I.i'i-hiiiit, p. 2."»U
2. Il M' pit>poi«ait do liror un ilraaic de sou roiiiau le QUnvf et le
donné plus dun beau livre, il ne semblait pourtant pas qu'il eût encore écrit un de ces ouvrages où un écrivain s'exprime à fond et tout entier. Il croyait, très sincèrement, qu'il ne dépasserait, « ni comme art, ni comme étoffe », VOmbre s'étend sur la montagne; mais il était trop modeste, et il se trompait sans doute sur lui-même. Car il nous donnait l'idée d'un chef-d'œuvre que lui seul peut-être, en son temps, pouvait accomplir. Nous rêvions qu'il trouvât un sujet qui lui permît d'évoquer et de décrire des paysao^es, des mœurs et des âmes suisses, d'étudier, en même temps peut-être qu'une crise passionnelle, quelques-unes des plus vivantes « idées morales du temps présent », et, en un mot, de traiter, ce qui semblait bien sa vocation propre, un drame de conscience. Si à un pareil sujet, il avait apporté toute la sincérité morale, toute la décision de pensée, tout l'effort d'art dont il était capable, il aurait pu faire un de ces livres qui suffisent à la gloire d'un homme, et qui le classent définitivement grand écrivain.
C'est à ce moment-là que la mort, brutalement, nous l'a pris. Il travaillait alors, pour la Revue des Deux Mondes, avec son entrain habituel, à un roman dont il voulait bien dire qu'il me devait l'idée, et qu'il eût intitulé la Vie. II est probable qu'il y eût repris quelques-unes des questions qu'il avait agitées déjà, — plus que résolues, — dans le Sens de la vie. Il voulait y raconter, avec le plus de simplicité possible, sans rien inventer, sans rien arranger, sans essayer de combler les lacunes de ses souvenirs ou de ses ignorances, une histoire dont il avait été le témoin et le confident : l'histoire non romanesque d'un homme qu'il appelait Emile Cerliat.
Bandeau. Il avait déjà tiré une pièce, qui fut un franc insuccès, de Michel Teissier, et une autre, (|ui n'a été représentée qu'à Lausanne, de rEau courante. Enlin.en 1i)(J6, le Théâtre de TOEuvre a représenté le Réformateur, qui, de l'aveu morne d'Edouard Rod, est à peine une pièce de théâtre, mais simplement « de l'histoire conjecturale ». Je n'ai pas cru devoir étudier ces essais dramatiques, qui me paraissent ne rien ajouter à son œuvre, ni à son talent.
EDOUARD lîOD. 171
Cet homme, — écriviiil-il dans un u Prélude » <|u il a laissé, et où il indiquait son dessein, — cet homme dont le souvenir me préoccupait tout à eoup, avait-il été un ami? Pliilôf un camarade. Il m'avait parlé de lui-même avec plus d al>an<l(>n qu'on n'en a d'haliilude. Je ne serai pas indiscret en le mettant en scène, car il sullirait de changer son nom pour que personne ne le reconnût : les événements de sa vie ressemblaient à ceux de toutes les existences. Si je parvenais à les raconter, mon hivre ne serait pas le rctman de celui «lue j'appelle Kmile Cerlial; il serait le roman de la vie commune, de la vie de tous, de la vie enlin....
Qu'est-ce qu'aurait été exactement ce roman de la vie? Quelles en eussent été la philosophie et les conclusions? La mort ne nous a pas permis île le savoir : elle a emporté l'écrivain en plein travail et eu plein talent; il n'avait pas cin(juante-trois ans.
