‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 11 sur 44 · ERNEST RENAN · texte numérisé non relu

ERNEST RENAN

Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la mort vient de Tenlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une œuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de ies considérer à distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes choses; il fait disparaître, dans une œuvre, les parties secondaires et cad uqu es et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est le temp.« seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose îa réputation d'un grand

^ homme de son vivant, choisit les phis solides

pour élever à sa mémoire un monument impérissable.

Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son caressant de sa voix, la finesse de son sourire, k jprofondeiir de -son regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté.

A ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit d'un homme tel que fut Eriiêst Henan. Son œm^vre est si considérable et si variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait, pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire ^ Pour toutes ces raisonei, on comprendra que

1 . On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses

Bmm de psychologie contemporaine et dBÛf. ^Lemaitre dans 'Les

contemporains^ un remarquable article de j^IauriceVemes dans

a Reviee ^histoire des religions (1893) et surtout la belle notice

de J. Darmesteter dans la Jhvue amtique çloÔB).

j'éprouve quelque hésitation à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa personne ni son œuvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de cœur \4s-à-vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France pendant la seconde moitié de notre siècle.

Rien de plus iHii et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons. Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une partie de son temps et de ses forces à la chose publique,

s'il en a Foccasion. II n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les briguer*.

Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs,

1 . La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa candidature.

<t M. Renan est un homme d'imprévu... U est difficile d'avance de prédire son développement... Pour s^étre occupé surtout du passé, Ernest Renan n^est pas resté étranger au xix« siècle. Il y a réfléchi... Ses Questions contemporaines... Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La Fayette, Portalis. C'est Tun des pays les plus libéraux de France en politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan réussit. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical ; les divers partis ont contre lui des griefs, n y a un parti qui n'a pas de grief contre lui : le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest -Renan a ainsi résumé son programme: Pas de révolution, pas de guerre f progrès, liberté. C'est sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris. »

Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.

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des tToubtes purement intellectuels^ moraux et religieux .

Ernest Renan était originaire de Tréguier (GôteS'du-^NoDd), une de ces anciennes idUes

I épiscopates de Breteigne qui on* conservé jus*qu'à nos^jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vaste& consente grandie à Kombi«e de leurs cathédrales et qui^ dans leur- pauvreté un peu triste, n'ont rien de la banalité et de Faisance bourgeoises des villes de province du nord et du centre de la France; On peut encone visiter l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint Yves^ où

i Renan naquit le 27 février fô28 ; le petit jar-din planté d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur l'horizon calmie et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchanda et occupé d'un petit commerce, était, dé vieille race bretonne (la nom de Renan est celui d'un dés plus vieux saintSî d'Armorique). U transmit à, son fils Timagination rêveuse de sa race, son esprit dé sinw plïcité désintéressée. La mère était de Lannion,, petite ville industrielle, qui n'a rien de Taspect? monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait cependant une élasticité et une gaieté de carac^

tè£e; que son fils attribuait à son origine ga»-* conna et dont, il avait hérité. Sérieux bneton, viva cité gasconne^ Benan a trop souventinsistô sur la coexistence en lui de. ces deux natures* pour qu'il nous soit permis de le contredira sur ce point; mais, en dépit d'apparenco»

qui. ont. fait ccoire. à de& observateurs superficiels: qua le. gascon. Favait en lui emporté sur le breton^, la. sérieux, a eu. la premiàre^ la plus large part dans ce qu'il a pensé, fait eL écrit.

La vie du reste; commença par être pour, lui plus qu'auatèra; elle fut sévère et dure. Son gère périt en mer,, alors que lui-même était encore enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privation)» que sa mère put subvenir à l'éducation de ses trois en£ants. Ernest Renan, loin de garder rancune à la destinée de ce& années misérables, lui resta reconnaissant de lui avoir fait connaître «t aimer la. pauvreté, n eut toute sa vie. l'amour des pauvres^, des humble»^, du peuple. U ne s'éloigna, jamais des^ parents de condition plus que modeste qnL'iL avait conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa via^ il aimait à les allen* revoie, comme il avait, tenu, à conserver inttacie. Ift petite maison où s'étsdt éfioulée sont enfance^.

Sa sœur Henriette, de douze ans plus âgée que lui, femme remarquable par la force de son esprit et de son caractère comme par la tendresse passionnée de son cœur, se dévoua aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna, d abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités dans un séminaire dirigé par de bons prêtres ; il y était un écolier doux et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de quelque église cathédrale. Mais sa sœur avait connu à Paris un jeune abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se troum transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa précoce

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maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à Saint- Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice élait alors en France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les Pères qui y enseignaient, eî spécialement le Père Le Hir, orientaliste éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au xvn* et au xvin® siècles. — Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de ia maison, sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en détacher pour toujours.

