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Les maîtres de la caricature

Depuis vino-l aux, nous assistaus j un spectacle vraimenl curieux Jjh.ç le damaine de la production humoristique : les caricaturistes et les fantaisistes se sont multipliés comme les pains de l'Evangile, et les feuilles où s'écoule cette production gigantesque, mais fort mêlée, formeraient à elles seules l'élément d'une bibliothèque, si l'on prenait le soin de les réunir. A réaliser celle dernière hypothèse personne ne songe, par cette raison que tout n'est pas excellent dans cette production à outrance. Il y a là des noms qui ne seront Jamais que des noms d'occasion, des noms de dessinateurs d'un jour, qu'un hasard d'actualité a inieu.x inspirés que d'habitude, mais qui n'ont pas au bout des doigts le crayon qui fait que tel dessinateur est un artiste.

Aussi faut-il savoir gréa l'Album et à son directeur artistique Lucien Pucch d'avoir fait la moisson dans ce champ immense et de présenter non pas des fleurettes cueillies à Paventure, pour un bouquet bariolé, mais des gerbes, des gerbes riches et brillantes, dont chacune permet dé juger une œuvre.

L'Album, en effet, n'a nullement prétendu donner une interprétation graphique des mille incidents de l'actualité : il ne s'est pas érigé en satirique de l'heure présente. Il a voulu dégager de la foule des dessinateurs d'aujourd'hui ceu.x que leur manière, leur vei-ve, leur écrilure, désignaient comme des niailres ; ceu.x dont les feuillets épars constitueront poui- l'avenir une ccuvre d'éternité peut-être, tout au moins une source de documents certains oii les historiens, plus tard, puiseront une connaissance précise de l'esprit de critique et d'ironie des gens qui furent nos contemporains, et de l'époque qui fut la notre.

Et cette publication a rempli de joie Ions les amateurs qui aiment à connaître un artiste, par quelques cotés un peu intimes de sou talent et de sa pensée. Qui ne se souvient de ces cahiers dont les feuilles, il y a quelque cinquante ans, étaient enrichies de croquis lithographiques de Rajfet, de Gavarni, de P)aumier, de Granville, el même de Delacroi.x. de Daubigny, de P)iaz, de Decamps. d'isabey, et d'autres non moins illustres ; il ne s'agissait pas d'œuvres lentement conçues, mais d'impi-ovisations, où l'artiste savait rester lui-même, tout en se laissant aller à la plus libre fanlaisie, au caprice le plus varié: il est de ces pages qui nous ravissent

l'RÉFACE

par l'absence d'arrangement, semblant être le plus délicieux arrangement qui soit, par la verve éparse de vingt idées ébauchées à la fois, dans la Jiérre des doigts d faire un peu l'école buissonnière, sans se soucier d'obéir à un travail d'unité.

Il m'apparait que Lucien Puccli a demandé aux maitres du rire une récréation pareille; il leur a dit : « Hchappez-rous de l'heure actuelle : voici un cahier; pensez pour vous; amusez-vous; surtout ne vous astreignez pas à la discipline d'un plan mûrement arrêté : donnez-nous des minutes d'imagination, sans laisser à votre imagination le temps « d'architecturer; et l'Album sera parfait. »

// avait raison, Lucien Puech : l'Album est par excellence une publication qui restera : à lui seul, il suffirait à nous faire apprécier ceux des artistes d'aujourd'hui qui marquent dans l'humour, l'ironie, la satire ; je ne me sers pas à dessein du moi caricature, qui depuis longue date est dévié de son sens propre, et ne dirait qu imparfaitement la portée critique de la plupart des dessinateurs actuels.

Les cahiers que l'éditeur J. Tallandier réunit aujourd'hui en un admirable livre, je les ai sous les yeux, et je me sens, à les feuilleter, — sans aucun ordre qui puisse paraître un classement, — un inlassable plaisir.

Voici Caran d'Aclie, qui depuis plus de quinze ans — je ne précise pas, pour ne pas le vieillir — nous fait tordre avec ses histoires sans légendes, d'une malice sans méchanceté cl d'une drôlerie sans égale, ses types qu'il sait caractériser par des naïvetés de dessin qui sont tout simplement d'extraordinaires raffinements expressifs; et qui nous étonne par le magnifique entrain de ses pages militaires ; n'oublions pas qu'il a, dans l'Epopée, donné la mesure d'un talent robuste, original plein de fougue, un talent qui serait héro'ique si ce diable d'homme, qui aime le rire et méprise le poncif, ne se plaisait pas à nous laisser entendre qu'il l ui est infiniment agréable de .< efforcer facilement pour des œuvres de tout point difficiles. C'est ce rircdà, ce rire empruntant son véhicule à l'art le plus élevé, que Caran d'Ache manifeste à chaque page de son cahier de L'Album.

