‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 20 sur 44 · L'Idée de Dieu dans une jeune école, 15 juin · texte numérisé non relu

L'Idée de Dieu dans une jeune école, 15 juin

4. M. Taine et la crilique scientifique, 1858. Réimprimé dans les Mélanges de critiqua religieuse sous le titre : M, Taine et ta critique positiviste.

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ce que Spinoza avait exposé en géomètre ; Caro lui reprochait de revêtir des formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault dans la Correspondance littéraire^ ne paraît avoir bien saisi sa théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent, solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir appliquer des classifications, des méthodes et des formules scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour condamner son système, tout en admirant son talent.

Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les questions. Il ne répondit aux objections que par des œuvres nouvelles. Il publia en 4858 un volume à' Essais de critique et d'histoire^ en 1860 La Fontaine et ses Fables^ et une deuxième édition légèrement adoucie des Philosophes fran--

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çais ^ Il poursuivit sans défaillance l'achèvement de son grand ouvrage sur la Uttérature anglai$e jusqu^à Byron, qui parut en trois volumes iii<-8® à la fin de 1863.

Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à jamais meurtri, mais, en dépit de toute* les résistances, ses principes de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère subjectif des notions premières de la raison, que la conception de l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte. Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle une influence égale à la sienne ; partout, dan« la philosophie, dans l'histoire, dans la criti(ïue, dans le roman, dans la poésie même, on retrouve la trace de cette influence.

1. Uœ troisième édition, plus profondément retoucliée, parut en 1868, sous le titre : les Philosophes classiques du XIX' siècle en France,

A aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école ; les jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps ; Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot, Gautier, Flaubert, Saint- Victor, les Concourt, l'avait présenté à la princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît. L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy, ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de

l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions -de 1851 et 1882.

Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un virulent Avertissement- à la Jeunesse et aux Pères de famille^ dirigé contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien gratuitement, l'inefifensif M. Maury. Cet avertissement était un appel peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur l'intervention pressante de la princesse Math il de. Au mois de décembre 1863, paraissait V Histoire de la Littérature anglaise^ précédée d'une introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe. Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin. En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur ; mais cette fois

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l'hérésie n'était plus latente comme dans VEssat sur Tiie-Live^ elle se faisait agressive ; elle était développée dans tout l'ouvrage et condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Failoux et monsagneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence ; Sainte-Beuve et Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donnéÀM. Taine ne serait décerné à personne *. Cette décision sans précédents était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre aux suffrages de l'Académie

1. Le rapport de M. Villemain est curieux à relire. \\ porte la trace de Vamusant embarras où se trouvait cet homme d^esprit. Tout en rendant hommage c à cet important travail d'érudition et d'esprit, œuvre inégale et forte d'un savant et d'un écrivain», M. Villemain déclarait qu'à cette œuvre a était attachée une erreur que le talent ne pouvait corriger et dont parfois il aggravait la portée. C'est la doctrine qui n'explique le monde, la pensée, le génie que par les forces vives de la nature... Toute opinion n'a pas le droit de se faire indifféremment accepter pour un honneur public. La liberté qu'on se donne... doit prévoir et tolérer la libre contradiction, et la libre contradiction peut refuser son suffrage à l'œuvre habile et brillante dont elle juge le principe erroné... Cette erreur, sans cesse et à tout propos reproduite, était trop inséparable du livre. Une ladite aussi fréquente n'a pas semblé seulement un défaut de composition, et l'Académie, dans la négation de vérités nécessaires, a vu pour elle l'impossibilité de couronner le talent qui les méconnaît. Elle a décidé qu'on ne donnerait pas le prix cette année. »

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que comme candidat, une première fois en i'874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H. Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie, peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection avaient paru les deux premiers volumes des Origines de la France œntemporaim; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878 par beaucoup de ceftx qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta, dans Taccomplisdement -de ses devoirs académiques, la scrupuleuse conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une si longue défiance.

Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et claustral des années 1852 à 18o4; ce n'est plus l'exubérance un peu batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr, non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une situation matérielle

qui, avec ses habitudes de viesimple, étaitpresque la richesse, mais aussi parce que seâ tournées en province lui permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française, département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans.

