‹ Les maitres de la peasée contemporaireChapitre 14 sur 15 · RUSKIN · texte numérisé non relu

RUSKIN

LA RELIGION DE LA BEAUTÉ (i)

M. de La Sizeranne a publié sur Ruskin et la Religion de la Beauté un livre qui se trouve entre toutes les mains délicates, les mains finement gantées, si chères à Renan. M. Filon a entretenu jadis les lec teurs du Journal des Débats de Ruskin, réformateur du goût (2). Nous nous occuperons de Ruskin, rénovateur social, aidé en cela par l'excellente Histoire du socialisme en Angleterre, de M. Métin (3), qui nous renseigne admirablement sur les alentours de notre sujet.

L'Angleterre passe pour la terre classique de Tindividualisme, du laissez faire, de l'hostilité à Tintervenlion de l'État. Dans sa biographie de Sidney Smith, M. Chevrillon a esquissé de main de maître le type le plus accompli du bourgeois anglais, à cette mode

(i) Ruskin et la Religion dé la Beauté^ par Robert de la Sizeranne; Paris, Hachette, 1897.

(2) Édition rose du 11 avril iSgS.

(3) Paris, F. Alcan, 1897.

d'autrefois, pure expression de la philosophie du dixhuitième siècle. C'est le whig satisfait, l'homme du self-help, l'esprit positif qui ne s'inquiète que des faits, dédaigneux de l'art, de la poésie, du sentimentalisme vague et des idées générales. Sa conception de la vie, légèrement tournée en caricature, se résume comme il suit : le devoir de l'homme consiste à être heureux; le bonheur augmente avec le nombre des guinées; la religion rend apte à gagner beaucoup de guinées en ce monde et à faire son salut dans l'autre. L'État est une Compagnie d'assurances des citoyens entre eux, pour la garantie réciproque de leur liberté et de leur propriété; l'État remplit sa mission si le roastbeef et les pommes de terre sont à bon marché.

Les libéraux qui partageaient ces opinions se virent dérangés dans leur quiétude par l'agitation des classes ouvrières, suivies de nombreuses émeutes sociales au temps du Chartisme (1834 à 1848), en conséquence des immenses perturbations causées par l'avènement de la gran(Je industrie.

Ces troubles étaient de nature à attirer la sollicitude des politiques et des hommes de cœur sur le sort des classes laborieuses. Un nouvel esprit anime les romans de Dickens, de Disraeli ; Stuart Mill, dans son œuvre économique, s'écarte de ce que M. Sidney Webb appelle « les crudités vieillies de l'École de Manchester ». La protestation la plus véhémente fut celle de Carlyle (1795-1881). Il tonne contre les pochés d'omission des classes dirigeantes, et dénonce l'idéal d'un Sidney Smith comme un Cathéchisme de cochons. Il est piquant de rappeler, à ce propos, quel tyran domestique fut Carlyle, et à quel point cet apologiste enthousiaste de l'altruisme faisait, dans son ménage, de son cher moi le centre du monde. Après ses pages enflammées, il

est bon de relire l'inoubliable portrait qu'a tracé de lui Mme Arvède Barine.

A Carlyle se rattachent deux séries de réformateurs sociaux : les chrétiens, Maurice Kingsley, qui traite les économistes non plus de cochons, mais d'oies; elles artistes, dont Ruskin fut l'initiateur et le maître.

Né en 1819, retiré de la vie active en 1884, Jobn Ruskin est le fils d'un marchand de sherry, amateur de voyages et d'art, qui lui laissa cinq millions.

Quand on hérite de cinq millions, il est aisé d'envisager la vie par le côté esthétique. Ruskin se voua au culte de la beauté (a ihing of beauty isajoyfor ever[i]). L'art fut son refuge. Il parcourut la terre d'Italie, remit les primitifs en honneur, et communiqua son enthousiasme aux jeunes gens cultivés d'Oxford.

L'esthétique le conduisit à l'horreur de l'industrialisme, à la haine de l'économie politique. La fumée de l'usine est une lèpre qui ronge les monuments, déshonore les villes, souille le paysage. Un pays riche est un pays laid. La machine dégrade la personne humaine, crée le chômage, l'alcoolisme, la vie monotone, abrutissante, infiniment misérabls.de l'ouvrier moderne. L'économie politique, fondée sur la concurrence, sur légoïsme par conséquent, la science sans •cœur selon le mot de Carlyle, sanctionne cette dégradation.

Ruskin entreprend de moraliser, d'esthétiser l'économie politique. Jusqu'ici les économistes se sont occupés de la production, de la distribution des richesses. Mais le plus important, c'est la façon dont on en use. Ruskin s'adresse aux gens riches : le seul usage légitime de ce qu'on possède, c'est de soutenir le plus de

(i) Keats, Endymion.

