‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 32 sur 44 · Le Peuple, page · texte numérisé non relu

Le Peuple, page

elle devint plus intense; il l'étudia dans sa vie intime, dans les habitudeLî et les mœurs des êtres innombrables qui l'habitent. Comme une mère suit le moindre mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses cris tout un monde de sentiments et de pensées, toute la vie d'une âme, cachée aux yeux indifférents, mais sensible déjà au cœur maternel; Michelet sut à force d'amour comprendre et interpréter ce monde de rêves et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystérieux : la Nalure. De quel cœur il suit au bord du toit de l'église le petit oiseau à qui sa njère enseigne à essayer ses ailes, à croire en elle, qui lui dit d'oser I C'est un spectacle plus touchant, plus émouvant à ses yeux que celui d'une mère surveillant le premier pas de son enfant. Quelle douleur éveillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon maître * ! Avec quelle tendre sollicitude il épie les lents et minutieux travaux de l'insecte I On a parfois trouvé risible la sympathie avec laquelle il suit les animaux et les

1. n fut ce bon maUre pour plus d'un. H avait toujours avec lui des oiseaux, il les emmenait en voyage. Il y avait un pinson surtout à qui toute la maison obéissait.

238 mCHELST.

plantes, jusqu'au fond des mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs souffrances, leurs amours, faisant <les vœux pour leur bonheur et célébrant leurs triomphes par des effusions de joie et de reconnaissance. Cette émotion serait peut-être risible, si elle n'était profondément sincère. Mais en présence d'un si sérieux, d'un si puissant amour, oa retient même le sourire et l'on se reproche les réserves et les objections mesquines qu'élèvent en nous le bon sens vulgaire et la froide raison. Ce qui donnait à son amour pour la nature le caractère d'un culte enthousiaste et passionné, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus qu'elle-même. Elle était pour lui la manifesiation sensible et multiple d'une réalité invi^ble, d'une unité suprême que nous ne pouvons percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-même du livre de COiseau: « Par-dessus la mort et son faux divorce, à travers la vie et ses masques qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile, du nid au nid, de l'œuf à l'œuf, de l'amour à

l'amour de Dieu*. » La nature toute seule ne j

Page 1