‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 44 sur 44 · Voyez Afa /et/nesse · texte numérisé non relu

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site de l'atoour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de telles ressemblances qu'il voit là « une méprise du Démiourgos qui a réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme Platon ». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour : « c'est le soufflet de la forge ». C'est le cœur plein d'attendrissement que Michelet suit le chemin de la barrière de Fontainebleau, * qu'avant d'entrer à Bicêtre, il contemple sa fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades.

Cette amitié lui parait supérieure à l'amour: « avec un ami, on arrive bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales, ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime » ; l'amitié développe, au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et pure, qui « unissait la maturité de la

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raison à la simplicité du cœur », était mal* heureusement d'une santé délicate que le travail usa rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge ; il en suit les progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort :

« A» l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me déchira de nouveau.

C'était donc à cette nature hostile que nous allions le remettre, l'abandoaner pour toujours! Gomment dire mes angoisses peudant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant le plus cruel, où je me sentis étouffe, écrasé d une douleur sans nom, ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dinigée, y tombait avec des secousses,, des heurts aux parois, qui me semblaient pour ca pauvre corps livré sans défense autant de coups et de meurtrissures..- Puis^ ce fut d'eur tendre la terre durcie par la gelée retombée rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux^ qu'il rendait, comme une réclamation,, unev

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plainte désolée. Le verset tout entier du psaume me revenait : « Du fond de la tombe, Soigneur, j'ai crié vers toi. De profanais clamavi. »

Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard, il comparaît la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille son effigie : « le misérable cœur en reste marqué pour jamais ». C'est de cette amitié qu'il a dit : « Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont nous subissons la loi aussi bien que les étoiles ; au même ins* tant la vie de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces deux qui vorU ensemble (Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les mandes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se confondre jamais. » ]>Kchelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans ces apiparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû en grande partie à ces relations avec Poin*

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sot son perfectionnement moral, ses idées sur Tamitié et sur la mort. Son admiration pour son ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la solitude « qui leur adonné lamour du bien ».

Poinsot mort, Michelet n'a plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, « son bon ourson », lui était trop inférieur. Quiriet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un ami.

Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens contemporains, c'est « d'avoir aimé davantage », parce que pour lui « l'enseignement fut l'amitié ». 11 nous montre les communes de Flandre fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans ^es fédérations, et les fédérations étaient la grande Amitié.

Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment qui y était

msâaam

déjà très fort : l'amour de la mort. Non pas cet amour de la mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même temps :

« J'aime la mort j> et : « Nous sommes nés pour l'action ». Ce n'est pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des fleurs à des tombes négligées ; il a pitié des morts inconnus et oubliés. Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot « son cher enfant ».

Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la vocation historique de Michelct? dans la manière même dont il a compris l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier

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compatissant dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé aujourd'hui sur son tombeau : Hésurrectionf Poinsot disparu, Michelet a généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qa^il avait concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de cette passion de sa jeunesse.

Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans- l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes: de l'amitié. A«u. roman de l'amitié succède le roman des idéesycar tout chez lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume : « Li^- passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse. » De 1.821 à i828j.son cerveau est en ébuUition, les projets d'ouvrages- s'y pressent et a'y entrecroisent ; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers la philosophie qu'il se tourne d'abord ou: plutôt vers l'histoire philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillae, de Gérando, de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Ste^rart ; il enseigne d'abord la pluia*

itoseiBaM^MBi

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Sophie en même temps que l'histoire à l'Éeole normale et son rêve est d'allier « la science de Dieu à. la science de l'homme ». Il travaille longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le Caractère des peuples* ch&'ché dans leur vocabuiaire. Il traduit Vico ; il scrute les Origines du droit. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le saisit et Fentratrie. Après avoir préparé une scupte d'histoire de l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les Mémoires de Luther; il. compose le Précis d'histoire moderne; et on voit s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de France. Aai moment où s'arrête le Journal des idées^, il va commencer son Histoire romaine. Ge n'est que trente ans* plu» lard qu'il reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de livres de science et de poésie tout à la fois^ il donnera un corps à une partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois;

Si l'histoire de l'amitié av«e Poinsot, si le Journal de mes idée^^ nous aident à. savoir et à comprendre quelles» ont été les source» d'inspiration' de Michelet, le Journal intime n'est pas- moins précieux pour connaître dans quelles conditions^. soa& quelles influences se sont

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formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer Thomme de récrivain.

Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal.

Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir, le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses maîtres, à M. Leclerc, à M Villemain, à M. Andrieux,ou aux parents de ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il

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habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en 1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, ayec ses livres et ses pensées, se répétant le mot de V Imitation : <f Je me suis souvent repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté seul. » — « J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence absolue. » — « La plénitude du cœur ne s'obtient qu'avec le recueillement de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent » . Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures, choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et latins ; il les traduit, car il considère la traduction comme une œuvre originale et le meilleur des exer*

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cices de style ;. il compose des vers latine et des vers grecs ; il traduit en vers grecs ses propres compositions françaises, et la versification latine lui est si familière qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie intime.