Voici Léandre, qui est un fin psychologue et un dessinateur de grâce : ses portraits égalent en pénétration le charme ensorceleur de ses figures de femmes ; celles-ci sont bien de leur temps, mais il .semble parfois que le peintre cherche le signe caractéristique par oii elles se rattachent à la tradition de beauté de leurs belles aïeules, de i83o, et c'est peut-être par ce prolongement d'époque que Léandre assure à son œuvre une éternité qui anticipe. Mais après ces visions réelles, il en imagine d'autres dans l'accentuation majuscule des déformations ou des malformations des individus, et il y apparaît caricaturiste mordant, singulièrement dangereux, surtout s'il élargit la composition, et qu'après avoir transposé les individus, il les groupe pour ta critique expressive des idées et des faits de son temps. Pourtant, si violente que soit jamais la satire qu'il conçoit, si aigu que soit le trait qu'il décoche, il y a dans la finesse de son dire, dans le secret de son métier, une élégance naturelle qui le défend de toute brutalité, et une joliesse voulue qui n'est au fond qu'un aimable mensonge de bonhomie. Ce Parisien, qui a si bien

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mconlé le paysan normand, a modifie, à rusao;e de son crayon, le proverbe qui prélend que toute vérité n'est pas bonne à dire; pour lui, toute vérité doit pouvoir être dite, sans qu'on s'en aperçoive.

Abel Faivre est un des plus intéressants de l'heure actuelle; dans ses portraits d'enfants, il est un raffiné du charme, de ta beauté délicate, d'une grâce, qui serait même un peu mièvre, si elle ne vous prenait par une si intime séduction. Et, comme réaction, voilà qu'en ses dessins humoristiques il e.vaspére la laideur ambiante : ses grotesques .sont d'autant plus terribles qu'ils sont faits d'une grosse part de vérité ; Faivre est le réaliste de la déchéance humaine; .son ironie ne va pas sans un scepticisme macabre ; il y a de l'e.xccs dans sa drôlerie, à mains que .sa drôlerie n'emprunte surtout à cet e.\cés ; mais son e.xcusc est dans ce fait que là où un autre eût été jugé lugubre, lui nous oblige à nous tire-bouchonner. Il est impayable dans l'abomination ; ses idées et son dessin abordent, avec succès, sur des rives qu'un vain respect humain considérait depuis longtemps comme inabordables. Il semble qu'il trouve un repos au.x rcves adorables que son pastel ou son pinceau réalise souvent, dans la hideur agglutinante et faisandée sur laquelie, avec une joie farouche, il ouvre les yeux hilares de ses -contemporains. C'est un esthète, au goût précieu.x, au talent distingué et délicat, qui met une coquetterie parfois cruelle à remuer du pied les scories de notre terre-à-terre fermenté.

Steinlen, qui fut d'abord un intimiste, allant demander à la vision des intérieurs humbles le secret de la vie simple, s'est trouvé, par la suite, par son désir toujours plus ardent de la compréhension des choses, amené à étendre à la rue son champ d'observation, et .son œuvre n'est pas une œuvre de satire, viais une oeuvre sociale ; il nous fournit le document e.vtraordinairevieut précis de l'extériorité humaine, telle qu'elle se manifeste sur le pavé d'une grande ville comme l^aiis, au sur les longs chemins que suivent, le pied lourd et le dos voûté, les chemineaux ; ses pages .sont d'une observation algue, d'une expressivité inten.se et vraie, d'une synthèse si habile qu'elle semble ignorer l'efforl, d'unarlsiprofind et si sincère qu'il vous attendrit, d'une humanité si pleine de pitié que nicme. lorsqu'elle traduit quelque Jait d'ironie cruelle, il est impossible de n'y pas découvrir un enseignement de morale .sociale. Quand on étudie ses ouvriers et ses ouvrières, si vrais de caractéristique professionnelle, .ses miséreux, ses épaves d'assommoir et ses déclassés, ses gosses et ses gosselines, ses heures de raclée et ses soirs d'idylle, il n'est pas permis de séparer le philosophe de l'artiste : dans toutes ses compositions, on note, à côté de la chose vue, le sentiment qui la fait voir, l'éclair d'intelligence qui en fait pénétrer le sens ; avec un doigté rare, un tact qui sait distinguer ce qui est violent de ce qui est brutal, Steinlen a touché à une injinilé de sujets auxquels il nous intéresse, là où d'autres peut-être nous eussent choqués ; il raconte des comédies avec une gaité qui ne va jamais jusqu'à l'éclat de rire, et des tragédies avec un accent de vérité qui ne va jamais jusqu'à l'horreur.