Ties hjmaines possible, au point de vue physique, intellectuel et moral. Le rôle social de la richesse consiste à entretenir beaucoup d'œuvres avec son argent. Il ne faut pas se demander combien un peuple produit de travailleurs, mais combien de vies humaines il rend tolérables. Le pays le plus riche est celui qui nourrit le plus grand nombre d'êtres humains libres et heure jx.

C'est mêler la science et la morale, confondre des disciplines différentes. L'économie politique n'est ni morale, ni immorale, elle est plutôt amorale. La médecine, l'hygiène enseignent à maintenir le corps vigoureux, sans se préoccuper de l'emploi de cette vigueur : nous pouvons aussi bien nous en- servir pour assommer notre voisin que pour lui porter secours. Dans la création, la distribution de la richesse, les économistes constatent le mobile général de l'intérêt personnel, qu'il ne faut pas confondre avec l'égoïsme. Nous prenons un intérêt personnel à servir d'autres intérêts que les nôtres, ceux de notre famille, de notre cité, de notre pays. Cela concerne la morale et non l'économie politique.

M. de La Sizeranne ne manque point de souligner les exagérations de Ruskin. Le régime présent, si décrié des rêveurs, et malgré ses côtés d'ombre, n'est pas le meilleur des mondes possibles, mais il est le meilleur des mondes actuels. Sans le comparer au moyen âge, que chacun colore à sa manière, il suffit de constater que dans les régions privées de grande industrie, rinde, la Russie, l'Irlande, la situation des classes laborieuses est infiniment plus précaire.

Au reste, Ruskin s'est souvent contredit, « contrepensé » avec la même chaleur de conviction. Il procède non par démonstrations, mais par images et para-

boles. Il s'est formé à la lecture de Shakespeare et de la Bible.

Ruskin n'est pas seulement un poète en prose éloquent, il est homme d'action et a tenté de mettre en pratique ses pensées dominantes. 11 a acquis des bijoux pour les musées et du pain pour les taudis. On a vu ce millionnaire pratiquer avant Tolstoï le travail manuel. En 1871, il fournissait des terrains aux com.munistes de diverses écoles pour y réaliser leurs théories; mais cet essai ruineux n'aboutit qu'à l'établissement de quelques cabarets. Novateur rétrograde, il s'est mis en tête de faire rebrousser chemin à son siècle : il fonde la Guilde de Saint-Georges, en lui donnant pour mission de remplacer la machine par le métier à bras. Le drap de ses redingotes, la toile de ses chemises sont tissés à la main, et il devient de mode de mettre des Ruskin linen dans les corbeilles de mariées. La librairie qui publie les œuvres de Ruskin est installée en pleine campagne, etles livres y sontconduits dans une charrette en manière de protestation contre les villes et les chemins de fer. Il se trouve que Ruskin a fait, malgré lui, une excellente réclame. Les volumes, d'un prix élevé, rapportent 100.000 francs par an. Les bénéfices de l'auteur eussent été moindres, s'il eût poussé la logique jusqu'à répudier l'odieuse imprimerie, et ne se fût servi pour répandre sa pensée que de simples copistes, comme au bon vieux temps.

Le mérite de Ruskin, c'est d'avoii appelé] vers les masses l'attention des artistes et des lettrés. La grande influence de son enseignement à Oxford contribua à déterminer le mouvement d'extension universitaire que nous a décrit M. Max Leclerc. L'université vient apporter aux foules le pain de l'intelligence, les initier à l'art, à la philosophie. Mais accroître inconsidéré-

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ment la culture, n'est-ce pas augmenter la capacité de souffrir, le dégoût de vivre chez des êtres malheureusement voués à ces tâches dures, à ces besognes grossières qui doivent pourtant être accomplies.

C'est alors la société qu'il faut bouleverser, remanier de fond en comble. Certains disciples de Ruskin n'ont pas reculé devant cette conséquence logique. Ruskin avait ))rêché la fraternité plus active, plus démocratique que celle de Carlyle, qui invoquait le héros providentiel. Bien qu'il revendique dans ses brochures ouvrières des mesures telles que le minimum de salaire, les retraites, les assurances contre le chômage, Ruskin réprouve le socialisme. Il considère l'égalité comme chimérique : un État bien constitué ne peut, d'après lui, se fonder que sur la puissance héréditaire. Pour que le socialisme devînt possible, il faudrait préalablement abolir la convoitise et la vanité. Mais ses élèves ne s'embarrassent pas pour si peu : ils vont jusqu^à Karl Marx, jusqu'à Kropotkine. Le dessinateur Walter Crâne, dans ses Cartoons for the cause (1886. 1896), trace des allégories de la Commune dans le style de Botticelli : l'atroce burin de Goya eût été plus conforme au modèle. Les demoiselles Rossetti, nièces du célèbre peintre et poète, publient une feuille anarchiste incendiaire La Torche^ qui, du reste, n'a pas tardé à s'éteindre dans l'atmosphère du brouillard londonien. En Angleterre, de telles excentricités ne tirent pas à conséquence. Rarement l'esprit pratique perd, chez les Anglais, ses droits. Le poète tapissier, décorateur d'un goût si original, William Morris, qui s'intitulait :^c/uca/eMrco7wmums^e aniicaiastrophique^ est mort récemment, laissant non à une communauté quelconque,mais à ses héritiers naturels, comme le dernier des individualistes, un million cinq cent mille francs.