C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du séminaire. L'état de prêtre lui souriait ; il avait reçu avec une joie pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur ; celle de l'Église lui paraissait douce. 11 n'y avait en lui aucun penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la philologie com-

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parée et la critique, en lui faisant scruter les livres saints, les prêtres de Sainfc-Sulpice avaient mis entre les mains de leur jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute. Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la construction tliéologique sur laquelle repose toute la doctrine catholique. Ce qu'il avait appris ài Issy de sciences; nafei*relles et de philosophie venait confirmer les^ doutesque la critique philologique et historique lui inspirait sur rinfaillibilité de l'Église et de l'Écriture sainte,, et sur la doctrine qui fait de la» lîévélation chrétienne le centre de l'histoire et l'explication, de T univers. Le cœur déchiré (car il allait contester non seulement des-maîtres^ vénérés, mais encore une mère* tendrement aimée), il n'hésita pourtant pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son^ esprit et de sa conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait un avenir assuré pour vivre de las dure vie de répétiteur daas une institution du: quartier latin et entnepren*dre, à vingt-deux, ans, la prépacation» des examens qjfii pouvaient lui ouvrin la. carrière du professorat. Son admirable sceur lui vint en aide dans ce moment difficile. Arrivée avant lui, par ses propres^ Mflesdona et ses

propres éludes, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais troubler de se» doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il s^ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de renoncer à la prêtrise^ elie- fut inondée de joie et lui envoya ses douze centfr francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des premiers temp& de liberté.

Il n'eut pas besoin d épuiser ce fonds de* réserve. Grâce à ses prodigieuses- facultés intellectuelles et à la science déjà considérable acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer une situation indépend'ante et marcha désormais de succès en succès. On reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq années qui sui- Adrent sa sortie de SaintrSulpice, de la fin de l'845 à 1850. n conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848.

n obtint, la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un grand ouvrage, V Histoire générale et système comparé des langues sémitiques (publiée en 1855), et^ deux an» plus tard, un autre prix sur V Étude du grec au moyen âge. Il faisait en 1540-1850 des recherches

dans les bibliothèques d'Italie * et en rapportait sa thèse de doctorat soutenue en 1852, un livre sur Averroès et rAverroïsme, capital pour l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque £n Occident par les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre sur VOrigine du langage, et il écrivait un ouvrage considérable sur V Avenir de la science, qu'il n'a imprimé qu'en 1890.

. / Ce livre, composé en quelques mois par un y l jeune homme de vingt-cinq ans, contient déjà

^ 1. Ce voyage d'Italie fut un eochantement et lui laissa de durables impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars 1850 : « Je suis de rtUour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière ; j'y aurai passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes œuvres de l'esprit humain ; l'impression qu'elle produit est très complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire, pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point. Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes sympathies, et ' vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de galté de cœur au charme des beaux lieux, alors même que ces lieux s'appellent Sorrente et Portici, Misène et Baïa. »

toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'unèv ère nouvelle, où la conception scientifique de \ l'univers succédera aux conceptions métaphysiques^ énEéôIôgîquès. "Lès sciences de la nature / surtout et les sciences historiques et philologiques sont non deulement les libératrices de Tesprit, mais encore les maîtresses de la vie. Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par elle seule, la justice sera l fondée parmi les hommes, et elle deviendra pour eux une source et une forme de religion *, Sur les conseils d'Augustin Thierry et de

1. La politique n'a joué qu'ua rôle très secondaire dans la vie d^Eroest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour tous les hommes de cœur de sa génération une cruelle épreuve. Il écrivait le 14 janvier 185^ :

a J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable tour. « On ne peut vivre avec toi, ni sans toi. » Voilà bien le mot, et c'est toute la vie et toute l'histoire. . . Croiriez- Yous que dans la fièvre des premiers jours, j'étais presque

i^ RENAIT.

Ml de Sacy, E. Renan ne publia pa& ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être acceptées toutes à la fois. Les Français auraient

devenu légitimiste, et que je suis eDCore bien tenté de Tètre^ s'il m'est démontré que la transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au césarisme, conséquence fatale de la démoerfttie (elle qu'on l'entBid en France. Si c'est* là la / conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je répudie 89; car je suis convaincu que la ci\ilisalion moderne ne tiendrait pas cinquante ans à ce régime. . . Depuis ces événements je suis devenu tout curiosité ; je ne vis que des nouvelles et des impressions d'autrui. »

Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment:

ff Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé directement aux anciens gouvernements... ou qui actuellement avaient l'intention arrêtéed'entrerdansune conspiration contre celui-ci. Le refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que tout ce qui se fait et tout œ qui se passa doit être pris au sérieux. . . En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans du régime actueL II est évident que, de fort longtemps, nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons paft les chargea^ si nous n'en voulons-pas les* avantagée» »

Néanmoins ses sentiments contre l-cmpire étaient tré» vifs. En 18q3 dans une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus- signer d'articles dans VAihéneum. français a parce qu'on, y. a- inséré des verasà la Montijo. Ce ne sera qu'en, faisant ligue et résistance aun tQus les pointst^ qu'on sortira de cette infamie, a.

pu aussi s'étonner deTadmiralion enthousiaste de Renan pour TAUemagne, en qui il voyait la patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre. Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter en détail dans des articles donnés à Is. Revue des Deux Mondes et au Journal des Débals. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée, accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les découvertes de la philologie comparée et de Tex^se rationaliste. Ge sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et ShSfêSQuplit et où le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une wrtuorité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes intitulés : Essais de morah et de œitiqm; Études d'histoire religieuse ; N(nwelles éludée: d'histoire religieuse. Sa renommée littéraice gmndissaifc rapidement, tandis- que ses ouvrages d'érudition le faisaient entrer, dès 1S66, à l'Académie des inscriptions, âgé s&alemenl2 de trente-trois ans.