L'École des beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une seule interruption en 1876-77 S ne prenait également qu'une part très limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage étendu. 11 y fît plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence, l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues

1. Il fit quelques leçons en 1871, avant et après la Commune. En 1877, il fut remplacé par M. G. Berger, qui ût un cours sur Tart français.

causées par l'achèvement de sa Littérature anglaise. Mais ce voyage, qui lui fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans la Revue des Deux Mondes^ de décembre 1864 à mai 1866* , ne fut guère un repos pour lui. 11 passait ses journées dans les églises et dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son histoire et ses monuments ^. A peine installé dans sa chaire,

1 . Us furent réunis en deux Yolumes in-8, cette même année 1866.

2. Nous en avons la preuve dans une lettre à E. Havet, du 29 avril 1864.

« Tout bourgeois, commerçant, rentier, tout homme qui est capable de lire un journal est pour Funité de Tltalie et pour la monarchie constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique et il n'y a peut-être pas sur quinze un républicain. Aucune racine pour le socialisme et pour les idées niveleuses dans ce pays. Cela n'est pas dans le tempérament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie générale, de familiarité ancienne entre les riches et les pauvres, entre les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir à Mazzini et aux idées de 93. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Ils sentent tous que, tant qu'ils ne seront pas une grande nation armée, ils seront, comme autrefois, à la merci de tout envahisseur. Une partie considérable de la nobksse, même dans les anciennes provinces papales, est constitutionnelle et libérale. Ce sont seulement quelques grands seigneurs arriérés, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le pape. A Spolète, par exemple, on en compte deux. Seule, la grande

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il publiait coup sur coup la 1 hUosophie de F Art (4865), la Philosophie de F Art en Italie (1866), V Idéal dans VArt (1867), l^ Philosophie de F Are dans les Pays-Bas (1868), et la Philosophie de VArt en Grèce (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880), en deux volumes* sous le titre de : Philosophie de VArt. Ce titre était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples

noblesse de Rome, à l'exception de quatre familles, est papaline. Joignez à cela la majorité da clergé, la foule des protégé» qui TÎvent par ces grandes familles, et dans les provinces, la majorité des paysans, sortes de sauvages éoergiques, bien plus incultes que les nôtres. C'est de ce côté que se tournent tous les efforts de la bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui apprend à lire. C'est pourquoi ils établissent partout des écoles communales. Les Italiens s'instruisent très vite. On a établi par expérience qu'un Napolitain peut apprendre à lire et à écrire en trois mois, môme lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort puissantes agissent dans le même sens, la garde nationale et l'armée. L'homme du peuple y prend des idées d'honneur, des habitudes de propreté, une sorte d'éducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent beaucoup, surtout à Naples, sur l'augmentation de la richesse publique. Dès que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les idées d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui sefontde toutes parts, l'élan nouveau de l'activité privée et publique, la vente des biens ecclésiastiques contribuent à ce grand changement. Si pendant dix ans encore la France empêche l'Autriche d'envahir l'Italie, ils comptent que le nombre des libéraux sera doublé et que la nation sera faite. Voilà ce que je crois avoir démêlé... ea causant avec des gens de toute classe. »

tirés de Fhistoire de l'art, des idées dont la Littérature anglaise avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire littéraire. Il earaetérise admirablement sa conception de Fhistoire, dans une lettre à E. Havet du 29 avril 1864 :

« Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie ^ L'histoire n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant, de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre les sciences exactes et les sciences inexactes^ c'està-dire les sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités, mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur

1. Il avait pourtant défini Fhistoire « une géométrie virante ».

des quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'État social, etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces relations générales nécessaires que j'appelle lois, avec Montesquieu ; c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La préface expose le système de ces lois historiques, les connexions générales des grands événements, les causes de ces connexions, la classification de ces causes, bref, les conditions du développement et des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances générales, doit produire les espèces. C'est là une construction

scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la même portée en même temps que les mêmes limites.

» Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits.

Elle traîne par terre depuis Moiltesquieu ; je l'ai ramassée, voilà tout. »

Tout en publiant ses Nouveaux Essais de critiqua et d'histoire (1868), il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la Vie parisienne^ où la Vie et opinions de Thomas Graindorge parut de d863 à 1865 *, fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut quelque peine à reconnaître l'auteur de la Littérature anglaise sous les traits du marchand

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