O.MBHES CHINOISES. PARIS QUI GROUILLE
Paul
Baliuriau intime
Paul Baliuriau esl un mécanicien qui a mal tourné...., il est devenu dessinateur!
A vingt ans, connaissant à merveille les rouages des machines, mais ignorant tout du mécanisme de la vie, il quitlail le Creusot pour venir à Paris avec le secret désir de s'adonner au dessin dés que ses ressources le lui permettraient.
Très grand, pouvant grandir encore, sa brave maman lui avait fait confectionner, en femme prévoyante, un costume très ample dont les manches dépassaient ses mains de plusieurs centi nié 1res.
I"esl ainsi qu'il an-iva dans la capitale et qu'il se présenta à son oncle et à sa tante qui le prenaient sous leur protection : • Il esl très bien Ion petit complet, lui dirent-ils. mais il manque du chic parisien. Enfin, cela viendra plus tard. •
On se mit tout d'abord en quête d'une chambre pour le neveu. Très rigoristes, l'oncle et la taule désiraient l'installer en un petit h(jlel des plus convenables de leur connaissance, mais dans lequel les locataires. Iriés sur le volet, étaient peu nombreux. Il fallait une vacance pour y être admis !
On donna donc un numéro d'ordre à mon mécanicien en le priant d'attendre. Il attendit dans un hnlel voisin tenu par un ménage d'Auvergnats, pas du tout regardant, lui. sur le choix de sa clientèle, ce que l'oncle et la tante ignoraient.
Il remarqua tout d'aboril que sa chambre avait un trou ,i la place de serrure el, comme il en lit la remanpie : « ('.lia n'a aucune iniporlanchc, lui ri'qiondil la mère auvergnate, c'iiest tranquille ichi. <
Peu rassuré toutefois, il eut soin, avant de s'endormir, de caler la porto avec sa malle. De cette fa(;on, pensa-t-il, j'entendrai si l'on entre; aussi quelle ne fut pas sa stupéfaction en ouvrant les yeux, le lendemain matin, d'apercevoir sa malle ouverte et, assises autour, trois jeunes personnes en camisole et en cheveux en train de manger la provision de chocolat enfermée soigneusement par la maman !
Devant son effarement, les trois jeunes personnes ne purent s'empêcher de rire tout eu prenant la poudre d'escampelte.
Mise au courant de l'aventure : « Cha n'est pas des mauvaises llllcs, dit la mère auvergnate, elles chamuchenl! » Toutefois elle monta leur faire une scène pour la dignité de la maison I
Drôle de ville tout de même, se répétait notre mécanicien, où les portes n'ont pas de serrures et où des femmes inconnues viennent manger votre chocolat. Baliuriau n'clait pas ci la fin de ses ctonnements.
Voulant donner un remplaçant parisien à son com[)lct trop grand du Creusot, notre mécanicien s'en fut chez un tailleur et, ne connaissant rien de la mode, arrêta son choix sur un |)antalon bleu barbeau à « pieds d'éléphant Bien ([u'heureux de voir partir ce
ciiOQns
« rossignol • do son magasin, lo marchanil liasarda timidemenl loulefois que les « pipds d'élépliant » ne se perlaient pins, ([u'il valail mieux prendre autre chose... mais le bleu liaiheaii avait hypnotisé Balluriau qni acheta en onirc un veston collant. 11 ne lui mamiuail pins ([u'une cravate. Une lavallière rouge vif attira ses regards en un magasin. Il en devint propriétaire. 11 élait complet !
Or, un soir, attifé de la sorte, il eut la nialiieureuse idée de vouloir se rendre au bal Bullier.
Dès son entrée, son pantalon k « pieds d'éléphant », que se permettaient seuls alors le.s individus d'une espèce spéciale des boulevards extérieur.s, attira l'attention de tous : « Tiens, dit un étudiant, passant près de lui, v'ià Alphonse! » Naturellement, notre mécanicien n'y prit pas garde et pour cause, ignorant cette appellation. Le mot cependant eut du succès. A chaque instant on s'écriait : « Bonjour Alphonse!... Ça va bien, Alphonse? »
C'est étonnant, se disait Balluriau, ce qu'il y a des gens qui se nomment Alphonse ici.
Au bout de quelques instants, il remarqua cependant qu'on le regardait drôlement et qu'on l'évitait. Il éprouva, de ce fait, une certaine gêne qu'il ne pouvait s'expliquer, et il prit la résolution de s'en aller. A peine avait-il monté les premières marches de l'escalier de soi tie, qu'il recevait sur la nuque la moitié d'une orange, il se retourne... et reçoit l'autre moitié en pleine figure. Mais i! a vu le geste de l'étudiant auteur de l'envoi; d'un bond il saute dessus, le saisit à la
gorge el j'aurai t élranglé, peut-être, sans la venue des gardes municipaux qui l'expulsent sans autre forme de procès.
Telle fut l'entrée do Balluriau dans la vie parisienne. Si nous avons conté ces anecdotes, c'est pour montrer quel grand enfant naïf il était et combien est extraordinaire la transformation qui s'est opérée en lui.
Il est extraordinaire, en effet, ce Balluria qui, sans aucunes leçons, sans professeur, e arrivé en peu de temps à se créer la place qu occupe parmi nos dessinateurs à la mode.
Extraordinaire, ce mécanicien habitué à nuinipuler de grosses pièces d'acier, qui parvient à croquer de façon exquise de petiles femmes Louis XV !
Son premier et seul maître a été un livre d analonde où il a appris cà connaître de quelle façon nous sommes fabriqués. Puis, il a pi'is modèle, car sa vraie force est que jamais il n'a dessiné do « chic ».
