Graindorge fut publié en volume en
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de porcs (te Chicago ; et, tout en admirant la verve de Graindorge et la proiondeur philoso* phique de quelques-uns de ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans le volume complémentaire de la Littérature anglaise^ paru en 4867, et consacré à l'époque contemporaine.
Cette œuvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il traça le plan d'un livre sur les Lois de VHistoire, puis d'un autre sur la Religion et la Sooiété en Fromee (m xix^ siècle. Enfin, il se décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il travaillait sans cesse depuis 1881, sa Théorie de l'Intelligence, Il s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier 1870. C'est l'œuvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère beauté du style. Tous les travaux de psychologie quiont été entrepris depuis lors sont tributaires ds cet ouvrage magistral, que les découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel 6t lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa composition, loin d'êtfo une fatigue»
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fut une joie . H en possédait toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans rature.
Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la flUe d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire de ses livres et de son esprit ; mais cette histoire serait-elle complète si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui était faite, dans les afifleetions qui s'ajoutaient sans rien leur retrancher à celles dont son cœur avait vécu jusque-là, dans la présence d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté^ il a trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir la dernière et la plus fatigante partie de son œuvre. Il put organiser sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants et d'artistes, passer
de longs mois à la campagne sur les bords du lac d'Annecy, dans celte charmante propriété de Boringe qu'il acquit en 1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme indispensable pour mettre en œuvre les matériaux accumulés à Paris pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son cœur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce toujours souriante.
Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de r Intelligence, il songeait, comme diversion à ce grand effort d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant les études de psychologie sociale, les observations de mœurs qui étaient à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes, qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second voyage en 1871. Graindorge est un
ouvrage du même genre sous une forme humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28 juin 4870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig, Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de famille et par la déclaration de la guerre.
Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une œuvre nouvelle s'imposait à lui. A Tours, où il avait passé l'hiver de i 870-1 871, il avait pu voir de près, dans les jours de crise révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays qui avait en 1789 tait table rase du passé pour reconstruire l'édifice politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été bouleversé
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jusqu'au fond de Tâme par la guerre, par les conditions cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la néce^ité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale, de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un admirable article sur r Opinion en Allemagne et les œnditims de la paix et, en 1871, une brochure pleine de sagesse sur le Suffrage universel et la manière de veter, où il exposait les ayantages du suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné à la créçition de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E, Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement social.
Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux sur la Révolution, sur les lois de l'histoire , sur la société et la religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle : expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1864 l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la France et qui l'affaiblit graduellement.
Il allai i avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littéra^
ture et à l'ajt ; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à fiait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure manière de faire de la politique ; mais ce ne sera plus de la science absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est célibataire ou marié, sll existe des Français ou non.
L'homme qui écrit sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée . Il ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le retour régulier des marées ; il sera un médecin au lit d'un malade, épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède le remède, mais il croit fermement que la science e découvrira. Pour lui, il sera satinait s'il a
contribué à éclairer le patient sur les causes de sa maladie :
« Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin.
Avant que le malade accepte la consultation
du médecin, il faut beaucoup de temps; il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la première application des sciences morales aux affaires humaines; ces sciences, en 1789, étaient à peine ébauchées ; leur méthode était mauvaise; elles procédaient a priori; leurs solutions étaient bornées, précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font a posteriori. En vertu de cette méthode, leurs solutions
seront toutes différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'Etat sera neuve... — Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à propos de la Révolution française, de rEmpire,du suflTrage universel direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion aura quelque influence sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon espérance ; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en 1789 on nommait la raison : c'est ce qu'en 1878 on nomme la science. »
Il disait dans la même lettre :
« J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus élendue et la plus minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel.., ce sont les idées que nous
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nous faisons des principes de 89. Ames yeux, ce sont ceux du Contrat socialy par conséquent ils sont faux et malfaisan ts..« Ri^n de plus beau que les formules Liberté, ÉgaUU ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Jtistice. Le cœur de tout homme qui n'est pas un sot ou un drôte est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont 3i vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté ; d'autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. »
Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des Origines^ dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien com-
prendre, pour apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif, exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très conseieacieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du malj il était, par contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale.
