcher une foi qui n'était pas la sienne. N'ayant que le goût du sentiment religieux sans être croyant, et n'ayant pour le catholicisme, — pour certaines parties tout au moins du catliolicisnie, — qu'une sympathie très vive, il ne se reconnaissait pas le droit d'imaginer un héros de roman avec kMjuel on aurait p.u le
1. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1904, l'article de M. Honé Douinic sur la Renaissance du roman social.