Mais il n'a point disparu tout enlici-, puiMpi'il n()us a laissé un(» (euvre considéralde, — eimpuiiite Nolunies, — une (iMivre evtrémemeul variée, et cpii lavait placé haut dans l'eslinie des connaisseurs. Il u'eiU tenu (pi'à lui, s'il l'avait voulu, d'enlrei- à l'Académie; mais il lui eût fallu pai'ailre renier s.i p;ilrie d'oriu-iiic, et . ipielipie tente qu'il eut été itai'l'ois, — car il l'a été, et S(m mérit»' en est d'autant plus iri'and, — de céder à «l'amicales, à de pressantes sutrgestions, il n'avait pu se icsoudie à une demaiche <|ui lui senddait à lui iiumiic uioi-:ilcinrnl discnt:d)le. Il avad raison : i\i' tels sciiipid(>s honoi-eni plii^ nu é'crivaiu qu'un heau livre, et (pie r.\eadémie elle-même.
Les heaux livres, d'ailleurs, ahondeid. nous l'avons vu, dans son oMivi-e. N(»u pas. à dii'e vrai, qu'on nr puisse, t\[\ point de vue i\t' I :nl pin', adr«*sNer au\ uiedleurs d'entre <Mi\ plus d'une objecMion. Uod est un hou écrivain, cl nous avons cité de lui de l'orl belles patres : ce n'est |i()urtant pas nu maître de la lantrue. Il écrivait, je crois, un peu vite. et. surtout, «pndque allenliou qu'il y prtMAL il ne s'était pas eidièreiutid dclad de certaines habitudes d'esprit cl de style, do certaines locutions aussi qui flcu-
m LES MAITRES DE V HEURE.
rissent en pays romand i. SainLo-Beuve a dit de Rousseau qu' « il parle un français né hors de France », qu' « il arlicule fortement et avec âpreié », qu' « il a par moments un i)eu de goitre dans la voix ». Cela est vrai aussi de Tauteur du Silence : on trouvera dans sa prose des « pour autant », des u dans le fait )>, des « c'est en règle », qui attestent leur origine étrangère. De même, il se défend moins que les auteurs de chez nous contre certaines incohérences de métaphores assurément peu recommandables. C'est ainsi qu'il écrira sans sourciller : « A l'inverse du puissant pamphlétaire qui déchire la question romaine avec une éloquence de sang. » Mais il y aurait sans doute quelque injustice à trop insister sur ces chicanes de rhétorique. L'homme qui a écrit telles ou telles pages de Là-haut, de l'Indocile, de l'Ombre s'étend sur la montagne, qui, par exemple, en nous parlant d'un de ses personnages, Michel Teissier, nous dit de lui : (c 11 se mit alors à errer sur les chemins, talonné par les mauvaises choses de sa vie », cet homme-là, à ses heures, était un écrivain, et il a, au total, bien honoré les Lettres françaises.
A un autre point de vue, plus essentiel peut-être, on ne saurait dire que l'œuvre romanesque de Rod se place tout à côté de celle des grands maîtres du roman moderne. Il n'est ni un Balzac, ni un Flaubert, ni un Daudet. Aucun de ses personnages n'est marqué de traits assez fortement particuliers et assez généraux tout ensemble pour rester à tout jamais gravé dans la mémoire des hommes; il n'a pas créé de types littéraires; il ne fait pas, selon le mot célèl)re, concurrence à Télat civil. Mais s'il n'a pas ce don suprême, comme elles sont en revanche bien modernes, les âmes dont il a conté les douloureuses destinées, étudié les coupables faiblesses! Michel Teissier, Richard Noral, Kermoysan, Clarencé, Valentin Délémont, M. Jaffé, Lermantes, et surtout la touchante théorie des femmes,
1. 11 y a aussi (jueUiue « helvétisme » dans les noms et surtout les prénoms qu'il prête à ses personnages : Alo'yse Valérien, Valentin Délcmont ne sont guère des noms de chez nous.