Depuis 4851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais littéraires, lui avait permis de se marier en^^-iSSû^ Il avait trouvé en mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa sœur Henriette ; leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par cette communauté

d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que son frère, en quittant TÉglise pour la science, n'avait fait que changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui courut chez mademoiselle Scheflfer la supplier de ne pas renoncer à son frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère. Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en 1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le frappait. Dans le petit opuscule biogi^aphique consacré à sa sœur Henriette, la plus beîle de ses œuvres, et un des plus purs chefs-d'œuvre

i'St RFMA»,.

de la prose française, E. Renan a gravé pour la po&téfité l'inaage de eelte femme supérieure et dit avec une. éloquence poignante ce que sa perte fut poup- luk

im

Il rapportait de Syrie», non seulement les inscriptions et les observations archéologiques qu-'il publia» dans le voltime de la Mmion de Phénicie, paru de 1863 i 1874 par livraisons, mai» aussi 1& première ébauche de sa Vie de Jësus^y premier volume de^F(3eavre capitale de sa vie : V Histoire* des^ origines ,du Christianisme j qui ftjrme sept volumes in-8**. Il aivait déjà abordé diBHie se» essai» un grand nombre de problèmes religieuQL et de questions de critique et d'exégèse sacrées, mais il ne voulait pas se borner à l'analyse et à la critique. H voulait entrer prehdre quelque grand* travail de synthèse et

de reconstitution historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les questions vitales de l'histoire et celles où peuvent le mieux s'appliquer les deux qualités essentielles de l'historien : la pénétration critique et la divination imaginative qui ressuscite les civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme, c'est-à-dire au plus grand phénomène religieux de l'histoire, que Renan appliqua ses qualités d'érudit, de peintre et de psychologue. Il devait plus tard compléter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une Histoire d'Israël^ dont il a publié trois volumes et dont les deux derniers, achevés peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894.

L'apparition de la Vie de Jésus fut, non seulement un grand événement littéraire, mais un fait social et religieux d'une portée immense, /^'était la première fois que la vie du Christ I était écrite à un point de vue entièrement ■ laïque, en dehors de toute conception supranaturaliste, dans un livre destiné, non aux savants et aux théologiens, mais au grand public. Malgré les ménagements infinis avec lesquels Renan avait présenté sa pensée, malgré le ton respectueux et attendri qu'il prenait en parlant du Christ, peut-être même à cause de ces

ménagements et de ce respect, le scandale fut prodigieux. Le clei^é sentit très bien que cette forme d'incrédulité qui s'exprimait avec la gravité de la science et Ponction de la piété, était bien plus redoutable que la raillerie voltairienne ; venant d'un élève des écoles ecclésiastiques, le sacrilège à ses yeux était doublé d'une trahison, l'hérésie aggravée d'une apostasie. Le gouvernement impérial, qui avait . nommé en 1862 E. Renan professeur de philo- 1 logie sémitique au Collège de France, eut la . faiblesse de le révoquer en 1863, en présence j des clameurs que souleva la Vie de Jésus. Il avait eu la naïveté de lui offrir, comme compensation, une place de conservateur à la Bibliothèque nationale.

Renan répondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent (Pecunia tua tecum sit); et, libre désormais de tout souci matériel, grâce au prodigieux succès de son livre, le « blasphémateur européen » , comme l'appelait | Pie IX, continua tranquillement son œuvre*.' Ce ne fut qu'en 1870, quand l'Empire fut

1. Renan qui voulait faire de son cours un enseignementde pare philologie, le reprit aussitôt chez lui pour ne pas en priver ses élèves. U écrit le 25 septembre 1863: «Je vais faire chez moi le cours qu^ Vaurais fait au Collège de France. Mon

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tombé, que «a chuire lui fatTendoe.'Ses cours, commenoés ou miiUeu mâme du siège de Paris, ♦ont toBJoups eu un cairactèi^ ^trictemeift scientifique et philologique qui en écartait le public frivole -et ne les irefiidait acoessHaies qu'à un petit nombre de véritable élèves, alors qu'il lui 'était «i aisé 'd'ertftïrer la ftrtfle à -ses cours, rien qu'en y professant ses irvpes av«n1; de les .publier ; il dédaigna toujours ces succès faciles et ne «owgea «qu'à faire progresser ^a science qu'il était chargé d'enseigner. Il deviift, en 4883, TadministFateur respecté du grand établissement scientifique dont il avait été chassé comme indigne Trngt ans auparavant.

Lancé, pair la pubHcsrtion de la Vie de ffésuSy dans la lutte religieuse, attaqué avec violence par les itns, défendu et admiré avec passion par les autres, ayafrt à souffrir souven?t de ?a vulgarité de œrtains admirateurs, E. Renan ne s'abaissa point à la polémique ; il ne permit point que »la sérénité de sa pensée fut altérée par ces querelles *, et il contitma à par-

cabînet est bien petit; quand il faudra, j^en prendrai un autre. Je veux qu^aucune personne de celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement, n'en soft privée. Je crois d'ailleurs Texpérience bonne à feire au point de vue de la liberté générale de renseignement. i> 1. Il écrivait le 24 août '1S68, wx plus fort des «tttaques ; «lEa

1er de TÉglise catholique et du christianisme avec la même impartialité, je dirai plus, avec la même sympathie respectueuse et indépendante.

résolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage, 4e bruit du vent et de la mer m*arrêtèrent. . .