L'union des classes, à laquelle travaillaient avec tant de zèle les artistes, les philanthropes, les chrétiens de la génération précédente, a plutôt été une trêve (de 1850 à 1880) qu'une paix définitive. Elle était favorisée plus peut-être par les circonstances économiques que par les prédications sociales. L'Angleterre dominait le marché du monde. Les ouvriers prospéraient. Alors se développèrent les Unions riches, puissantes, plutôt pacifiques, à demi réconciliées avec Tordre bourgeois : elles étaient censées apporter au monde et appliquer un nouveau principe ; à la place du chacun pour soi^ résultat de la concurrence, ne pratiquent-elles pas ud système d'altruisme, d'aide mutuelle ? En réalité, aucune création sociale, remarque M. Sombart, ne repose plus brutalement sur l'égoïsme, que les anciennes Unions. Diplomates vis-à-vis des patrons, impitoyablement fermées aux ouvriers inférieurs, limitant strictement le nombre des apprentis, elles représentent l'égoïsme corporatif dans tout son éclat. Nulle trace en elles de cette fraternité généreuse, dont le socialisme doit être imbibé.

Depuis 1880, les crises, les chômages, la concurrence des autres pays sur le marché du monde ont compromis la paix sociale. L'esprit des nouvelles Unions, créées par des couches d'ouvriers moins habiles, moinsbien partagés, se révèle plus agressif. La proposition des Fabiens, au Congrès de Londres, de faire alliance avec les partis bourgeois a été accueillie par un toile universel. « Jamais, écrit Ruskin, les classes supérieures n'ont témoigné plus de sympathie, plus de charité aux classes inférieures, et jamais elles n'ont été plus haïes. » Voilà un résultat imprévu de la philanthropie sociale.

A la fiu de la Psychologie politique du peuple anglais j M. Boutmy expose, dans des pages saisissantes, la transformation brutale de la démocratie anglaise dans le sens de l'impérialisme conquérant. C'est un tout autre courant de Topinion anglaise qu'étudie M.Jacques Bardoux. Le Mouvement idéaliste et social dans la littérature anglaise au dix-neuvième siècle se résume et se symbolise avec Carlylç et Ruskin. M. de La Sizeranne avait mis en pleine lumière le rôle esthétique de rœuvre de Ruskin. M. Jacques Bardoux nous donne aujourd'hui une biographie détaillée du célèbre apôtre de la religion de la beauté, et une étude d'ensemble sur ses origines et sur l'influence qu'il a exercée. Un second volume traitera des disciples de John Ruskin; l'auteur en est devenu lui même un des plus fervents adeptes (1).

Vers 1840, les esprits, en Angleterre, semblaient fermés aux problèmes esthétiques; la peinture anglaise était négligée, ignorée du public ; des meubles lourds et disgracieux encombraient les appartements. Dénuées de goût, les classes possédantes vivaient sans esprit d'humanité. La séparation, la haine des classes, s'exaltaient dans l'agitation chartîste et menaçaient l'Angleterre d'une révolution. — Vers 1870, une pléiade d'artistes crée une école de peinture anglaise dont le renom s'étend en Europe. Les industries d'art deviennent florissantes, tout le monde s'occupe des ques-

(i) John Ruskin, par Jacques Bardbn. PatIs, Calmana-Lévy.

lions sociales. Les membres les plus distingués de raristocralie, du clergé, de la bourgeoisie intellectuelle entrent en relation avec les classes ouvrières, dont la richesse et la puissance ne cessent de s'accroître. Ruskin, sans doute, n*a pas suscité ce changement, mais il a contribué à l'accélérer par la parole et par l'action.

La voix qui éveilla les premiers échos fut celle de Carlyle. Au milieu des perturbations et des misères ï)rofondes causées par la transformation chaotique du régime industriel, il appelait les hautes classes à l'accomplissement des devoirs sociaux, il enseignait en même temps au peuple le respect des hommes supérieurs, le culte des héros. La réforme morale conduirait vers la paix sociale. A Carlyle se rattachent Mathew Arnold, Dickens, Ruskin. Des circonstances analogues ont produit en France le démocratisme romantique de Quinet, de Lamennais, de Michelet. C'est avec le Michelet deLa Mer, de L'Oiseau^deL* Insecte, que Ruskin, contemplateur du Nuage, offre le plus d'affinité.