ÉDOUAhlJ liOD. 173
Blanche Estôve, Annie Teissicr, Mme Herdevin, Alice Déléniont, Irène Jîifïé, Aloyse ^'al6^ien, Renre Leirnnntes, — celle Renée que l'écrivain voulait lepnMuJre dans un roman ultérieur \)()\w en laiie une Aniigone, — ce sont bien là des hommes et des femmes d'aujourd'hui, avec nos idées, nos préjugés ou nos s(!rupules, et leurs passions mêmes ont l'exacte nuance de tristesse ardente qui est propre à notn^ temps. ()uand les historiens l'uturs de la sensibilité contemporaine voudront des documents psycholoi^i(Iues sur notre époque, ils en trouveront en abondance dans l'œuvre d'Iùlouard Rod.
Ils y trouveront aussi de très justes indications sur l'état des esprits contemporains, sur la manière précise dont se posent, dans notre pensée et notre conscience, les grandes questions morales du tem[)s présent. Toutes les idées (jui nous aiifiliMit et nous divisent, Rod lésa reilélées, exprimées, discutées, dans ses romans et ses essais, avec une fidélité, une imi)arlialité, une lucidité vraiment extraordinaires. Et entre ces doctrines contradictoires, il s'est, il est vrai, toujours refusé à choisir, à prendre parti. .Mais je crois qu'on aurait tort de p<Miser que ce fAt là pur et simple s(«'plicisme. ijwr peut-être, vers la lin, il y ait eu, dans cette attitude de pensée, un peu de diplomatie, il est possible. Mais cette altitude, dans son f<uid, correspoiulait bien à un trait essenti<'l de la physionomie morale de l'auteur du Silence. Trop inlelliirent pour ne pas tout compr<'iidi'e, mais resté trop prtdeslant peut-être, en liuit cas trop épris de moralité personnrllc et collective pour ne pas sentir le tJMiii^'cr de certain(»s iuduli^tMices, il était à In t'ois détache et anxieux. Il soutirait de se donner l'air d'un dilettante, car orit,'inairenjenl il avait horreur du dilettantisme. .Mais, en vertu de celte indécision foncière d'esprit. «1 peut-êlriMJe vtdnut»*. que nous avons déjà notée en lui, il ne pouvait so résoudre à s'arrêter, à se fixer en une doctrine unique, concevant trop bien la relativité de toutes celles (pi'il ««ssayail successiveujent. sans apercevoir « l'endroit par où elles se rejoignent •>. Et c'est pouripioi
iTU LES MAITRES DE V HEURE.
ni les positifs, ni les négatifs, comme il appelait ingénieusement les deux catégories d'esprits qui se disputent la direction de la pensée contemporaine, n'ont jamais pu le compter dans leurs rangs : il leur échappait, et, encore une fois, il sou (Irait de ne pouvoir appartenir à un groupe déterminé; car peu d'hommes ont mieux compris et senti le prix de la certitude, n'ont plus douloureusement éprouvé la nostalgie de la paix intellectuelle, n'ont plus sincèrement envié, ni plus passionnément désiré la joie de penser en commun. Au total, c'était un inquiet, une âme complexe et divisée contre elle-même : représentant trop fidèle, et symbole d'autant plus expressif d'une génération qui a été très troublée elle-même, très partagée, et dont tous les fils n'ont [)as su trouver l'apaisement de leur inquiétude. Cet apaisement, Rod aurait-il fini par le trouver, s'il n'avait pas été enlevé sitôt par l«i mort? Nous n'en pouvons rien savoir : il y a trop d'imprévu, trop d'inconnu aussi, dans l'histoire des âmes. A raisonner d'après les vraisemblances psychologiques, j'en doute pourtant un peu pour ma part. Au delà d'un certain âge on ne change i)lus