3> On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait indifférent à cela* je ne crois pas que cela fasse du tort au progrès des idées saines. »

L'année 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce fut encore une année de crise. L'Allemagne, qui avait été, au moment où il s'était émancipé de son éducation ecclésiastique, la seconde mère de son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalté si haut le caractère purement idéaliste, en qui il voyait la maîtresse du monde moderne en érudition, en poésie et en métaphysique, lui apparaissait maintenant sous une face nouvelle, froidement réaliste, orgueilleusement et brutalement conquérante. Comme il avait rompu avec l'Église, sans cesser de reconnaître sa gran-

(leur et les services qu'elle avait rendus et qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se relâcher presque jusqu'à se briser le lien moral qui rattachait à l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance contractée envers elle, sans chercher jamais à rabaisser ses mérites et ses vertus. On trouvera l'expression éloquente de ses sentiments dans ses lettres au docteur Strauss, écrites en 1871, dans son discours de réception à TÂcadémie française et dans sa lettre à un ami d'Allemagne de 1878. En même temps, une évolution se produisait dans ses conceptions politiques. Aristocrate par tempérament, monarchiste constitutionnel par raisonnement, il se trouvait appelé à vivre dans une société démocratique et républicaine. Convaincu que les grands mouvements de l'histoire ont leur raison d'être dans la nature même des choses et qu'on ne peut agir sur ses contemra et son pays qu'en en acceptant les tendances et les conditions d'existence, il sut apprécier les avantages de la démocratie et de la République sans en méconnaître les difficultés et les dangers.

Ernest Renan était désormais en pleine possession de son génie, de son originalité, et

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en pleine harmonie avec son temps. — Émancipé de l'Église, il était rinterprète de la libre pensée sous sa forme la plus élevée et la plus savante dans un pays qui voyait dans le clé* ricalisme Tennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; émancipé de T Allemagne, il avait trouvé dans les malheurs mêmes de la patrie un aliment et un aiguillon à son patriotisme, et il s'efforçait de faire de ses écrits l'expression la plus parfaite du génie français ; émancipé de toute attache aux régimes politiques disparus, il pouvait donner à la France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant et d'un serviteur dévoué. Professeur au CioUège de France, le seul établissement d'enseignement qui se soit conservé à travers les siècles, touj<MiPs semblable à lui-même dans son organisation comme dans son esprit, l'asile par excellence de la recherche libre et désintéressée, membre de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française, ces créations de la monarchie réorganisées par la Révolution, l'une représentant l'érudition, l'autre le talent littéraire, Ernest Renan avait conscience que l'âme de la France moderne vivait en lui plus qu'en tout autre de ses contemporains. II la laissa s'épanouir

librement et se répandre au dehors, jouissant de cette popularité qui faisait de lui Fhôte le plus recherché des salons mondains, l'orateur préféré des assemblées les plus diverses, savantes ou frivoles, aristocratiques ou populaires, et la proie favorite des interviewers. Il répandait sans compter les trésors de son esprit, de sa science, de son imagination, de sa bonne grâce. Il osait dans ses écrits aborder tous les sujets et prendre tous les tons. Tout en continuant ses grands travaux d'histoire et d'exégèse, tout en traduisant Job, l'Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, tout en donnant à l'histoire littéraire de la France des notices qui sont des chefs-d'œuvre d'érudition sûre et minutieuse, tout en dressant chaque année, pour la Société asiatique, le bilan des travaux relatifs aux études orientales, tout en fondant et en dirigeant avec une activité admirable la difficile entreprise du Corpus inscriptionum semiiicarum^ qui sera son titre de gloire le plus incontestable au point de vue scientifique, il exposait ses vues et ses rêves sur l'univers et sur l'humanité, sur la vie et sur la morale, soit sous une forme plus austère dans ses Dialogues philosophiques, soit sous une forme plus légère et doucement ironique dans ses fantaisies dra-

maliques : Caliban^ VEau de Jouvence^ le Prêtre de Némi, VAbhesse de Jouarre ; il travaillait à la réforme du haut enseignement ; il écrivait ces délicieux fragments d'autobiographie qu'il a réunis sous le titre de Souvemrs d'enfance et de jeunesse.