A l'atmosphère générale du temps, ajoutez l'influence de l'éducation. Fils d'un riche marchand de vin, amateur de beaux-arts, le jeune Ruskin, doué d'une âme de poète, s'enthousiasme, dès ses premiers voyages à travers les paysages de Suisse et les musées d'Italie, pour le dessin et la nature. Il aurait pu mener la molle existence d'un épicurien fortuné. Mais, d'origineécossaisecomme Carlyle, il reçut de sa mère puritaine une éducation biblique, et il débutait à Oxford par des études de théologie. 11 s'affranchit de l'orthodoxie protestante pour incliner tantôt vers l'agnosticisme, tantôt vers un panthéisme chrétien. L'originalité de son enseignement réside dans un essai de conciliation entre la nature, la Bible et l'art.

Il envisage la nature avec le sentiment d'un artiste et d'un croyant. Il n*en aperçoit que le décor éblouissant et splendide. Quand toutefois on songe au drame éternel et inexplicable qui se déroule sur cette scène merveilleuse, la guerre sans trêve et sans merci de tous contre tous, l'écrasement des faibles, la victoire assurée des forts, le champ de carnage où les créatures naissent et meurent après mille vicissitudes, on est moins attiré vers l'optimisme providentiel de Ruskin que vers le pessimisme naturaliste de Darwin. Darwin et Ruskin représentent les deux pôles opposés dans la conception de Ihomme et de la nature. Ruskin ne pouvait souffrir Darwin, il l'avait en horreur : Ruskin est, à vrai dire, l'anti-Darwin par excellence.

De môme Ruskin cherche dans l'art une justification de la Providence : le culte de la beauté est une manière d'adorer Dieu. Cette esthétique « d'un homme du Nord, dit Taine, spiritualiste et protestant », était la seule qui pût trouver accès auprès des Anglais de 1840, austères conservateurs et chrétiens convaincus. En vrai romantique, l'auteur des Modem Painlers et des Stones of Venice éprouve la nostalgie des âges de foi où tous les cœurs vibraient à l'unisson. Nul n'a parlé avec plus de flamme de ces cathédrales gothiques de France et d'Angleterre, qui nous racontent comme autant de langues éloquentes, l'éclat, la pieuse persévérance, la grandeur réelle des âges passés. Bien qu'il recommande aux artistes de se placer toujours devant la nature, de l'observer et de la copierdans le moindre détail, il professe l'admiration des Primitifs : chez eux, l'insuffisance de la forme est compensée parla candeur dusentimeut. Ilrompt deslances pour les Préraphaélites à leurs débuts, Dante Gabriel Rossetti, Holman Hunt, Millais, malgré le genre maniéré. Ce qui rend la gau

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chérie des premiers peintres adorable, c'est quils s'essayaient à apprendre le dessin, tandis que les Préraphaélites anglais s'étudiaient laborieusement à l'oublier. D'après Ruskin, la décadence commence avec Raphaël : « L'art servait avant lui à mettre en lumière la religion, tandis qu'avec Raphaël, c'est la religion qui sertàmeltrerart en lumière. «L'intransigeance de Ruskin allait si loin, qu41 eût brûlé toutes les femmes nues de Rubens et de Jordaeas, s'il avait pu les enfermer dans un musée. Cette boutade lui a valu le surnom de « Torquemada de l'Esthétique ».

La mission sociale que Ruskin attribue à l'art ne s'est réalisée qu'au moyen âge. « L'art moderne, remarque excellemment Th. Ribot, diffère de Fart ancien par le passage du social à l'individuel. » Tout artiste véritable est à la fois poète et philosophe, toute œuvre d'art nous donne une réponse sur le sens de la vie. Autre fois, cette réponse était dictée par la religion, elle s'imposait à tout un peuple. Dans l'âge moderne, l'unité s'est brisée en une variété infinie de sentiments, d'émotions, de pensées contradictoires. La communauté d'inspiration qui édifia jadis les cathédrales ne se retrouve plus guère aujourd'hui que dans la construction monumentale des gares de chemins de fer.

Mais, en devenant de plus en plus libre et varié, l'art prend aisément un caractère antisocial, soit que le poète s'enferme égoïstement dans sa tour d'ivoire (Alfred de Vigny), ou que, dédaigneux de la foule, il n'écrive que pour les initiés (G. Flaubert), ou qu'à la faveur de la devise v< de l'art pour l'art», il cède au désir secret non de réformer, mais de corrompre.