A côté de Tétude de l'antiquité classique dans* laquelle il se plonge au point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par cœur et de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place au» mathématiques, parce qu'il y voit une disdpline utile pour l'esprit, un moyen de dompter l'ima*gination vagabonde, de la soumettre ài la? lo^ gique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur es- lettres, il retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans* ces exercices le profit qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles ne Font pas rendu plus logique.

Enfin il étudiait régulièremenb la Bible. La« douceur de TÉvangile, la^ majesté des> pro^ phètas et leurs images grandioses parlaient également à son* imagination ett à son . comr. Ajoutez, à cela^ la lecture des philosophes^ pour

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y prendre moins la connaissance de la philosophie que l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu; nombreuse* tout d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination, de professeur- à Gharlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution Briand, et que sa*, vocation d'historien commence à l'entraîner des- idées- générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques- particulières; Les philosophes, la Bible, les mathématiques et l'antiquité;, l?antiquité surtout, tels furent ses maîtres^ auxquelsll faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait dire la; querelle des romantiques et des classique*; car les auteurs- anciens- étaient pour lui les vraisr disciples de la» nature et. il voyait dans l'antiquiténom des^ formes à copier, mais- une âme dont on s'inspire.

Ge qui est>peut-être plus remarquable encore qua la méthode apportée par Michelet dans son -travail et ses lectures^ c'est la sagesse avec laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin d'argent qui le presse. Il aime mieux- user sa santé à donner des- leçons que- de gaspiller son talent, de vulgariser sen style dan» le journalisme ; il renonce à- un projet' de recueil de discours des orateurs grecs

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et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé le mot de mercantilisme.

Il se refuse à faire trop vite usage d'une science de fraîche date ; il sait que les fruits des arbres qui produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. € Ne vous pressez pas de partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles jusqu'à ce que rheure du vrai réveil soit venue. » Il savait que l'heure du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les passages où il parle avec trop de modestie de la € médiocrité » de son esprit ou de la « froideur » de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu d une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la toi dans sa destinée.

La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne d'admiration que la méthode de travail qu il s'impose et elle nous montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit comment il était

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arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il avait pour Tamour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette conception morale si élevée qu'il avait accepté pour autrui la théorie commode et lâche qui déclare impossible dans le célibat l'observation stricte de la règle des mœurs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe, travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les bouillonnements de son sang ardennais ; il se promet de ne plus discuter avec violence. Il note chaque petit progrès ; il éprouve une joie enfantine à constater « qu'il se lève de bonne heure sans grogner ».

Il continue son journal après la mort de Poinsot « pour s'améliorer ». Il va au Père- Lachaise sur la tombe de son ami « pour se rendre meilleur » ; il s'accuse de « son manque de discipline ». Il cherche dans l'exercice de la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. « Retranchons des paroles tout ce qui est personnel.

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Parler des passions, cest les nourrir. »

— « Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir seul importe, et que tout le reste n'est rien. » C'est sur ces paroles que se clôt le Journal.

Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa vie: Micbelet resta toujours fidèle aux principes de sa jenoesse. Ses journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail et ses leoture»

soumis à la plus stricte métbodev ses mœurs graves et simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques amitiés etenaoblie par la charité. Toute cette discipline ne feîscût d*ailleurs que surexciter son imaginaidon et sa sensibilité en les comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume à la main, c'était la Sibylle sur son trépieds

Michelet nous apparaît déjà dans* son Journal tel qu'il sera toute sa vie, et rien ne peut mieu» en faire. comprendre l'harmonie et l'unité. La légende, docilement acceptée par la plupart

des critiques, d'après laquelle il aurait épWHivé après 1840 un brusque changement moral qui l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité,

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soit par vanité* bliissée, cette légende ne rési«5te pas à la lectUTe du- Journal, Sa lefcla?e à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires' de 4820, « le troisième jour de la Révolution », a déjà l'accent de V Introduation à ^histoire universelle et de la préface de V Histoire de la Révo" hUiion, Il admire presque Louvel et voit en lui te vengeur de Nejr. M est déjà libérai , démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en lui. H voit dans le Christ « un homme de bonne' foi, exalté dans ses méditations profondes^ surpris lui-même de seu sagesse et qui s'est cru le Messie ». Saint Paul, « trèsfaible de raisonnement », est pour lui te fondateur de rÉglise. Michelet avait la toi' du Vicaire savoyard: Dieu* et l'immortalité. Il Fa toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là.