guère; on prend son parti des contradictions de sa propre nature, on s'en accommode, et, si l'on en souffre encore un peu, — et jusqu'au bout Rod en a souffert, — cette souffrance même ne va pas sans douceur. C'est une jouissance après tout que de ne pas se sentir une âme étroite et mutih'^e, et de pouvoir se dire qu'on a l'esprit assez accueillant, assez hospitalier pour contenir une grande diversité de points de vue et de doctrines. Et je sais que, par ce biais-là, il est facile de glisser au dilettantisme. Mais s'il est vrai que l'ascétisme soit une condition de la plus haute vie intellectuelle comme de la plus haute vie morale, le dilettantisme, un certain dilettantisme tout au moins, ne guetle-l-il pas, tôt ou tard, tous ceux qui se refusent à l'ascétisme? Pareille aventure, on le sait, est arrivée à Renan; et Rod, (|ui a tant aimé Renan, n'a-t-il pas à cet égard, subi son influence? Il se connaissait d'ailleurs assez bien lui-même, et il se délinissait volontiers un anarchiste
EDOUARD nOD. /75
conservateur. Le mot est joli, ot il exprime h merveille la doul)le tendance de la pensée de Hod. Mais d'avoir nnc conscience aussi nette de ses contradictions intérieures, de pouvoir les foiinuler avec une aussi juste précision, cela n'implique-t-il pas un certain degré de satisfa(*tion, et même d'ironie, où un janséniste verrait assurément percer un peu d"orf,'ueil, et un simple moraliste, une légère pointe de dilettantisme? Volontiers un peu «anarchiste» dans ses romans passionnels, assez résolument « conservateur » dans ses romans sociaux, l'auteur du Sens de la vie possédait une faculté de dédoublement qui aurait pu devenir aisément dangereuse. S'il avait vécu plus longtemps, il eût été à souhaiter qu'il s'en défiAt. Klle a pu le Taire accuser d'un peu de dih'tlnntisme; et du dilettantisme au scepticisme moral, la distance, comme on sait, n'est pas grande.
Et cela eût été d'autant plus fâcheux qu'il aurait ainsi donné le change sur sa vraie pensée. A défaut d'une foi religieuse positive, il s'étail rai4 à la longue une sorte do credo stoïcien qui, pensait il, non peut-être sans quel(|uo illusion, était susceptible den tenir lieu.
La vie, — écrivait-il, — n'a (hî valeur vraie, «oninïo tant d'anlres belles clinses, cpi'h re.\j)rcsse coiutition (|u'(»n ne 1 aime pas trop, et qu'on soit à chaipie heure prêt à la quitter Ceux (pii ont conservé la foi n'y tml |)as grand'peine, puisipiV-lle les rassure sur toutes clu)ses et leur ouvre derrière ce inondt> des hori/.ons plus radieux. Aux autres, il reste le courag^c, ipii fut l'aruieet la cuirasse des stoïciens de tous les temps : c'est encore, à déraul de la foi qui n"est pas à la p«»rtée de tous, ce qu'on a trouvé de j)lus eflirace'.
llesItMMit à savoir si ce (li^crfl >t«iicisme est bien .' à la
1. L'Attachrnifnt à Iniùf, Fùjnro du 20 août tUOi (n«in rocuoilli en voliinu'). — r.f. Aiidrê rilndès, Fluri-ncc Monni'roy, ri'iils de la vie du coHir, préi't^dés d'une pn^fan» par l'idouord lt»»d. Pari;». IUuO(p. xxx\iu . n propos d7>i vninijticur : • Parmi los ilnuuiiMiKMitM de mrs li\r«»s, c'est «-(>lui ijtii exprime le mieux uioii bciiljiiioiil stur la my^lorieuM) injustice des destinées. •
portée de tous », et s'il n'est pas, lui aussi, lui surtout, une croyance bien aristocratique. Mais, en tout cas, ce n'est point là la profession de foi d'un dilettante et d'un sceptique.