Les hommes soucieux de réforme ou de rénovation sociale signalent et combattent ces tendances de l'art moderne. Taine se contentait de classer les œuvres

d'art selon leur degré de bienfaisance. Proudhon définit Tart « une représentation idéaliste de la nature et de nous-même, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce ». Et il réprouve tout art sensuel, entremetteur. George Sand .et Tolstoï appellent de tous leurs vœux un art qui s'adresse au cœur et à la conscience du peuple. M. Brunetiëre, dans un de ses Discours de combat {i) sur L* Art et la Morale^ démontre avec sa force habituelle de dialectique que « le Bien, le Vrai et le Beau sont loin de s'identifier et de se confondre, et que la beauté, quoi qu'en ait dit Renan, n'égale point la vertu ». D'autres, comme M. G. Sorel (2), assignent à l'art le but démocratique d'ennoblir le travail. On voit que Ruskin partage les préoccupations de beaucoup d'esprits de son temps.

Mais les artistes ne se prêtent guère aux conseils des esthéticiens. L'esprit critique et la faculté créatrice ne marchent pas aisément d'accord. Et les floraisons de l'art comme celles de la nature dépendent du caprice des saisons plutôt que de la volonté des hommes. Plus notre vie extérieure tend à l'uniformité, plus notre vie intérieure échappeà toute direction commune, et l'art, qui n'en est que le miroir rêveur, reflète cette diversité croissante.

En même temps qu'il travaillait, par la plume et la parole, à faire de l'art régénéré un moyen d'éducation populaire, Ruskin, de 1860 à 1870, se lance dans la lutte pout* la réforme sociale et s'attaque à l'économie politique classique, à l'école de Manchester, ù l'apologie mercantile de la concurrence et du laisser faire. 11 combat pour le Seigneur du labeur (le

(i) Paris, Perrin.

<2) Revue de métaphyùquey mai 1901.

Travail) contre la Dame de volupté (le Capital). Il invoque un vague socialisme d'Etat, prêche Tharmonie des classes» veut réhabiliter le travail. Et commeil serend compte que des maux sociaux, en foule, résultent de la grande industrie, il est Tennemi des usines, des longues cheminées fumeuses, des chemins de fer, voire de la bicyclette, «attendu queDieu a voulu que l'homme marchât lentement ». 11 demande qu'on revienne au rouet et à la quenouille. Il est pareillement l'adversaire de la science. L'instruction nous fait oublier le prix de l'éducation. L'arithmétique n'a rien de commun avec la morale. Ruskin embrassait un jour un ouvrier, parce qu'il ne savait pas signer son nom.

Cette apologie du bon vieux temps, de la candide ignorance, du travail béni au coin de Tâtre, et de la simplicité patriarcale nous rappelle le discours sur l'âge d'or que tint don Quichotte aux chevriers assemblés, lorsque, ramassant une poignée de glands doux, il s'écriait : « Heureux âges et siècles heureux I... » Ruskin est un don Quichotte anglais, non dépourvu toutefois d'esprit pratique. Les tableaux de Turner, qui remplissaient son cabinet de travail de leurs couleurs délirantes, lui tenaient lieu de livres de chevalerie. Et comme tous les idéalistes à illusions, Ruskin éprouva nombre de disgrâces et de mésaventures. Il ignora les joies d'un amour partagé. On peut lire dans le livre de M. Jacques Bardoux comment la beauté de mistress Ruskin iuspira des sentiments profanes au peintre Millais, et la vengeance magnanime qu'en tira Ruskin. Enfin l'enseignement de Ruskin passa de mode à Oxford, on se moquait de ses excentricités. Quelques-uns de ses livres semblent composés dans un accès de fièvre chaude.

On raille les enthousiastes, mais ils sont suivis. Le

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peuple se détourne de Tironie stérile, pour s'attacher aux hommes de foi, au cœur chaud, à la parole ardente. Ruskin entraîna l'opinion. A travers tant de poétiques divagations, répandues à travers ses 80 volumes, il se rendait nettement compte du danger de notre état social. La lutte de classe, l'avènement de la démocratie, menacent la civilisation d'une nouvelle invasion de Huns et de Vandales, venus non du dehors, mais enfants de notre pays et fils de nos institutions. L'explosion de la Commune, l'incendie de Paris, qu'il avait généreusement contribué à ravitailler, au lendemain du siège, ne fit que confirmer Ruskin dans ses appréhensions. Il ne cessa d'être un apôtre de paix sociale, du rapprochement des classes, d'éducation populaire. D'une libéralité inépuisable, il dota Sheffield d'un musée d'art; il fut un ardent promoteur des logements ouvriers. D'autres essais furent moins heureux ; par exemple, l'entreprise soi-disant communiste de la Cuilde de Saint-Georges.