Dans cet épanouissement de toutes ses facultés pensantes et agissantes, favorisé par sa triple vie de savant, d'homme du monde et d'homme de famille, Ernest Renan se sentait heureux, et cette joie de vivre et d'agir lui avait inspiré un optimisme philosophique qui semblait, au premier abord, peu conciliable avec l'absence de toute certitude, de toute conviction métaphysique et religieuse. On était étonné et un peu scandalisé de voir l'auteur des Essais de critique et de morale^ celui qui avait écrit des pages inoubliables sur l'âme rêveuse et mélancolique des races celtiques, qui avait

condamné si sévèrement la frivolité de l'esprit gaulois et la théologie bourgeoise de Déranger, prêcher parfois un évangile de la gaîté que Béranger n'eût pas désavoué, considérer la vie comme un spectacle amusant dont nous sommes à la fois les marionnettes et les spectateurs, et dirigé par un Démiurge ironique et indifférent. A force de vouloir être de son tenlps et de son pays, tout connaître et tout comprendre, Renan semblait parfois montrer pour les défauts mêmes du caractère français une indulgence allant jusqu'à la complicité. Quand il disait qu'en théologie c'est M. Homais et Gavroche qui ont raison, et que peut-être l'homme de plaisir est celui qui comprend le mieux la vie, ses amis mômes étaient froissés, moins dans leurs convictions personnelles que dans leur tendre admiration pour celui qui avait su parler de saint François d'Assise, de Spinoza et de Marc-Aurèle comme personne n en avait parlé avant lui. Aux yeux de beaucoup de lecteurs, Renan, devenu l'apôtre du dilettantisme, ne voyait plus dans la religion que le vain rêve de l'imagination et du cœur, dans la morale qu'un ensemble de conventions %t de convenances, dans la vie qu'une fantasmagorie décevante qui ne pouvait sans dupe-

ftIKAII. 31

rie être prise au sérieux. Ceux qui ne l'aimaient pas l'appelaient la Célimène ou TAnacréon de la philosophie, et plusieurs de ceux qui raimaient pensaient que les succès mondains, le désir d'étonner et de plaire l'amenaient à ne plus voir, dans la discussion des plus graves problèmes de la destinée humaine, qu'un jeu d'artiste et un exercice littéraire.

Ceux toutefois qui connaissaient mieux son œuvre et surtout sa vie savaient que ce dilettantisme, cet épicurisme et ce scepticisme apparents n'étaient point au fond de son cœur et de sa pensée, mais étaient le résultat de la contradiction intime qui existait entre sa nature profondément religieuse et sa conviction qu'ilX . n'y a de science que des phénomènes, par j Y suite, d6 certitude que sur les choses finies ; / ils comprenaient d'autre part qu'il était trop sincère pour vouloir rien affirmer sur ce qui n'est pas objet de connaissance positive. Il était trop modeste, trop ennemi de toute ombre de pose et de pharisaïsme pour se proposer en exemple et en règle, pour vanter, comme une supériorité, les vertus et les principes de morale qui faisaient la base même de sa vie. Sa vie, la disposition habituelle de s^on àme étaient celles d'un stoïcien, d^un stoïcim

32 RENAH.

sans raideur et sans orgueil, qui ne prétendait point se donner en modèle aux autres.

Son optimisme n'était point la satisfaction béate l'homme frivole, mais l'optimisme volonaire de l'homme d'action qui pense que, pour agir, il faut croire que la vie vaut la peine d'être vécue et que l'activité est une joie. Personne n'était plus foncièrement bienveillant, sèrviable et bon qu'Ernest Renan, bien qu'il se soit accusé lui-même de froideur à servir ses amis. Personne n'a été plus scrupuleux observateur de ses devoirs, devoirs privés et devoirs professionnels, fidèle jusqu'à l'héroïsme aux consignes qu'il s'était données, n'acceptant aucune fonction sans en remplir toutes les obligations, s'imposant à la fin de sa vie les plus vives souffrances pour accomplir jusqu'au bout ses fonctions de professeur. Cet homme en apparence si gai avait depuis bien des années à supporter des crises de maux physiques très pénibles. Il ne leur permit jamais de porter atteinte à l'intégrité de sa pensée ni d'entraver l'accomplissement des tâches intellectuelles qu'il avait assumées. C'est dans les derniers mois de son existence que ce stoïcisme pratique se manifesta avec le plus de force et de grandeur. 11 avait souvent exprimé le vœu

de mourir sans souffrances physiques et sans affaiblissement intellectuel. Il eut le bonheur de conserver jusqu'au bout toutes ses facultés ; mais les souffrances ne lui furent pas épar« gnées. Il les redoutait d'avance comme déprimantes et dégradantes ; il ne se laissa ni déprimer ni dégrader par elles. Depuis le mois de janvier, il se savait perdu ; il le disait à ses amis et ne demandait que le temps et les forces nécessaires pour achever son cours et ses travaux commencés. Il voulut aller encore une fois voir sa chère Bretagne ; sentant son état s'aggraver, il tint à revenir à Paris à la fin de septembre, pour mourir à son poste, dans ce Collège de France dont il était administrateur. C'est là qu'il expira le 2 octobre. Pendant ces huit mois, il fut en proie à des douleurs incessantes, qui parfois lui étaient la possibilité même de parler ; il resta cependant doux et tendre envers tous ceux qui l'approchaient, les encourageant et se disant heureux. Il leur répétait que la mort n'est rien, qu'elle n'est qu'une apparence, qu'elle ne l'effrayait pas. Le jour même de sa mort, il trouvait encore la force de dicter une page sur l'architecture arabe. Il se félicitait d'avoir atteint sa soixantedixième année, la vie normale de l'homme

dà RBNAIC

suivant l'Écritupe. Une de ses dernières paroles

/fut : « Soumettons-nous à ces lois de la nature

/ dont nous sommes une des manifestations. La

I terre et les oieux demeurent. » Cette force

\ d'âme, soutenue jusqu'à la dernière minute à travers des mois de souffrances continuelles, montre bien quelle était la sérénité de ses convictions et la profondeur de sa vie morale.

