LA RELIGION DE LA BONTÉ
Tout le monde a lu Résurrection^ ceux même qui sont las des romans, ou plutôt surtout ceux-là; c'est l'œuvre d'un génie arrivé, dans sa soixante-dixième année, à la plénitude.
On retrouve épars, ddins Résurrection, les sentiments et les idées qui se sont emparés de Tolstoï vers la seconde moitié de sa vie, lorsqu'il cherchait la voie droite, sentiments et idées déjà exprimés dans des petits traités, des récits à l'usage du peuple. Il croyait avoir renoncé désormais à toute grande œuvre littéraire : cette infidélité envers lui-même nous a valu un chef-d'œuvre qui contient toute sa philosophie, disons mieux, sa religion, car la conception qu'il s'est faite du monde et de la vie procède de la conscience alïective.
De même que Saint-Simon, Tolstoï a vécu la vie de toutes les classes de la société. Fils de grande famille, brillant officier, ayant combattu en Crimée; puis, dans 'es loisirs de la paix, livré à la dissipation mondaine et au jeu, voyageur, riche propriétaire terrien, maître d'école, cordonnier, laboureur, « viveur puis ascète, «ceptique et croyant », il s'est donné, par sympathie.
148 LES MAÎTRES DE LA PENSÉE CONTEMPOllAlNE
des âmes multiples. Uexpérlence des hommes, qui nous rend égoïstes et durs, l'a fait bon et compatissant.
Sa première œuvre, La guerre et la Paix, retrace la vie de tout un peuple, à ces moments critiques qui révèlent le caractère national. Il nous introduit dans les coulisses de la guerre, de la politique et de la diplomatie, pour nous prouver que tous ces héros sont des hommes comme les autres. Déjà il commence à envisager les choses humaines sous l'angle de la mort. Dans Anna Karénine, peinture de la frivolité, de la corruption des hautes classes, les tendances moralisatrices apparaissent trop clairement.
Vers la cinquantième année, Tolstoï, après un retour à l'Église, suivi du découragement que lui inspirèrent des pratiques purement rituelles, tombe sous l'influence du sectarisme russe, à la lecture d'un manuscrit du vieux paysan Bondarefï, qui ne fait que rappeler l'enseignement élémentaire de la Bible. Il écrit lui-même des livres destinés à l'éducation du peuple, où il cherche le sens de la vie, et, par conséquent, le but que nous devons assigner à notre conduite : A la recherche du bonheur. Que faire? Ma Religion, etc. On y trouve, sans doute, quelque versatilité, des inconséquences logiques. Lui-même a traité parfois d'insanités ses propres idées antérieures. Mais il a maintenu, comme articles de foi, les préceptes exprimés dans les dernières pages de Résurrection,
Ces préceptes s'inspirent de l'Évangile. Mais le néochristianisme de Tolstoï apparaîtra blasphématoire, si l'on se place au point de vue de toute orthodoxie chrétienne. Il écarte, en effet, les dogmes théologiques du christianisme officiel, le péché originel, la rédemption, l'immortalité. L'espoir d'une vie future lui semble une
faiblesse et une lâcheté : nous devons, au contraire, enfermer nos sentiments dans le cercle de cette vie, faite de souffrances amères et d'indicibles joies. La divinité du Christ lui importe aussi peu que la question de savoir si les vérités de l'Évangile ont été révélée^ ou non Le devoir d'aimer le prochain, fondement de sa doctrine, le devoir de ne pas résister au mal, éclatent à ses yeux avec la certitude de l'évidence. 11 les aurait découvertes, ces vérités éternelles, dans son propre cœur, môme si le christianisme n'avait jamais existé. Il est donc indifférent que l'Évangile, source ûe cette vérité, ait été révélé par Dieu, ou qu'il soit l'œuvre des hommes. Le christianisme de Tolstoï se rapproche du panthéisme bouddhique (1).
Sa morale est purement évangélique : N'employer contre le mal aucune violence : si l'on nous frappe à une joue, tendre l'autre. Manger son pain à la sueur de son front, c'est-à-dire ne se servir que du produit de son travail manuel. Pour se conformer à ce précepte, Tolstoï a revêtu la blouse du paysan. La femme ne peut enfanter que dans la doiveur. Sa vraie vocation, ainsi que celle de l'homme, dont elle est l'égale, c'est la famille, avec la tendance à la chasteté.
La conception de l'amour, dans Tolstoï, est un chapitre essentiel de sa philosophie sociale. Dans Anna Karénine, il peint les misères et les mensonges de l'adultère, et le châtiment. Dans la Sonate à Kreutzer, c'est l'amour dans le mariage même qu'il condamne, cette sorte d'amour conjugal que nos romanciers français décrivent avec tant de complaisance, mettant au jour les secrets de la nuit, depuis Monsieur, Madame et
(i) G. Dumas, Tolstoï ei la Philosophie de Vamour. Paris, Hachette, 1893.