Bien que l'impérialisme ait relégué à Tarrière-plan cette activité sociale, de zélés disciple^ ont développé les entreprises philanthropiques de Ruskin. Témoin ce Toynbee, qui, en compagnie de quelques étudiants, a fondé une mission à Londres, au cœur même de la misère, de la débauche et du crime; témoin feu William Morris, l'anarchiste fabricant de tapisseries et de poteries d'art, dans Oxford Street.

Et, parmi ces disciples, il faut compter M. Jacques Bardoux lui jnême. Parcourant, il y a quelques années, la poétique contrée célébrée par les lakistes, et passant devant le cottage de Ruskin, il vit le vieil esthéticien social, grand vieillard ridé, à la longue barbe de prophète, se pencher hors de la fenêtre encadrée de lierre, et regarder, en secouant tristement la tête, les sombres

nuées qui s'accumulaient à rhorizon et envahissaient le cîel bleu. Cette vision rapide décida peut-être d'une vocation. M. Jacques Bardoux a contribué à fonder sur ies hauteurs de Belleville, d*où les farouches cohortes Uescendirent sur Paris, en 1871, un monastère de prédication laïque analogue à Toynbee Hall et où ses amis et lui séjournent à tour de rôle. On nous dit qu'au rebours des Universités populaires dont le succès ne répond pas à la bonne volonté des fondateurs, le seulement de Belleville est en voie de prospérité, bien vu dans le quartier, fréquenté par l'élite ouvrière, typographes, ouvriers d'art, etc. Dans sa' noble entreprise, M. Jacques Bardoux ne s'est pas seulement inspiré de Ruskin, il a dédié cette étude de propagande à la mémoire de son père, mémoire chère à tous ceux qui ont caressé le beau rêve de voir se fonder en France une République honnête, ouverte et généreuse, et qui éprouvent un fâcheux réveil.

Peuples, écoulez le poète, Ecoutez le rêveur sacré!

Daus votre nuit, sans lui complète, Lui seul a le front éclairé.

Cette lumière au front du « rêveur sacré », lumière aux feux tournants, ne fut que le reflet des changeantes passions de son siècle. A ses débuts, en réaction contre le dix-huitième siècle, le rationalisme et la Révolution, Victor Hugo proclame que l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses. Nul ne suit plus fidèlement les transformations de Tâge. Après 1830, le royaliste jacobite passe à la liberté, puis au culte de Napoléon :

Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon...

enfin à la démocratie républicaine etsociale, tribun du peuple, annonciateur de la Révolution :

Les révolutions, qui viennent tout venger, Font un bien éternel, dans leur mal passager.

A travers son œuvre touffue et gigantesque, nous assistons aux métamorphoses du romantisme qui s*est éteint avec lui.

Le poète qui a donné une voix si retentissante aux aspirations de son temps, fut, au delà de ce qu'on peut imaginer, étranger à la haute culture, aux idées qui limitent ou contredisent ces aspirations. M. Renouvier, tout en éprouvant pour Victor Hugo cette admiration et ce respect que nous partageons tous, constate une parfaite ignorance en matière de philosophie, de religion et de science, chez ce mage, qui nous apporte ses conceptions du monde, absolument contradictoires, comme autant de révélations. 11 confond la foi et l'inquisition, l'état du cœur et de l'esprit relativement à des affirmations qui dépassent l'expérience, et l'ardeur de persécution qu'on rencontre dans toutes les religions dominantes. Il a écrit un poème où il est question de Kant dont il n'a pas lu le premier mot ; il cite une fois ^Darwin et ne semble pas se douter que Kant et Darwin ont opéré une révolution comparable à celle de Descartes et de Newton, dans notre conception de la nature, de la vie et de l'histoire. Cette ignorance du rêveur a d'ailleurs merveilleusement servi le poète. Rien n'est froid comme la poésie savante, didactique. L'art est un crépuscule, un clair obscur. Victor Hugo a éprouvé cette sensation, devenue si rare à nos esprits abstraits, de l'étonnement de l'homme primitif en présence de la nature. Il possède ce sens du mystère, qui, remarque M. Brunetière, a manqué à l'intelligent, à l'érudit Voltaire; il voit toutes choses plongées à demi dans les ténèbres, comme dans les tableaux de Rembrandt. Ces questions éternelles sur la destinée, le sens de la vie, la liberté humaine, que les peuples qui émergent à peine de la barbarie et les éco-

liers en philosophie sqnt capables d3 se poser et que la science ne peut résoudre, Victor Hugo en a l'intuition. Son poème L'Ane, discours adressé à Kant par un âne savant qui gémit sous le poids des lectures et de toutes les idées qu'il s*est appropriées :

Oh! comme vous m*avez embêté, moi la béte...