PRÉFACE

Et Forain! En est-il un dont fœuvre marque d'un sceau plus ineffaçable Vèpoque où elle est créée} A-t-il mis dans ses images assez de cruauté déterminée, assez d'acuité actuelle et définie ?

Son écriture est sommaire, mais ce sommaire est l'expression d'une synthèse que nul n'a dépassée. Le trait qui semble jeté à la diable a sous son crayon une précision rigoureuse, et celte précision a un sens éloquent, bavard, spirituel, enjoué, amer, loîir à tour. Eartiste parait négliger tout ce qui n'est pas la Jigure de son sujet, et pourtant, si l'on y regarde attentivement, les fonds sont bien à leur place, la figure .s'enveloppe bien d'atmosphère; il ne s'y trouve qu'une indication, mais celle indication est plus que suffisante, elle est e.xacte. Pourtant, il est bon de le remarquer, le public ordinaire, dont l'œil serait blc-ssè si dans les dessins de Forain quelque chose clochait, ne donne qu'une attention relative à l'inconcevable maîtrise du dessinateur, et se préoccupe exclusivement de l'idée mise en scène, ("est, il faut bien le reconnaître, que celte idée qui vagabonde à travers toutes les cta.sses de la société est singulièrement puissante, relevant d'une observation toujours en éveil, imprégnée de bon sens, mêlée d'une amertume qui pourrait être un mépris profond pour ks conventions acceptées — ou imposées — du monde, et pour toutes les lâchetés, sottises, hypocrisies et trahisons qui germent dans la vie, plus nombreuses que les cailloux fouettés par la vague sur le sol mouvant des grèves.

Et comme, avec l'audace et la robustesse du dessin, Forain a également la justesse et l'invention du mot: comme il sait, au-dessous de son dessin, inscrire une formule toujours heureuse, tellement heureuse même qu'il serait impossible d'en changer un seul terme, ni de l'expliquer mieux autrement, on comprend sans peine pourquoi aujourd'hui il compte tant d'admirateurs, aus.si bien chez les raffinés d'art que chez ceux qui sont simplement, dans le premier stade du dégrossis.semenl populaire, des curieux de l'image et du bon mot, du mol qui porte droit au but.

A. Willette avait nalurellement sa place marquée dans L'Album ; il a été un de ceux qui ont mené le mouvement de renaissance du dessin humoristique, et il apparaît avec une originalité indéniable. Il est un féministe à la façon de ces charmeurs du xviii" siècle, Doucher et Fragonard, et l'on ne trouverait chez lui que l'écho enchanteur des fêtes galantes d'une époque d'insouciance et d'abandon voluptueux, si parfois les tristesses de notre temps ne glissaient quelque amertume sous son crayon : à ce point de vue spécial, Willette demeure un satirique à la dent acérée; son I^ierrol endeuille par la misère contemporaine ne pleure pas que sur ( 'olombine, mais sur une humanité triste, à qui il demande une fraternité rare. ]]-illelte est allé des cas particuliers aux idées générales et il a trouvé pour transposer celles-ci des formules d'un éclat retentissant. A coté de ses boujfonneries de potache demeure ingénu et malin, il a montré ce qu'il y avait en son cerveau de conception hautement philosophique; et derrière les mines aguicheuses de ses petites femmes il y a autre chose qu'une espièglerie de de.ssin. autre chose que des gamineries de lignes.

Willette a manifesté un goul fervent pour le temps où le départ pour Cythère se

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faisail dans la splendeur d'un soleil féerique. Lucien Métivet a résumé en une page célèbre de couleur, d'art, et de signification tragique, dans quelle misère morale on en revient. Et pourtant Métivet n'est ni un triste, ni un amer : c'est un ironiste lettré, qui a l'horreur du poncif, cl le .sens affiné du ridicule. Il .sait comme un autre traduire une haute pensée, en un tableau grave, qu'un maître ne désavouerait pas; mais il est entraîné par l'ample comédie de la vie, dont il est le spectateur attentif infatigablement, vers des notations plaisantes, que sa verve inépuisable varie à l' infini. Son leuvre est énorme, dispersée en une multitude de morceau.x; et L'Album aura ce grand avantage de le faire connaître à la fois sous les a.specls les plus opposés de son talent délicat et souple.