Il a laissé un souvenir ineffaçable à ceux qui Font connu. Il n'avait rien dans son apparence extérieure qui, au premier abord, parût de nature à charmer. De petite taille, avec une tête énorme enfoncée dans de larges épaules, affligé de bonne heure d'un embonpoint excessif qui alourdissait sa marche et a été la cause de la maladie qui l'a emporté, il paraisssût laid à ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression s'effaçât. On était frappé de la puissanœ et de la largeur de son front ; ses yeuK ^tiUaient de vie et d'esprit et

avaient pourtant une douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bonté. Ses manières, où s'était conservé quelque chose de l'afTabilité paternelle du prêtre, avec les geste^s bénisseurs de ses mains potelées et le mouvement approbateur de sa tète, avaient une urbanité qui ne se démentait jamais et où Ton sentait la noblesse native de sa nature et de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole. Toujours simple, presque négligée, mais toujours incisive et originale, elle pénétrait et enveloppait à la fois. Sa prodigieuse mémoire lui permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des idées originales ; et en même temps sa riche imagination mêlait à sa conversation, avec un tour souvent paradoxal, des élans de poésie, des rapprochements inattendus, parfois même des vues prophétiques sur l'avenir . Il était un conteur incomparable. Les légendes bretonnes, passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf Michelet, n'a su allier à ce point la poésie et lesprit. 11 n'aimait pas la discussion, et on a souvent raillé la facilité avec laquelle il donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais cette complaisance pour les idées d'autrui, qui prenait sa source

dans une politesse parfois un peu dédaigneuse, ne l'empêchait pas, toutes les fois qu'une cause grave était en jeu, de maintenir très fermement son opinion. Il savait être ferme pour défendre ce qu'il croyait juste; il avait fait assez de sacriCces à ses convictions pour avoir le droit de ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles, /l avait horreur de la polémique. Elle lui paraissait contraire à la politesse, à la modestie, à la tolérance, à la sincérité, c'est-à-dire aux vertus qu'il estimait entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un jour, dans un dîner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune fille très pudique n'aurait aucune gêne à être nue si personne ne la voyait. « Je ne sais, dit Renan. L'Église enseigne qu'auprès de chaque jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste à craindre d'offusquer même Tœil des anges. »

vu

Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en coïïiïïa^çant, d'apprécier l'ceavre ^t les idées d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, après avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher à indiquer quelles ont été les causes de son immense r^^mmée, quelle place il tient dans notre siècle, et en quoi il a mérité les honneurs exceptionnels que la France lui a rendus sm sioment de ses funérailles.

Il est un mérite que personne ne songe à lui contester, c'est d'avoir été le plus grand écrivain de son temps et un des plus admi-

cables écrivains de là France de tous les temps. Nourri de la Bible, de rantiq uité gre o que et latine et des classiques français, il avait ^i se £aire une langue simple ^et pour ta] origLoaie, expressive sans ébrangeté, souple sans mioil&asR^ ime langue qui , avec le vocabulaire un peu restrdnt du xvii*et du xvm* siècles, savait rendre toutes les mbtilités de la pensée moderne, mie langue d'une ampleur, d'une suavité et d'un éclat sans parais. Il y a chez Renan des nanatians, deTTescriptions de payss^es, des p<^raits qui resteront des modèles achevés de notre langue, ^, dans ses maroeaux philoso^iques ou religieux, il est arrivé à iieiadx\e les naanoes les plus délicates de la pensés, du sentiment ou du rêve. Ghee lui la familiarité n'est jamais triviale ni la gravité jamais guindée. Si quelquefois, dans ses derniers écrits, le désir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre le passé par des comparaisons aroc les choses actuelles lui a lait conmiettre quelques fautes de goût, ces fausses ootes scmt rares, et la justesse du ton égale diez lui la délicate cc^nrection du style et l'iîurt consommé de la composition. Renan durera comme écrivain plus qu'aucun des Buteurs de notre siècle, parce qu'il a égalé les

plus illustres par la puissance pittoresque de Texpression avec une simplicité plus grande de style et un sens artistique plus délicat.

Ce qui fait du reste la beauté et la richesse du style de Renan, c'est qu'il n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; il n'ajamaisconsidéréla forme littéraire comme ayant sa fin en elle-même. Il avait horreur de la rhétorique et ne voyait dans la perfection du style que le moyen de donner à la pensée toute sa force, de la vêtir d'une manière digne d'elle. Tout était naturel chez lui. C'était la simplicité de sa nature qui se reflétait dans la simplicité de son style ; la richesse et l'éclat de son style venaient de la plénitude de sa science, de la puissance de son imagination et de l'abondance de ses idées.