C'est sur cette virile parole que je voudrais prendre congé de ce pénétrant et curieux esprit, de cet écrivain fécond et divers, de ce moraliste ingénieux, de cette âme subtile et tendre. Il est mort sans avoir dit son dernier mot, et sans avoir donné peut-être toute sa mesure. Il manquera longtemps à ceux qui l'ont connu : sa simplicité, son obligeance, sa bonté lui avaient valu des amitiés fidèles et dévouées, et sa fin soudaine, presque tragique, a fait surgir de partout de touchants témoignages d'affection douloureuse et vibrante : il en eût été très heureux, lui qui avait à un si haut degré le culte délicat de l'amitié! La Suisse tout entière était justement fîère de lui, de son talent, de ses succès, de la place qu'il tenait dans la littérature contemporaine. Et cette place était considérable : on l'a bien vu par le vide qu'il a laissé, en nous quittant. Romancier et essayiste, il aura, par des moyens qui lui appartenaient bien en propre, autour des hautes questions de morale individuelle et sociale, entretenu parmi nous la grande inquiétude. Je vois en lui quelque chose comme un Bourget moins Latin, plus ondoyant et plus indécis, un Bourget moins « géomètre » et moins artiste.
Mars-Avril 1913.
M. ANAÏOLK FHANCE
c Le d^sir a cotidait ma vie entière. Jo puis dire que mon existoiice ne fui quun lonj; désir. J'aimo désirer; du désir j'aime les joies et les soutrrances. » (Anatole Franco, £"1» huitit:vie, l'Uovime libre du [» mai l'.'13.)
\Toir.i pout-ôlrc rrrrivain français qui, il«^puis Rouan, a eu Ir plus (l'artion, non seulement en Fraiwe. mais ^ r«''lran^'er, sur le f)lus errant! nombre ti'esprils. Je ne sais s'il a vri-ilahlenent atteint la loule : mai^ il a conquis l'élite, pi-es(|ue toutes les élites. Là il a ses fidèles, ses dévots, et im'iur ses fanati<|ues. Ceux-là nu'inrs (jui discutent le plus violemment ses idées s'abstii'uneul de toute réserve sui* son art : les uns, de peur «le passer pour bénlirus; les autres, par<*e (pi'ils sont ri-ellemenl sans défense eoulr<« l«» subtil et troublant sortilèj^e. ^)uel(|u*un cpii l'a passi(Miii(''uitul iiiiut'-, <l qui, dans le secret de son cii'ur, l'aim»' peut-tUre encore, «pii lui doit beaucoup en tout cas. a tracé de lui ce porliail fort pi'U connu :
Je ni» «lirai jamais assez pour moi avec quelle unique preililection je ^'nùle l'esprit, la sa^resse et le style do M. .Vnalule Kraui'e. sa parole aisée, nuulcsle et hardie, pleine de choses el cepentlanl intiniment gracieuse. CiUiime il sait beaucoup, cl (pi il ((tiMpri'ml encore plus ipi'il ne sait, il a ee ilon merveilleux (rélutider parfaiteuuMit sou sujrl eu parlant d autre eliose. Sa méthode, c'est de Taire perpétuelleuuMU des digressions. Mais ce sont les diirressions »l'uu phil«ts»»plu' <pii a toujours présentes à l'esprit la connexilé de tous les phénomènes et lainplitiulo
du monde en même temps que sa vanité. Il a, dans le même moment, la perception la plus fine et la plus malicieuse des accidents (livres du jour, passagères figures humaines, petits événements d'hier), et le ressouvenir des « pensées éternelles » que roulent les oiseaux-dieux dAristophane. Deux ou trois de ces pensées reparaissent souvent dans ses ironiques études, mais par quels chemins imprévus et souples il nous y mène! C'est « un bénédictin narquois», comme a dit M. Hébrard, c'est un bouddhiste amusé et curieux, c'est un sceptique tendre : quoi encore? Il a une sorte de détachenîent voluptueux. Il jouit délicatement de la vie, et de toutes les images de la vie dans le passé, tout en étant persuadé quelle n'est qu'apparence et illusion. Il juge les choses du point de vue le plus distingué où puisse se placer un homme de notre temps. Et il mêle à cette philosophie un charme qui lui est propre*....