Avec Robida, c'est une autre note : Robida a regardé dans le passé et dans l'avenir; les choses du présent ne présentent à son entendement qu'un intérêt .secondaire. Il a réintégré la vie dans de vieilles maisons de bois, dans de rieu.y costumes, il a ressuscité avec une verve endiablée les personnages de Rabelais, de la Reine de Navarre et de Straparole, et, pour qu'on ne puisse pas accuser sa fantaisie de voguer en plein anachronisme, il a montré, par ses promenades à travers nos provinces, qu'il savait, mieu.x que tout autre, comprendre un antique morceau d'architecture, pénétrer l'âme d'une ruine, expliquer les caractéristiques d'un style, .s'attendrir au pittoresque d'une cité d'autrefois. Puis, escaladant le présent, il a, depuis vingt ans, prévu l'évolution des formes sous l'éperon du progrès, inventé l'invraisemblable qui se réalise, créé le chimérique qui sera demain la véiité, deviné dans son rêve de savant, d'écrivain, d'architecte, de décorateur, d'artiste, — car Robida est tout cela à la fois, avec une égale originalité, — ce qui sera la résultante scientifique d'un demi-siècle de recherches et d'efforts: aussi son Album est-il des plus curieux, des plus suggestifs; dans ces pages qu'il a imagées avec sa verve accoutumée et sa belle gaité de couleur, il est là tout entier, magicien du crayon et de la plume, qui fait des choses mortes des choses immortelles, et des choses qui ne sont pas encore des choses évidemment présentes.

Tout autre est Charles Iliiard, l'historiographe de la bourgeoisie départementale; celui-là demeure dans le présent; il e.xcelle à lire sur une tête — Bossuet dirait : une gueule — les chevrons que les années du fonctionnarisme y ont gravés en rides ine ffaçables ; c'esl toute la province qui défile dans ses dessins, avec ses rancœurs et ses rancunes, ses jalousies et ses curiosités, ses petitesses et ses sottises naïves, ses amours-propres déplacés et ses satisfactions économiques, ses aspirations sans élévation et ses espoirs facilement déçus: tout cela est fait de choses vues, crnquées sur le vif. ji'lV un rire bon enfant, qui parfois nous émeut: car, dans ce spectacle des petites paroisses limitées de relations et d'idées, il y a des heures touchantes, il y a des types empoignants, tels ceii.x de ces mathurins, pour f interprétation desquels Ch. Iluard quille le crayon pour t'eau-forle, où il a du premier coup atteint à la maîtrise.

Mais il faut me borner; et pourtant /'aurais été heureu.x d'étudier plus longue-

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ment d'autres artistes qui ont leur place dans L'Album ; Ilermann-Paul, qui dit avec tant de verve la laideur des bourgeois, en décor, et Vàpreté de leur hypocrisie;

Balluriau, féministe avisé et attendri, qui évoque des formes vivantes dans le champ de la mythologie, à moins qu'il ne les trouve épanouies comme des fleurs, dans la ferveur de son réve que berce un cantique d'amour;

Griin, qui se joue des illusions de notre œil, et fait jaillir du noir, noir, noir, line figure dont nous nous obstinons à trouver quand même le contour absent, et qui a une manière à lui défaire rire ses petites femmes, — le rire déshabillé;

M. Albert Guillaume, qui a trouvé une amusante formule pour peindre les fêtards, et qui, dans ses croquis mililaires, indique avec une adresse facile, l'hurluberlu des recrues;

Job, qui depuis quelques années, après avoir été un dessinateur élégant, s'est révélé peintre d'histoire, dans la communion de nos époques héro'iques :

Benjamin Rabier, qui a fait souvent participer les bctes à ses historiettes, pour la plus grande joie des petits;

Gerhaull, donl les décollelés suggestifs font rêver les éphèbes en mal... de se vieillir;

Ferdinand Bac, enfin, le peintre des grandes mondaines, le galant confesseur de flirts, qui s'est appliqué à nous raconter non pas les comédies ni les tragédies, mais les élégances de l'adultère.

Telesl cet Album que l'éditeur Jules Tallandicr a publié avec tant de soin; je n'en connais pas qui mérite plus complètement le succès, et je crois que, si les morts revenaient d'aventure, certain maréchal, après l'avoir feuilleté, pour se remettre au courant des choses d'aujourd'hui, d'hier et de demain, crierait à Lucien Piiech, qui le dirige avec son tact de lettré et d'artiste : « Continuez. »

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