Nous retï»ouvons dans le Journal le germe de tout? ce que» Michelet a pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas^ le plan dB la Sorcière qu'il trace en» 1825? « Si Ton faisait les mémoires de Satan, ilfeudfait le montrer d'abord'ftirieux», se croyant égal à Dieu... puis, pâlissant, diminuant chaque jour, et s^absorbant en Dieu dont il n'est qu'une ferme. » N'estrce pas la Kble de Vhumaniié qu'il rêve dès 1820 : « Je senfr vivement la nécessité d'un livre qui

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serait la nourriture habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet ordre d* idées, on n*ait encore rien tiré des philosophes anciens et surtout des livres de rOrient d'où nous vient, en tous sens, la lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action. La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion de ces peuples, au lieu d*endormir les esprits, les pousse vers le progrès. » Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825 : Étude religieuse des sciences naturelles ? Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit Nos Fils^ dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme ; ce jeune homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce sentiment paternel se mêle autre chose ; car cet enfant adoptif est toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et nous voyons l'auteur de C Amour et de la Femme dans celui qui a écrit les pages admirables du Journal sur les femmes et sur l'amour, Tamour plus fort que la mort.

« Oui, la femme vit, sent et souffre tout autrement que l'homme. La délicatesse des organes

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fait celle des sensations », et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.

Bien loin que la seconde période de la vie de Mîçhelet ait été en contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors qu'il a eu une femme « compagne de sa pensée et de ses travaux », alors qu'il s'est arraché « à la sauvage histoire de l'homme », pour revenir aux pensées philosophiques et religieuses, et à la nature, c'est-à-dire à Dieu.

Il indique dès la première heure la source

de toutes ses inspirations : « Le cœur est le plus

souvent, chez moi, le point de départ de mes

pensées. Il féconde mon esprit. » Sensibilité

qui n'a rien d'égoïste, qui est tout amour des

hommes : « Ne laissons voir de nos larmes que

celles qui tombent sur les maux d'autrui. Ce

sont les seules qui soient fécondes. » A l'amour

des hommes, il faut joindre l'amour de la

nature ; mais l'amour de la nature n'est pour

Michelet qu'une expansion au dehors de sa

sensibilité intérieure. Il aimé les animaux

comme il aime les faibles, les infirmes. Un

paysage est pour lui en état d'âme comme

pour Amiel. Il mêle la nature à toutes ses

émotions : « Rien de la nature ne m'est indif-

olO mCHELBT.

lurent. Je la hais et je Tadope comme (m ferait (l'une femme. » Les phases de «a vie ralellectuelie suivaient le mouvement des saisems. Il a^^•)ciait la nature non seulemeort à ses sentimerits, mais aussi à sa philosophie: «Le4enp6 élait doux et sombre, la campagne irîsle ; un ciel gris Tenvetoppait. li^horison inmobfle, sons cet le teinte uniforme, semblait pourtant s^appi'ocher peu à peu de la terre ; aucune perspective d'ailleurs, rien qui ftt apprécier les distances. J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le 'boirt de la route. L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isdlafrt, n'existait plus. C'était tout intime, on 'sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque chose de rémotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son père par une distance infinre, le voit peu à peu redescendre et doucaneM venir à lui. »

Le cœur n'est pas «euflemewt la source des pensées, il est aussi le maître du style. « Les j)aroles sortent de la plénitude du cosur : 'ce moft pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul totttes les rhétorique». » Il dit ailleurs: « Le style n'est qu'un mouvement de Tâme. » Cette belle définition est

MICHIffLET:. S 14

r déjà vraie du style du journal. Madame Michelet

V se trompe quand elle dit que les pensées et le

style du Journal datent de 1^20. Les pensées

, sont celles dont l'œuvre entière de Michelet est

, inspirée; le style ne date pas. Le Journal

compte parmi ses œuvres les plus exquises

: par la ♦forme comme par les sentimeirts ; tnoins

pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra

plus tard, son style y a déjà la chaleur, la

souplesse, rharmonie musicale; il e^ déjà

rythmé aux battements de son cœur.

La croirait-on écrite en 1824, cette phrase haletante d'émotion, écrite ap?ès une rencontre avec Thérèse : « Il me semble que mon âme et mon corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est ici, misérable; dtle^ mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, «me laissant là, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait 1 » Ne nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contTaire, que le français de Michelet ait « soulevé l'indignation » des juges de l'agrégation de 1821.

C est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour.

Jusque dans le détail on retrouve dans sou Journal des pensées qui seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des tableaux.

Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites, œlle sur le jour des morts dans la Sorcière^ a été conçue sous sa première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du Journal). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante ans plus tard.

G*est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses œuvres. Comme il vient du cœur, puisse- t-il trouver le chemin des cœurs ; enseigner à une génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme pour les idées et la foi au bien, Tamour de la patrie et « le patriotisme de l'humanité » I Que ce maître et cet ami incomparable reste un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de demain 1 Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion ! Que par elles il continue, comme il Tespéraiti à vivre, à aimer et à être aimél

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