Bébé, de Gustave Droz, livre qui n'a eu de comparable» pour le succès des éditions, que Notre-Dame de Lourdes y de M. Lasserre, jusqu'à Y Amoureuse de M. de Porto- Riche, et aux couples voluptueux de M. Maurice Donnay. Tolstoï est frappé du caractère profondément égoïste de Tamour sensuel. Se marier par passion, c*est n'aimer que soi. Aussi de tels mariages aboutissent-ils au plus criant désaccord. Sauf les rares instants où rinstinct les précipite Tun vers Tautre, dans une .étreinte sauvage, le mari et la femme, une fois les sens apaisés, se retrouvent en présence, « aussi éloignés Tun de Tautre que les étoiles du ciel ». Avec son originalité habituelle, Emile Montégut estimait que la Sonate à Kreutzer contient la vérité la plus essentielle, celle dont on ne saurait assez se pénétrer : Tolstoï vise, d'après lui, à dissiper cette illusion que le plaisir qu'un homme et une femme peuvent éprouver de concert, pendant un quart d'heure, doit durer toujours, illusion dont les victimes ne se comptent pas.
Résurrection c'est encore un cas de conscience ayant trait à l'amour : la séduction d'une fille de service par un jeune prince, les conséquences lointaines qui en découlent. Tolstoï y traitedeb prostitution et du crime, non point d'une façon abstraite, mais en artiste évocateur, nous dirions presque en visionnaire. Il se rattacha étroitement au romantisme et au réalisme occidental, mais il le dépasse à la fois par sa tendresse et la ténuité de son analyse psychologique. Les antithèses de Victor Hugo, énormes comme le mont Blanc, se colorent avec lui des nuances les plus délicates, les plus fugitives. Sa Mnslava, devenue par suite d'une première faute, dont un autre est responsable, pensionnaire de mauvais gites, pose la plus inquiétante question de responsabiîiié morale, en même temps qu'elle nous attire par
ses yeux qui louchent légèrement, et il suffit de^la comparer à la Mélie d'Henri Monnier (£/he nuit dans un bouge), à La fille Élisa, de Concourt, à Boule de Suif, de Guy de Maupassant, pour mesurer le contraste. Tolstoï ne fait d'ailleurs que reprendre la thèse romantique et révolutionnaire du renversement des valeurs sociales. Il ne se borne pas à chercher jusque dans les natures les plus dégradées des traits qui les relèvent; il ne se contente pas de nous rappeler que la vraie bonté, l'esprit de dévouement, de sacrifice, ne dépendent pas du rang, et que les distinctions sociales sont loin de coïncider avec la vraie noblesse de caractère. 11 prétend établir que les bas-fonds de la société en forment l'élite véritable. Il cherche, par un art prodigieux, à susciter en nous cette visiou. Mais ses peintures, fidèles peut-être pour les cas particuliers, sont illusoires pour l'ensemble. Ces vices, ces ridicules, ces intrigues, dont Tolstoï gratifie les hautes classes, appartiennent en réalité à toutes les classes. Sans doute, les classes supérieures nous apparaissent futiles, absurdes, sans générosité comme sans grandeur. Mais à moins que les paysans russes ne fassent exception, nous les jugerons, avec Henri Monnier, avec Balzac, semblables à ceux de tous les pays, voleurs comme des pies, avares comme des griffons et menteurs comme des Talleyrand ; et les classes prolétariennes, en tant que classes, sauf les exceptions individuelles, ne dépassent guère le niveau de la moralité paysanne, quelles que soient les circonstances très atténuantes que l'on puisse tirer de leur ignorance, de leur pénible labeur et de leur pauvreté.
Tolstoï aboutit aux mêmes conclusions que le prince Kropolkine. Il prêche, comme lui, l'abolition des armées, des frontières, du patriotisme, des tribunaux,
de la peine de mort, de tous les moyens coercitifs, mais avec cette différence qu'il fait appel à la mansuétude, et Kropotkine à la révolte. Ils ne se doutent ni l'un ni Tautre qu'une société anarchique et sans défense entraînerait de bien plus grands maux que ceux qui existent actuellement. Nombre d'hommes aiment infiniment mieux voler et piller que travailler, et leur exemple aurait vite entraîné la masse flottante.
Kropotkine est même dépassé par Tolstoï, car Tolstoï jette l'anathème non seulement sur notre organisation sociale, sur la propriété, sur Targent, sur le droit de réprimer, de punir, mais sur la civilisation tout entière. Il dénonce la science, le progrès, comme essentiellement corrupteurs. De môme que ce brillant homme du monde s'est dressé comme le juge le plus impitoyable de la vie mondaine, ce grand artiste s'est fait le critique le plus vigoureux et le plus ardent de l'art contemporain, art de décomposition, de décadence. Il renverse toutes les idoles, les Kipling, les Wagner, joie délirante des femmes parées et des vieux messieurs chauves. S'il se montre indulgent pour Maupassant, c'est qu'il voit poindre dans ses dernières œuvres des signes de résurrection, de rénovation du cœur. Enfin, il n'éprouve guère de tendresse pour le pharisaïsme des religions établies.
