‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 12 sur 44 · HIPPOLYTE TAINE · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE TAINE

Oa ne s'est pas proposé dans les pages qu'on va lire d'analyser Toettyre de Taine ni de la jrrget. BHe est trop connue pour avoir besoin d'être analysée, et trop récente pour pouvoir être jugée.

Nous nous sommes uniquement proposé de fixer avec autant de précision que possible les traits essentiels de la biographie de Taine et le caractère général de son œuvre. Sa vie est peu et mal connue. Il s'est efforcé de dérober sa personne à la curiosité des contemporains et de mettre scrupuleusement en pratique le précepte: « Cache ta vie et répands ton

esprit. » La connaissance de sa vie n'est pourtant pas inutile pour comprendre son esprit, et, s'il se trouve qu'en voulant écrire sa biographie nous n'y découvrions d'autres aventures que des aventures intellectuelles, ce résultat même ne sera pas sans importance *.

1. Nous devons à des communications d'un prix inestimable et dont nous sommes profondément reconnaissant d^avoir pu donner à cette étude Tattrait de lïnédit.

Nous exprimons notre gratitude à madame Taine, qui a bien voulu nous communiquer les lettres de Taine à Paradol et qui nous a guidé dans toutes nos recherches ; à M. Louis Havet, qui a mis à notre disposition seize lettres adressées par Taine à M. Ernest Havet ; à M. Paul Dupuy, qui a consulté pour nous les archives de TÉcole normale. On lira avec fruit les articles sur Taine publiés, en 1893, par M. E. Boutmy dans les Annales de r École des sciences politiques, par M. Th. Froment dans le Correspondant, par M. Faguet dans la Revue bleue. M. A. de Margerie a consacré à Taine un livre sérieux et respectueux où il cherche à démontrer que Taine revenait dans ses dernières années aux idées conservatrices et catholiques.

la vie de taine, — les années d'apprentissage.

Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M. Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d'avoué. Il resta jusqu'à l'âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son père, tout en suivant les cours d'une petite école , dirigée par un M. Pierson. Il avait déjà, à l'âge de dix ans, un tel sérieux dans le caractère et une telle solidité dans l'esprit, qu'il arriva à M. Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement malade en 1839, il fut envoyé dans

un pensionnat ecclésiastique de Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8 septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils, une modeste fortune*. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans un milieu où il pût satisfaire son goût pour l'étude et développer les rares qualités qu'il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de d841, et entra comme interne à l'institution Mathé, dont les élèves suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et l'esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent égalemeat mal de ce régime de Tintemat qrfil a qualifié dan^ une des dernières pages qu'il ait écrites de « régime

1. On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse ayait connu la gène, sinon la misère. On a été j.u8qu*à attribuer sa mauvaise santé aux privations de ses années d'étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours été délicat; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n*a jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même si son indépendance de pensée n'avait pas été garantie par son indépendance de caractère, elle Teût été par son indépendiaace de fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à luimême pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n'a jamais écrit une ligne, ni donné une leçon par besoin d*argent»

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antisocial et antinatitrel », où le collégien, ppiyé de toirte initiative, « vit comme un cheval attelé enlre les deux brancards de sa charrette». MadawieTaiiie se décida aussitôt avenir vivre à Paris avec ses filtes et à prendre son fils chez elle. Alors commença, ponr ne ph»

cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf pendant ses trois smnées d'École normale et les deux qui suivirent, cette vie commune où le plus tendre et ïe plus attentif des fils trouvait dans sa roère, conMie il Ta dit lui-mêffle, « Tunique amie qui occupait la première place dans son cmnr ». « La vie de ma mère, écrivait-it en 1879, n'était que dévouement et tendresse... aucuiic femme n'a été mère si profondément et si parfeitement. » Ceux qui savent combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature nerveuse trop sensibte pût résister et à l'excès de Tactivité céréferate et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux bienfeisantes influences féminines qui, d'abord au foyer maternel, puis au foyer conjngat, ofkt assuré le Kt^e développement de son génie, l'ont protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouTé so» travail de paix et de sécurité, ont all^é les heures, pénibles entre

toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa plume et son cerveau.

Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides déductions de cet austère dialecticien.

Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 4847, comme vétéran de rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au concours général, le prix d'honneur et trois accessits ; en philosophie, il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien le^ trois prix de sciences que les deux prix de

dissertation, et au concours les deux seconds prix de dissertation.

Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont Tamitié devait avoir une durable influence sur sa vie : Prévost-Paradol, qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut pendant plusieurs années Fintime confident de sa pensée; Planât, le futur Marcelin de la Vie Parisienne^ qui cachait, sous la fantaisie du caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante*; CornélisdeWitt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M. Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849.

Guizot se prit de sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves constantes de cette sympathie dans les concours

1. On trouvera un article sur Marcelin dans les Derrùen essais de critique et d'histoire.

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académiques, et Taioe ioonsaera un de ses plas beaux essais de critique à l'autaird^ V Histoire de la Mévoluti€md^Ânglettrpe ^

L'enseignement poblic était fat «carrière ^m s'offrait 1b plus natereUennent à Taine mprès ses brillants suooès scolaires* En 1848, il passa ses deux baocalam^ais ès-lefires et ès-sdbnce& et fnt reçu le premier à rÉooie normale. Il y voyait entoM* avec lui presque tous ses rivaux des concours de 1847 et de 1848 : About, reçu second, Sarcey^ Libert, Suckau, Albert, M^let, Lamm^ Ordinaire, Barnave, €tc.

Je n'aurai pas la témérité de refaire, ^r^ M. Sarcey^, le tableau de ce que fiit rÉeole normale sous la seconde R^paiidique, pendant ces animes d'agitation tumultueuse où renseignement des professeurs, distribué avec un zèle inégal, n'exer^it qu'une feible influi^ce, mais (M l'activilé intellectnelle des élèves, fécondée par les oonversatioais, les discusskins, les lectures, les études personnelles, n'en était que plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les camarades de Taine qui se firent un nom dans l'ensei-

1. Revite de V Instruction publique, 6 Juin 18^; réimprimé dans kB ESKM de critique €t 4*fmtoire,

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