Renan n'a pas été un créateur dans les

études d'érudition; il n'a, ni en linguistique,

I ni en archéologie, ni en exégèse fait une de

'■ ces découvertes, créé un de ces systèmes qui

^ renouvellent une science ; mais il n'est pas

v^'homme qui ait eu une érudition à la fois

aùssîjînîvèrselle et aussi précise que la sienne :

linguistique, littérature, théologie, philosophie,

archéologie, histoire naturelle même, rien de

ce qui touche à la science de l'homme ne lui

est étranger. Ses travaux d'épigraphie et

d'histoire littéraire sont admirables de méthode et de précision critique. Sa connaissance profonde du passé unie au don de le faire revivre par la magie de son talent littéraire a fait de lui un incomparable historien. C'est là sa gloire par excellence. Dans un siècle qui est avant tout le siècle de l'histoire, où les littératures, les arts, les philosophies, les religions nous intéressent surtout comme les manifestations successives de l'évolution humaine, Ernest Renan a eu au plus haut degré les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un représentant éminent de son temps. On peut dire qu'il a élargi le domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions. Avant lui c'était un domaine réservé aux théologiens, qu'ils fussent du reste rationalistes ou croyants. Il a le premier traité cette histoire dans un \ esprit vraiment laïque et l'a rendue accessible au grand public. L'Église n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des adversaires. Malgré son respect, sa sympathie même pour les choses religieuses, il portait les coups les plus graves à l'idée de surnaturel et de révélation en faisant rentrer l'histoire des religions dans l'histoire générale de l'esprit humain.

D'un autre côté, il répandait partout la curio-

42 RET^AIf.

sfté des qiiestioBS re%teusfâ, et si les croyaats ont pu l'akeettser de profeoer la religion, on peut à plus j teste titre lui accorder le mérite d'avoir feit coBiprendiie à tous rimportaneede la science d«s religion» ptnir Fintell^ence de rbistoire et d'avdar éveiklé âaïas beaucoup d'âmes le goût des choses religieuses.

De même qu'il n'a pe^ été un créateur dan* le doffliaine de l'érudition, Renan n'a pas été / non plus un novateur en pUlosophie; Ses étîidfâ théologiques ont développé ea lui les qualités du critique et du savant et Font dégoûté des systènn'es métaphysiques. H était trop historien powr voir dans ces- systèmes autre chose que les rêves évoqués dan» Tiraagiwation des hommies par teur ignorance de l'ensemble des choses^ les mirages successifs suscités dans leur esprit par le spectacle changeant du monde. Mais^ s'il n'est pas un phil@>sophe, il est un grand penseur. Il a répandu à pleines mains, dans tous ses écrits, sur tous les sujete, sur l'art comme sor la politique, sur la religion comme sur la science, les idées les plus originales et les plus profondes. C'est autant comme penseur que mmm% historié»

que Renan a été le fidèle interprète du temps où il a vécu. Notre époque a perdu la- foi el

RETIAH. 43

n'admet d'autre source de oeartitnde que la seience, mais en même temps elle n'a pu se résoudre, eomme le voudrait le positirisme, i ne pas réâéefaîr et à se taire sur ce qu'elle ignore. E3;te aime à jeter la sonde dans l'océan sanis lofid de l'ineoiuiaissable, à prolonger dans l'infini les hypothèses que lui so^ère la seienoe, à s'éieyer sur les ailes du rêve dans le monde du mystère. Elle a le sentiment que, sans la foi ou l'espérance en des réabtés invisibles, kb vie perd sa noblesse ^ elle éprouve pour les héros de la vie religieitse, pour les âmes mystiques du passé, mn attrait et une tendresse f&ils de r^reks: impuissants et de vagues aspirations. Renan a été l'interprète de cet état d'âme et il a contribué à le créer. Personne, n'a plus nettement, plus sévèrement que lui affirmé les droits souverains de la science, seule source de certitude positive, la nécessité d'y chercher une base suffisante pour la vie sociale et la vie morale ; personne n'a plus résolument exclu le surnaturel de l'histoire. Mais en même temps il a pieusement recueilli tons les soupirs ie l'humanité aspirant à une destinée plus haute que celle de la terre ; il a recréé en lui rame des fondateurs de religions, des saints et des mystiques ; il a proposé et s'est proposé

à lui-même toutes les hypothèses que la science peut permettre encore à l'âme religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette race celtique sérieuse, curieuse et mystique, qui ont en France représenté tout le mouvement religieux du siècle : Chateaubriand, le réveil du catholicisme par la poésie et l'imagination ; Lamennais, la reconstitution du dogme, puis la révolte de la raison et du cœur contre une église fermée aux idées de liberlé et de démocratie ; Renan, le positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et à la vague aspiration vers une foi nouvelle.

Ce qu'on a appelé son dilettantisme et son scepticisme n'est que la conséquence de sa sincérité. Il avait également peur de tromper et d'être dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothèses contradictoires sur des questions où il croyait la certitude impossible.

C'est là ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son œuvre historique, peut au premier abord paraître entaché d'inconsistance et de fantaisie. On l'a accusé de dédaigner la vérité, de tout sacrifier à l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent « de solliciter doucement les textes ».

Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le juger ainsi. Il a eu simplement la sincérité de reconnaître que, dans des œuvres de synthèse, on ne peut appliquer partout la même méthode. Quand on doit raconter une période ou la biographie d'un personnage pour lesquelles les documents positifs font défaut, l'histoire a le droit de reconstituer par divination « une des manières dont les choses ont pu être » . Renan a toujours averti quand il procédait ainsi, qu'il s'agît des origines d'Israël, de la vie du Christ * ou de celle de Bouddha. Mais, quand il s'agit de décrire le milieu social et intellectuel où s'est développé le christianisme, ou d'étudier les œuvres des hommes du moyen âge, ou d'établir des textes, il a été le plus scrupuleux comme le plus pénétrant des critiques. Personne n'a mieux parlé que lui des

1. Voici en quels termes il défendait, le 28 août 1863, son procédé de reconstitution historique: « Je ne crois pas que cette façon de tâcher de reconstituer les physionomies originales du passé, soit si arbitraire que vous semblez le croire. Je n'ai pas Yu le personnage ; je n*ai pas vu sa photographie ; mais nous avons une foule de détails de àon signalement. Tâcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est pas si arbitraire que le procédé tout idéal de Raphaël ou du Titien. Quant au charme de Jésus, il a dû principalement se distinguer par là, bien plus que par la raison ou même par la grandeur. Ce fut avant tout un charmeur... »

règles et des devoirs de la philologie ; personne ne les a nûeux pratiqués.

On a pu s'étonner que le mêine honame qui a voulu qu'on nitt sur sa tombe : Verêaiem dileœity se soit si scKEvent demandé, cotmne Pilate :

« Qu'est-ce que la vérité f » Mais ces inteirrogations, mêlées d'ironie^ étai^rt elles-iBêmes un hommage rendu à la vérilé *. Il voyait que, pour la plupirt des hooimes, ahuer la vérilé c'est aimer^ jusqu'à l'intolérance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulières, reçues par tradition ou conçues par Fimagînation, toujîours dépourvues de preuTes et destructives detoute liberté de penser. Affirmer des opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolérable, une atteinte à la liberté de l'esprit,, un délaui de sincérité envers soi-m-ême «t envers les autres ; et il se rendait le téraeri-

i. n eut dès rcHrigîne ees délicats serupnles de conscieiice. H écrivait en 1853^ à utu. ami spiritualiste : « Tons savez que sur les choses divines^ je suis un peu hésitant... J^accepte de tous points votre morale; j*y trouve la plus parfeite expression dte ma manière de sentir sur ce point... En général, vous portei dans votre langage métaphysique, phis de détermination que moi ; Tai un pen moins de confiance dans la compétence du lan^gage humain pour exprimer rineffable... En même temps que îe désirerais introduire le d&enir dans Tètre universel, je sens Fabsolue nécessité die lui accorder la conscience permanente, U jT a là un mystère dont je n'entrevois pas la solution. »

KEHAII. 47

gn^ de n'aToir jamais fait un mensoi^ coEfôcieîâiQe&t, bieB phis^ d'avoir eu le coura^ dans ses écrits de dire toujours' tout ce qu*il pensait. Il voyait du stoicisme et non du scepticisme à pratiquer le devoir sans savoir s'il a une réalité cdt>îective^ à vivre pour l'idéal sans eroire à un IHeu personnel ni à une vie future^ et^ dans les ténèbres d'incertitude où rh(»xime vit iei-bas> à créar, par la coopération des âmes nobles et pures^ une dté câeste où la vertu est d'autant plus beUe qu'elle n'atteind pas de récompense. Quelquesuns des ecNBtemporains de Renan se sont eras ses disciples parce qu'ils ont imité les dbatoiements et les caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gardés d'imiter ses vertus^ son colossal labeur et son dévouement à la seience. Us n'^mt pas compris qi^ son sceptiefeme élait ùài de tolérance, de modestie et de sincérité.

Ceux qui liront V Avenir de la science j écrit à vingt--cinq ans, et qui verront les liens intimes qui raitadient ce livre à l'œuvre tout entière de Renan, diront, eux aussi, en ccmteznplant cette longue vie si bien remplie :

Veritatem dUeœit.

Si nous nous demandons maintenant ce qui

caractérise Renan parmi les grands écrivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supériorité réside dans le don particulier qu'il a possédé de comprendre l'histoire et la nature dans leur variété infinie. On l'a comparé à Voltaire, parce que Voltaire, comme lui, a été le représentant de son siècle, mais Voltaire n'avait ni sa science ni son originalité de pensée et de style; on l'a comparé à Goethe, mais Gœthe est avant tout un artiste créateur, et son horizon intellectuel, si vaste qu'il fût, ne pouvait avoir, au temps où il a vécu, l'étendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a été plus universel, plus compréhensif que celui de Renan.

La Chine, l'Inde, l'antiquité classique, le moyen âge, les temps modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout connu, tout compris. Il a recréé l'univers dans sa tête, il Ta repensé, si l'on peut dire, et même de plusieurs manières dififérentes. Ce qu'il avait ainsi conçu et contemplé intérieurement, il avait le don de le communiquer aux autres sous une forme enchanteresse.

Cette puissance de contemplation créatrice

f RENAN. 49

L de l'univers, qui est proprement un privilège

de la divinité, a été la principale source de I la joie qui a illuminé sa vie et de la sérénité

I avec laquelle il a accepté la mort.

Octobre 1892.

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