Ainsi que Rousseau, il prêche le retour à la nature, à la simplicité grossière de la vie rurale. Avec Donald il souhaite l'anéantissement des grandes villes et de leur éternelle orgie. Ces réformateurs sociaux aperçoivent l'obstacle que des mondes comme Londres et comme Paris, avec leur budget fatal de prostitution et de crime, opposent à leurs espérances. Or, toute la marche de la civilisation aboutit au développement
des grandes villes. Et Ton voit à quel point le réaliste Tolstoï est en même temps un rêveur.
La pure essence du christianisme, malgré le bras séculier dont TÉglise disposa pendant de longs siècles, et malgré la terreur de l'enfer, n'a jamais pu s'imposer à la société; elle n'a été mise en pratique que dans des Ordres fermés. De môme, les idées de Tolstoï ne se peuvent réaliser partiellement que dans d'étroites sectes, destinées à jouer dans nos sociétés le rôle de la Croix de Genève sur les champs de bataille, recueillant pieusement les blessés de la vie, à quelque nation, à quelque rang qu'ils appartiennent, ne connaissant d'autre patrie, d'autre religion que celle de la détresse et du malheur.
L'application exaltée du tolstoïsme, au môme titre que celle du christianisme, implique le célibat. Tolstoï marié, père de famille, propriétaire, tombe dans des contradictions fatales. La sincérité de ses convictions ne peut faire doute pour personnne : à chacune de ses pages perle le lait de la tendresse humaine. Quiconque l'approche demeure sous l'enchantement d'une bonté vraiment angélique. Simple de manières, rustique dans ses vêtements, sans plus d'argent dans sa poche qu'une quinzaine de kopeks, nul doute que, livré à lui-même, il ne fasse, comme Nekhludof , à ses paysans l'abandon de ses biens. Seulement, il possède une famille, de nombreux enfants; il subit un train de maison; le visiteur s'étonne de le voir à table, en blouse de moujik, servi par deux laquais en habit noir qui se tiennent constamment derrière lui (i). Ses fils gèrent ses biens. La comtesse Tolstoï administre
' (i) Voir un article de M. Gide sur les idées sociales de Tolstoï: Revue du christianisme pratiqué du i5 septembre 1891.
sa propriété littéraire, et ce n'est pas une sinécure.
La pensée de Tolstoï, réaction inconsciente contre un gouvernement autocratique dont la tutelle commence à peser, est d'ailleurs la négation même du socialisme. Si Tolstoï se sent pleinement d'accord avec les révolutionnaires les plus exaltés dans la condamnation pessimiste qu'il inflige à la société moderne, s'il se moque et s'indigne autant qu'eux du présent, en vue de l'avenir, il est aux antipodes des écoles socialistes; son anarchisme exprime la négation absolue de leur méthode même. Il n'est pas d'idée plus bouiTonne, au point de vue du tolstoïsme, que celle qui consiste à émanciper l'humanité par des décrets, à la réformer par des fonctionnaires. Il n'en peut résulter qu'un changement d'injustice et de sottise. Nul n'a mis plus en relief ce principe que toute réforme sociale ne peut être, uniquement, qu'une réforme morale; qu'elle ne saurait s'imposer par coercition, qu'elle doit jaillir des profondeurs mêmes de la conscience individuelle. En dernière analyse il ramène tout à l'individu.
Son individualisme ne le cède en rien à celui de Stirner (1). Chacun doit écouter la voix de sa consèience et n'obéir qu'à elle. Chacun doit être à soimême la Loi et les Prophètes. Chacun doit chercher en lui seul, au mépris de toute tradition, de toute autorité, de toute opinion et de toute contrainte, la réponse au sens de la vie. Mais chez une nature comme celle de Tolstoï, au lieu de conduire à l'égotisme de Stirner» au « cruellisme » aristocratique de Nietzsche, l'individualisme aboutit à la pitié profonde et au renonce-»
(i) Voir la traduction de L'Unique et sa Propriété, par M. Henri Las vigne; Paris, édilions de la Reuue blanche, 1900.
ment. Le Moi crie à l'individu de sacrifier le moi, de ne plus vivre que pour ses semblables.
Tolstoï, toutefois, est trop bon psychologue, il s'est analysé lui-môme avec trop de finesse, de sévérité et d'ironie, pour ne pas se rendre compte de cette fragilité, de cet ondoiement, de cette versatilité du moi. Le sens de la vie se révèle à nous différent, aux différents âges, parfois mêmeaux différents jours.' Et cet évangile abrégé et condensé, qu'il donne à la fin de Résurrection, est tempéré par ce principe singulièrement déconcertant, si nous Tavons bien compris : « L'homme ne doit jamais rien promettre par serment^ n'étant maître ni de lui-même^ ni de quoi que ce soit. »