Ses modèles, il les choisit dans la rue, au petit bonheur. Aperçoit-il un gentil Irottin et devine-t-il, sous la robe, un joli corps? Polinu'nt, il accoste le trottin et lui demande s'il veut lui accorder une ou plusieurs séances de pose. Ça prend ou ça ne prend pas.
Il lui est arrivé un soir d'adresser semblable demande à une jeune femme qu'il jugeait fort bien faite. Surprise tout d'abord, elle se mit à rire : « Mais, Monsieur, c'est que je suis une commerçante du quartier! Néanmoins, si je ne pose pas, je connais dans ma maison une jeune personne qni pourra vous rendre ce service avantageusement en mon lieu et place.... » Et la jeune personne ari-ivait le lendemain chez Paul Balluriau.
CROQUIS
Lin autre jour, discutant en un café du boul vard Saint-Marcel avec quelques amis, il leur cont ses difficultés pour trouver un modèle et ses re cherches.
« Des modèles?... mais il en pleut, lui réponditon.
— Je le sais fichtre bien, s'écria-t-il, mais de ceux-là je ne veux à aucun prix.
i Tous les jours il s'en présente à mon atelier, mais comme je flaire de suite le modèle de profession, je prie la femme de se déshabiller, puis de prendre une pose quelconque.... et ça ne rate jamais !
« Immédiatement, elle me donne le mouvement de la « Cruelle cassée • ou un autre aussi connu. Je suis fixé, rien à faire.
« Il faudrait pour dessiner quelque chose avec ces modèles de profession les saisir comme on saisit un instantané. Remettent-elles leurs bottines après la pose, elles le font de la façon la plus naturelle du monde. Les arrfilez-vous à cette minute en leur disant : Ne bougez plus, il y a un amusant croquis à prendre; aussitôt, tout change, elles arrondissent les bras, tendent la jambe.... posent en un mot. Ce qui était naturel a complètement disparu.
• Niiii. ce (|iril nie faut ii mm. cVsl un modrlc loul iiful, qui siTn g;ini'lii' poiit-AIro, mais nie donnera le- inouvemenls que je ire sans anenno préeiosilé. • ICnipoilé par son sujel, Kallnrian ne s apereevail pas qu'à la t:iMe, (li'i-rière lui. se IrnuvaienI une ilarne el un nionsieur paraisil s'iiilére<ser iH'aïKMuqi à i-e ({u'il di.sail, la dame siirloul, Oi-, jui;cz de -on élonnemenl quand, le lendemain malin, il vil enirer eliez lui une dame Irùs liinide cl. eomme Balluriau lui demandail, le niolil' do sa visite : . Mon Dieu, nionsieur, je vous niierai ri'aneliemenl que j'ai éeouté hier, au cafc, la convcrsalion c|ue vous avez eue avee des amis au sujel de vos modèles, el..., et je me présente à vous, heureuse si vous voulez bien m'accepter. C'est la première l'ois que j'entre dans un atelier ; mais, comme nous ne S(uumes pas riches, j'ai pi'iisé que ee serait autant de gagné. »
La dame était très liien, balluriau l'ut enchante : « Voulez vous, madame, que nous commencions de suite, puisqu<^ vous êtes h\?
— Comme vous voudrez.
— Donnez-vous donc la peine, je vous prie, de vous déshabiller.
— l'.omment! me déshabiller'?.,.
— Mais oui, madame. Je prends plusieurs crocpiis avec le même modèle, croquis habillés et croquis nus.
— Me mettre nuelMais jamais, monsieur, je ne me suis mise lue devant personne!... Je n'avais pas compris, je ne pourrai nmaisi
— Devant un peintre, madame, cela n'a aucune importance, e comprends cependant que la première fois.... Eh bien, posez labillée d'abonl, nous verrons après, dans quelques jours. •
La séance terminée....: « "Vous voyez, madame, que ça n est pas bien terrible. Vous auriez été dans le eostiime d'Ève que les choses se seraient j)assées de même.
■ — Je commence, cneffel, à avoir plus confiance. »
A la fin de la deuxième séance, on posait le décolIeUigo; à la lin de la troisième, on posait le nu.
Balluriau n'habile ni Monimarire, ni Montparnasse, comme la plupart de ses confrères, mais boulevard Saint- Marcel, où il possède un vaste atelier qu'il ne quille guère, n'élant pas du loul mondain.
Sa grande distraclion est de se rendre chez Aggacio, le mailre d'armes, qui le lient en grande estime, car c'est un épéiste de première force et Irès dangereux-. Taillé en hercule, grand de ladle, les épaules larges, la moustache conquérante, il a les allures d un d ,\rlagnan. Cependard, malgré sa voix de croquemitaine, il n'elTraierail pas un nouveau-né, lellement il esl brave, comme on dil à Marseille, « avé l'assent! »
Son « .\llium », d'un ensemble parfail, esl peut-élre la plus jolie chose qu'il ait donnée. L'Un fortunée, véritable tableau de chevalet, vaut à elle seule le prix de ce recueil. Ouanl aux aulres pages... /,(! Baiser n'esl-il pas d'une belle venue?
Le, ï'ardnn breton, une aquarelle Irès env(doppanle el jolie de Ions.
Cilerais-je encore ses Paysans revenant des chnuips, de puissante facture ; le Duel de femmes, charmante fantaisie pleine d'amusants détails ; A Valelicr, prétexte à une élude de nu ; A Romainville ; l'Age d'or, sans compter les nombreux croquis qui vraiment élonnent, quand on songe qu'à vingt ans Balluriau savait h peine lenir un cravon.
Lucien Puech.
A l'Atelier
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