est destiné à montrer que les érudits, les philosophes et les savants, en dépit de leurs bibliothèques, rivalisent avec râne. C'est le long commentaire du mot d'Hamlet : « Le ciel et la terre, Horatio, recèlent plus de mystères que vos philosophes ne se Timaginent. »

Enfin Victor Hugo abuse du droit du poète de changer de philosophie selon le vent qui souffle, le nuage qui passe, de sacrer la nature, prostituée souveraine, ou d'adorer un Dieu personnel, bienfaisant, rémunérateur, de passer du panthéisme au déisme, puis à la religion du Progrès et de l'Humanité. La croyance à Tlmmortaîité de l'âme qui s'étale dans tous ses discours funéraires, était un embarras, une gêne, pour les amis du poète. Victor Hugo considérait comme une oflense personnelle toute parole légère à l'égard de la Divinité.

Son œuvre exprime la souffrance universelle, fondement de toute religion, de toute philosophie et de toute poésie, parce qu'elle est la trame sur laquelle se dessine la vie fugitive. Sur ce fond si sombre, ressortent, comme une broderie sur un coussin noir, les éclats de bouffonnerie, de folâtrerie, des Chansons des rues et des bois. C est une kermesse au milieu d'un cimetière. Poète de la douleur, Hugo est un enthousiaste de la pitié, de la vie féconde et de l'espérance.

Sa façon de peindre les hommes est à la fois insuf-

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fisante et poétique. C'est aux enfants, négligés par la plupart des poètes, qu'il doit ses plus touchantes inspirations. La Fontaine a bien vu dans l'enfant le jeune sauvage, le petit être « sans pitié ». La Bruyère observe de même que les enfants ne veulent point souffrir le mal, et qu'ils aiment à en faire, qu'ils sont déjà des hommes. Mais chez ces anges qui griffent et mordent, Hugo n'aperçoit que la grâce, la faiblesse, la fragilité, et il s'est emparé à jamais du cœur de toutes les mères.

De môme pour la femme, Balzac la considère comme l'espèce la plus dangereuse de la création. Musset l'adore et la méprise. L'attitude de Victor Hugo à son adresse est celle de la douceur chevaleresque, de la galanterie la plus délicate, de Tindulgence sans bornes :

Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe...

Même sous ses petits poèmes amoureux et sensuels, la charité, remarque Baudelaire, court en sourdine.

Les personnages de ses drames et de ses romans nous apparaissent élémentaires. La lecture dé Noire- Dame de Paris torturait Gœthe ; c'est, disait-il à Eckermann, le livre le plus abominable qui ait jamais été écrit. Rien ne justifiait mieux sa définition du romantisme : « J'appelle romantique ce qui est malsain. »^ Les créatures d'Hugo ne sont que des poupées de bois^ grimaçantes : ou bien il les fabrique tout d'une pièce, ^ en proie à une seule passion, ou déchirées entra deux âmes contradictoires : Lucrèce Borgia, maternelle et scélérate; Triboulet, paternel et proxénète. Il abuse de l'antithèse de Pascal, il l'amplifie avec mauvais goût, il gémit sur Fhomme, à la fois azur et fange.

Tous ses drames sont taillés sur le môine modèle^ expriment la même idée. L'âme humaine, dégradée par la misère, déshonorée par quelque mauvaise passion, ou broyée sous Tengrenage social, conserve en elle-même quelque étincelle de bien, qui, un jour, l'enflamme, la consume; elle se sacrifie, en chantant un hymne au sentiment qui Ta purifiée (1). Victor Hugopeint non des caractères, mais des situations très dramatiques; ses héros nous donnent par moments le frisson du sublime, mais ils manquent par cela même de naturel, de nuance et de vérité. N'est-il pas singulier qu'on ait choisi pour célébrer le centenaire de Victor Hugo cette pièce des Burgraves qui est comme la caricature de tout son théâtre.

Vers 1840, Victor Hugo devient l'apôtre des idées de démocratie sociale, dès lors dominantes. Tous les hommes sont à peu près égaux. Les différences qui les séparent tiennent à l'inégalité des conditions, qui est la source du mal dans lar société. L'avocat des petits et des humbles ne semble pas se douter que la nature est une aristocrate qui met entre les hommes des distances plus grandes que n'en ont jamais établies les lois et les mœurs. D'après lui, il n'y a guère d'hommes qui naissent méchants ; les vices du cœur ne sont pas inhérents à l'humanité. C'est la société qui, par ses injustices, fait les voleurs et les crimiaels. Renversonsdonc les valeurs sociales, mettons les misérables au pinacle, abolissons les échafauds et supprimons les juges et les guerres. Ayons le culte de la bonté, de l'indulgence motivée par la solidarité humaine, car mrl n'est vraiment coupable. La fatalité pèse sur tous.