Son premiier volume a indigné les admirateurs de Tancien. régime, les trois suivants ceux de la Révolution, les deux derniers ceux de TEmpire. Pour lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les Gomaristes *. Il était en dehors et audessus des partis ; il ne songeait qu'à la France et à la science.
1. 11 écrivait à Havet, le 18 navembre 1885: « Je n'ai pas d'opinions arrêtées sur le présent; je cherche à m'en faire uBfi ; mais probablement je n'en aurai jamais, parce que les documents, l'éducation, la préparation me manquent. J'eatends une opinion scientifique ; pour ce qui est de mes impressions, j'en fais bon marché ; elles sont sans valeur, comme celles de tout particulier et de tout public. Mon but est d'être collaborateur dan» un système de recherches qui, dans un demi-siècle,, permettra aux hommes de bonne volonté autre chose que des
Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les Origines de la France contemporaine prirent tout son temps et toutes ses pensées *.
Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de dépouillement des textes manuscrits et imprimés ; les notes innombrables qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En 1884, il renonça à son
impressions sentimentales ou égoïstes sur les affaires publiques de leur temps. C'est dans ce but que nous avons fondé YEcole des sciences 'politiques. Visiblement une pareille méthode, qui est une sorte d'anatomie sociale, choquera, dans ses premières comme dans ses dernières conclusions, beaucoup de sentiments généreux et respectables. Mais les partisans de l'expérience sont trop libres d'esprit pour ne pas accorder à l'outil précieux dont ils connaissent les services, la permission de travailler partout, même au vif de leurs plus chères convictions. »
1. Un travail préparatoire, la traduction des lettres d'une Anglaise, témoin de la Révolution de 1792 à 1795, parut en 1872. {Un séjour en France de i792 à 4795), Le volume de V Ancien régime est de 1875, les trois volumes sur la Révolution se succédèrent en 1878, 1881, 1884; le premier volume du Régime nouveau parut en 1891 ; le second, laissé inachevé, a paru en 1893.
enseignement de l'École des beaux-arts pour pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5 mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au xix® siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses maux et la réparation de ses erreurs.
Ses Origines terminées, il devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un Jraité de la volonté. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la dernière phase de son activité intellectuelle comme les Philosophes français en terminent la première et Vlntelligence la seconde. Son œuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la reconstruction.
i30 TAIKE.
Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de Vfntelligenee son pendant et son complément naturel dans niïe théorie de la Volonté. ïl eût été beau de vdr le plus mystérieux des phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à ne voir 4^ns les conquêtes de la science que des domaines nouveaux ouverts à la rêverie.
Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'cBUvre de Taine nous impose par sa grandeiïr, sa grandeur et son unité. U Intelligence (1868-187<l) en forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont que des iltastrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode et son système; de 1853 à 1858 il par^ court l'histoire et le monde pour chercher dans des cas particuliers (La Fontaine^ Tite^lMe^ les Essais) des vérifications de cette méthode et de ce système ; de 1858 à 1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y a peu d'exemples d'une pensée
TAINE. ISi
aussi fidèle à elle-même, aussi nrftement formulée dès le déi3ut, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, ttu jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses Origines^ Taine reste identique à lui-même, et la préface du Tite-Livey la conclusion des Philosophes français j Y Introduction à la Littérature anglaise^ le livre de V Intelligence, marquent les points de repère d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue.
La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image agrandie de leur propre personnalité intdlectuelle. L'oauvre de Taine a été ce que l'Univers était pour lui : le rayonnement prodigieusement varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était assouplie depuis le temps où le M. Pierre des Philosophes français réduisait tout en chiffres.
i3â TAINE.
Dans sa Philosophie de Fart il mêlait un élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de bienfaisance de l'œuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré de généralité des actes. On trouve dans sa Littérature anglaise des pages sur la Réforme, dans ses Origines des pages sur le rôle social et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou 1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier jour, Marc- Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme. Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés particulières.
Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur lui par M. Vacherot en 1850, Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée. On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache.
in
l'homme et l'oeuvre
-La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes, si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux les aptitudes diverses de leur nation et
i34f TAINE.
de leur pays, et qui étaient universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés par la mort dans toute la plénitude de leur talent.
Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la vérité scientifique le but de leurs efforts ; tous deux ont travaillé à hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera aux conceptions théologiques ; mais, tandis que Taine croyait pouvoir jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de rinconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question les résultats considérés comme établis, à prémunir les «^rits contre une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives et scientifiques de l'époque
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précédente. Il plaise au-dessus de son temps et de sa prcypre œuvre par son ironie comme par les envolées de ses espérances et de ses rêves. L'œuvre de Taine, au contraire, plus limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inJQexible, est en étroite relation avec le temps où il a vécu ; elle a fortement agi sur ce temps et en a été la plus complète et la plus juste expression.
Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence, elle opposa le principe de la liberté dans Tari; à l'imitation servile de Tantiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées dains les chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les pays ; à un style uniforme dans sa régula-
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rite terne et convenue, la variété et les caprices du goût individuel ; à la timidité et au terre à terre de l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour dominé ou séduit Tesprit humain, et qui prétendait même concilier la religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque de l'histoire intellectuelle de la Franchi, quel qu'ait été le génie de quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des œuvres qu'elle a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son syncrétisme confus avaient manqué d'unité d action, d'idéal défini, de principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que l'inspiration et le caprice pou-
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vaient tenir lieu d'étude, et qu'on pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire par à peu près. La philosophie enfin était *rès vite tombée dans le plus stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les bases expérimentales de la psychologie.
Les générations qui sont arrivées à l'âge adulte vers 1850 et dans les vingt années qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure l'héritage du romantisme, en rejetant comme lui les règles surannées du classicisme au nom de la liberté dans l'art, en cherchant comme lui la couleur et la vie, se sont cependant nettement séparées de lui. Au lieu de laisser le champ libre à l'imagination et au sentiment individuel, de permettre à chacun de se forger un idéal vague et tout subjectif, elles ont eu un principe commun d'art et de vie : la recherche du vrai ; non pas de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou de ces rêves de l'imagination qu'on décore souvent du nom de vérité, mais du vrai objectif et démontrable cherché dans la réalité concrète, de la vérité scientifique en un mot. Cette tendance a été si générale, si
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profonde, si vraiment organique qu'on retrouve oette méBoe recherche passioanée de la vérité, du réalisme scientifique dans tous les ordres de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non conscience ; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de Bastien-Lepage et de l'école du plein air comme dans les drames d'Augier ; dans les poésies de Leconte de Lifile, de Hérédia et de Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de Fustel de Goulanges ; dams les romans de Flaubert, de Zola et de Maupassaat comme da^^is les livres de Taine. Ge mouvement avait eu d^s précurseurs illustres, Géricault, Stendhal, Balzac, Mérimée, Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'après i850 que le réalisme scientifique devint vraimient le principe organique de la vie intellectuelle en France. Oa diercha dans les arts plastiques aussi bien qu'en poésie à perfectionner la technique, à serrer de plus près la nature, à donner plus de précision au style, à observer la vérité historique. Les romanciers apportèrent une conseience extrême à observer la vie, les mceurs, à recueillir des documents vrais, qu'il s'agtt de décrire le présent ou de reconstituer le passé. Flaubert emploie les
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mêmes procédés pour peindre les moeurs d'un village normand ou celles de Garthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans l'analyse des personnages d'un roman la précision d'un psychologue de profession ; Zola y introduit la physiologie et la pathologie ; la poésie de Leconte de Lisle et de Héfédiâ ast nourrie d'érudition, celle de Sully- Prudhomme de science et de philosophie; Coppée est un peintre réaliste des mœurs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent à la recherche des documents, à l'exao* titude du détail un scrupuJe parfias excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mérite de savoir critiquer et interpréter sainement les textes. Les philosophes demandent aux mathémati<}ues, à l'histoire naturelle, à la physiologie, les fondements d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et plus sûre du monde, d'un« connaissance pluis précise des lois de la pensée. Claude Bernard et Berthelot sont considérés par les philosophes comme des maîtres et des collaborateurs. Recherche de la vérité extérieure,- dB la reproduction fid^e des appareaces colorées et sensibles de la vie; recherche de la vérité intérieure, du jeu nécessaire des forées et des.