Je ne pense pas qu'aujourd'hui encore M. Jules Lemaître désavouerait cette page où, il y a vingt-cinq ans, il définissait, en termes si heureux, le tour d'esprit et le talent de iM. Anatole France.
Je suppose un homme qui, n'ayant jamais rien lu de M. France, commencerait son initiation par les derniers ouvrages de l'écrivain, Vile des Pingouins ou les Dieux ont soif. Mis en goût par cette lecture, il ouvrirait alors, sur la foi de sa réputation, le Crime de Sylvestre Bonnard. Au bout de quelques pages, je vois d'ici la stupeur croissante de cet honnête homme. « Eh quoi ! se dira-t-il inévitablement, comment de la même plume doux sortes d'ouvrages aussi dilTérents ont-il pu sortir? Les sujets, les idées, l'esprit, l'accent, le style uicmc, tout a changé. Comment pareille transformation a-t-ellc pu se produire? » Comment? C'est
1. Revue bleue du 24 novembre 1888 (non recueilli en volume).
M. AyATOLK FRANCE. ISl
à cette question que l'on vondrait bien, ici, essaytr de répondre.
Connaissez-vous, « sur le quai Voltaire, la maison (jui porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte lii)rairie ? La tranquille façade de celle demeure, percée de hautes frnriies légèrement cintrées, rai)pelle, dans sa simplicité aristocratique, le temps de Gabriel et de Louis ^ )> C'est là, dans cette maison jadis habitée par Vivant Denon, l'artiste « philosophe » et le diplomate collectionneur, que l'auteur de Thaïs a passé les heures les plus décisives de son enfance et de son adolescence : la lil)rairio paternelle a été sa première « cité des livres »>. 11 est né non loin de là, quai Mala«juais, en 1844. Ce Parisien (jui aiuK; Paris ♦•omme un Italien du moyen âge ou du bieidieureux xV siècle aimait sa ville - » a surtout ainu\ dans Paris, le « paysage lapidaire » sur kupiel se sont tout d'abord ouverts ses yeux de « [)etit garçon rêveur ». En quels termes émus il a chanté ces« vieux quais augustes »,
1. Annlolo France, Notice historique sur Vivant Denon, Pnris, Uouqurllo, l'.KK), in-8, p. i. — Auj<Mir<l'liui, la innison en quoslioii n'nbril»' phis la dorle lihruiric Cliampitm. D'après le Livre de mon a/MMp. 8), M. France serait nr dans un - viril \\àle\ ftirl déchu qui a été démoli depuis pour faire ploce otix bAtiinenls neufs de ri'.cole des Beaux-Arls. • ('et hûlel portail le n" l'.l du tpiai Malai|uais, d'après M. Hoper I<e Ilrun, Anatole France {les (U'iébrités 'Uni, Paris, Sansot, l'.MIi, p. U); relie inslruclive brocliuro < i une excellente l)il>liograpliie de IVruvre de l'écrivain. — Parmi les éludes d'ensemble cpii (»nt été consacrées h M. France, je signalerai particuliéremenl celle d«' M. I)»»uniic dans la lieeue des hcux Mondes du 15 décembre iS'.lli; relb» de M. Jules bemaltre au t. II d» -
rtiins\ celle d'Mdoiiard lloil, dans ses ?\iniveUis études sur /<• \ \ celle de M. (î. hanson en léle «les l'oges choisiej d'Anatole Francr; el sur((Uit l'élude psvcbolopiipie si fouillée, si complète el si pénétrante que vient de publier M. (i. Micliaut (,lf?(i/o/c France, Paris, FoMleint)in^, \\i\'.\). Des rechercbi'»* paralleb-nienl pour>uivics uï'onl souxeiit aujeiié oux conclu>ions mérnc* de M. Mo baut. el son livre, que j'utiliserai fréquemment, cl auquel je renvoie une fois ponr toutes, m'aurait cerlainemenl décourap* d'enireprendn' l'étude qu'on va lire, si n«»s deux desseins n'avaient pas été un peu dilTerenis.
2. \V. (i. ('.. Uywanck. In / i) Paris en tS9i, préface d'Anatole France, Paris, Perrui, i 10 (p. ix).
Cuuvri». Los Maîtres Uo rilruro. II.
« patrie adoptive de tous les hommes de pensée et de goût »,
et ce « fleuve de gloire », et ces « boîtes de livres étalées » qui « lui font une digne couronne » ! Là, « du Palais-Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles aventures humaines, l'histoire delà France ancienne et de la France moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf... la place Dauphine avec ses maisons de brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie de la Sainte- Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame.... » Que ne voit-on pas sous ce « ciel de Paris, plus animé plus bienveillant et plus spirituel » que le ciel de Naples, et qui « sourit, menace, caresse, s'attriste, et s'égaie comme un regard himiain... »? Non, « il ne paraît pas possible qu'on puisse avoir l'esprit tout à fait commun, si l'on fut élevé sur les quais de Paris.... Puisqu'il y a là des arbres avec des livres, et que des femmes y passent, c'est le plus beau lieu du monde '. »
Cet amoureux de Paris, « la ville des pensées généreuses », n'avait pas pour parents des Parisiens. Son père, — « le père France », comme on l'appelait familièrement, de son vrai nom Noël Thibault, — était du Bocage vendéen. Sa mère était de Bruges la morte. Les purs Parisiens sont rarement de vrais poètes : faut-il penser que l'auteur des Noces corinthiennes dut à ce croisement d'hérédités les dons poétiques qu'il reçut en partage? Ce qu'il y a lieu de noter, en tout cas, c'est que » le père France » était poète lui aussi à ses heures, qu'il « faisait des vers suivant une métrique toute personnelle, mais de vrais vers de poète, gracieux et profonds, et qu'il ne s'est jamais consolé, — nous dit Gréard ^ — que
D'Homère le soleil n'eût pas brillé pour lui ».
1. Pierre Nozière, p. 31, 78-81; la Vie liltéraire, t. I, p. 20; — le Crime de Sylvestre Bonnard, 1"" édition, p. 193; — le Livre de mon Am\ p. 122.123.
2. Discours prononcés pour la /rtr,//j.,n de M. Anatole l-^rance, Firniiii-
M. ANATOLE IJtAycE. 183
« Homme de discipline et de foi monarchique », ancien ^crarde du corps (ie Charles X, ceux qui l'ont connu sur If tard nous le refirésentcnt comme un « vieux royalislc assomt)ri »*, et son fils, tout récemment encore, comme essentiellement « ami du silence et de la paix- ». Devenu libraire, il s*élai4^ passionné pour l'histoire documentaire de la Hévolution française, et il était l'auteur et l'éditeur d'un travail (|ui eut son heure de célébrité et d'utilité, le Cntnlo(jue La lièdoyère^. Dans sa boutique de librairie fréquentaient des bouquinistes, des bibliophiles, des érudil^, de vieux amateurs épris d'ancii^n réirime: on y causait beaucoup, et la Révolution n'y ét.'.it point précisément en odeur de saint<'té. Nul tloute qu'- ces causeries n'ont pas été perdues pour le futur auteur Je les Dieux ont soif.
Celui-ci, à plus d'une reprise, nous a parlé de sa mère, avec un accent de tendre et reccnnaissante émotion. Ména-
Didot, 18%, p. '.V.\. — l'a jxn'te ;iii .i ot admirateur de M. Analole Fraure, — voyez dans ses Pohies comftlètrs (Pariîn. Fontemoinp, lUOi), les deux jolies pièecs inlilulées A Anatole France et Soirs évanouis, — M. Frédéric Plessis, nous n ronservé, en épigraphe de la pièce qui a pour litre Lassitude, un vers de Noël F'rance. Le voici :
Je quitte ces vergers où j'ai passé ma vie.
1. llnlu'it (le Monnières, Mémoires d'aujourd'hui, 2* série, Ollendoriï, 1SS5. p. :y.\2.
2. Analole France, Kn huititinc {riloninu- libre du 5 mai I9I3>.
3. - A cette époque [opréa IS30]. le libraire France (je suis heureux el lier de noniiniT mon père) sVlail fait, dans son ma;;a>in du • piai Mal.upiais. un peu larcliix isif df la Ilrvolulmn française. Le pn-inier. il avait imairine de recueillir les documents epars ou gisait encore la vérité (|ui depuis s'en est dégagée. H as^t-mMail, complétait les journaux, classait les pamphlets. e^>amhail la hihlio^raphie révolutionnaire. Celait inie tâche opportune : la n(>volution enirait dans l'histoire.... .Mon père fui d«» la sort»' l'oljscur et modeo|i> iruido de hien des lnMiimes de lellres. Il devint et demeura le collahorateur «le M. «le la Hedoyére. Il y avait un autre lien, je puis h* dire, enlr«' le gentilhomme et le lihraire. Ils se souvenaient tous deux d'avoir, à Cherbourg, en ls:tO. après les adieux de HamlMMiillet. hrisé, l'un son épée. Tniilre son <al»re. et emporte l«»us deiu uu lambeau lleurdcliso du m«^me «Ir.ipe.iu blanc. • (Analole France, le ComU Henri de la /.V./.. .V«. U /;»6(io/j/u7« français, mars 1873, p 2^2) ^uOQ rcuuvilli eu vuiumvl.
iSU LES MAITRES DE VUE VUE.
gère entendue et active, « très économe » et « très charitable », il nous a fait entrevoir « la bonté de son âme, — il n'y en eut jamais, ajoute-t-il, de plus belle au monde ». « Ma mère, dit-il ailleurs, était pieuse. Sa piété, — comme elle aimable et sérieuse, — me touchait beaucoup. Ma mère me lisait souvent la Vie des Saints, que j'écoutais avec délices et qui remplissait mon âme de surprise et d'amour. » Et elle « inclinait doucement » l'enfant au culte des images; et quoiqu'elle déclarât n'en pas avoir, « elle avait une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par des phrases », mais « qui animait et colorait son humble ménage » : et « fabuliste ingénu », pour amuser son fils, elle lui faisait des contes sur les images qu'il avait ^ Pierre Nozière nous a conservé quelques-uns de ces contes; et peut-être les a-t-il un peu retouchés ; mais le fait est qu'ils sont charmants, et l'on ne saurait nier qu'il avait de qui tenir.
Si les enfants ressemblaient tous à leurs parents, la Rôtisserie de la Reine Pédauque aurait eu quelque chance de ne jamais voir le jour. INIais il arrive assez souvent qu'ils ressemblent surtout à leurs grands-parents, et M. France, qui a tant parlé de lui-même, se devait de nous présenter sa grand'mère : « Grand'maman était frivole; grand'maman avait une morale facile; grand'maman n'avait pas plus de piété qu'un oiseau. Il fallait voir le petit œil rond qu'elle nous faisait quand, le dimanche, nous partions, ma mère et moi, pour l'église. Elle souriait du sérieux que ma mère apportait à toutes les affaires de ce monde et de l'aulre.... Elle avait coutume de dire de moi : Ce sera un autre gaillard que son père.... Elle datait du xviii*' siècle, ma grand'mère. Et il y paraissait bien^l »
Il y paraissait trop peut-être, pour l'avenir de l'enfant. En attendant, dans ce milieu modeste, parmi <( ces liumblcs et ces simples », il grandissait, trop choyé et
1. Le Livre de mon ami, p. GO; -^ Pierre Nozière, p. 38, 43-44, 70.