Cette suprèm3 bonté n'a pas empêché Victor Hugo

(i) G. Brandès, Victor Hugo.

d'écrire Les Châtiments, dix mille vers d*injures, d'imprécations, d'une inspiration dantesque, monument de haine et de rancune, tel qu'il n'en existe de comparable dans aucune langue.

Pour remédier à l'oppression que les hommes exercent sur leurs semblables, tantôt il fait appel à la révolution violente ; tantôt il met toute sa confiance dans le progrès des lumières et de la raison. En dépit de toutes les statistiques, il estime que Tinstruction possède par elle-même une efficacité moralisatrice :

Je voulais résorber le bagne dans recelé...

Il excuse, dans U Année terrible^ les incendiaires de la bibliothèque du Louvre, pendant la Commune, par leur ignorance, dont il rend la société responsable : que voulez-vous, ils ne savaient pas lire ! C'est là une contre vérité historique. Est-il besoin de rappeler le rôle joué dans Tinsurrection parisienne parla bohème de lettres? Ces nouveaux vandales étaient des bacheliers.

La République, le suffrage universel, sont doués du mystérieux privilège d'améliorer Tespèce humaine. L'avènement au pouvoir des plus basses classes inaugurera le règne de la probité politique, comme le démontre l'exemple de Ruy Blas :

Oh ! ministres intègres, Conseillers vertueux, voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison...

Mais hélas! à rencontre du poète, il nous faut constater que lesdémocraties, non moins que les monarchies, manifestent une tendance invincible à la corruption.

C'est dans ces espérances sans fin de rénovation

confuse, et aussi dans cette exaltation des préjugés les plus vulgaires et les plus dangereux de la démocratie, qu'il faut chercher le secret de la popularité de Victor Hugo (1).

L*ijnpor tance des idées ne correspond pas chez lui à la splendeur de la forme, à Tincomparable richesse des mots, manteau de pourpre, couvert de pierreries étincelantes, qu'il jette sur des mannequins qui ont beaucoup servi.

Sa structure mentale explique son génie. Les mots surgissent, se pressent et se succèdent dans son cerveau avec une rapidité vertigineuse, et chaque mot appelle la suite indéfinie des équivalents et des contraires. De là ces répétitions, ces énumérations, ces amplifications, ces kyrielles de synonymes, voire de noms propres, qui n*ont aucun sens, et ces antithèses continuelles. Joignez la suggestion de la rime, qui appelle des mots nouveaux, par conséquent des images et des pensées nouvelles et qui jette le poète dans des digressions sans lien avec le sujet. Mais, sous sa plume, « la langue française est devenue un monde, un uni- /ers coloré, mélodieux et mouvant ».

(i) Dans ses notes posthumes touchant les conséquences de rétat social sur la littérature et Tétat moral, Taine résume ainsi Fœuvre de Victor-Hugo :

« Victor Hugo, première époque : rien de précis, c'est un simple instrument de musique, plus un doigté neuf et étonnant, au service de toutes les thèses positives, christianisme, humanitairerie, légitimité, Napoléon, Louis-Philippe, moralité, licence, etc.. Deuxième époque, dans ce grand creux naturel, la République, le socialisme, le rôve humanitaire de Tabonné du Siècle^ finissent par occuper toute la place, en même temps que rinstrument se détraque et que le doigté devient celui d'un sourd. » Cité dans V Essai sur Taine, de Victor Giraud, Z^ édition, p. 275; Paris, Hachette, 1902.

Cet artiste prodigieux, ce poète démesuré, apocalyptique, fut un parfait bourgeois, honorable, indépendant, raisonnable, solennel, amoureux de son art, administrateur sagace et avisé de sa renommée et de sa fortune, publiant trop de vers, et laissant à la postérité le soin de faire le triage énorme. Musset avoue ses faiblesses, il n'use jamais de rhétorique; incapable de gouverner sa vie, il meurt avant Tâge, par le lent suicide de Tennui, de la débauche et de Talcool. Lamartine, prodigue comme il sied à un grand seigneur, passe sa triste vieillesse dans la ruine et dans l'humiliation d'un labeur servile. Hugo, Taëde des foules, achève sa carrière dans une sorte de royauté voltairienne, d'infaillibilité et d'apothéose.

Citons, sans y souscrire entièrement, ce jugement d'un des esprits les plus délicats, M. Anatole France : « Hugo est démesuré, parce qu'il n'est pas humain. Le secret des âmes ne lui fut jamais entièrement révélé. 11 n'est pas fait pour comprendre et pour aimer. Il le sentit d'instinct ; c'est pourquoi il voulut étonner. 11 en eut longtemps la puissance, mais peut-on étonner toujours ? Il vécut ivre de sons et de couleurs, et il en soûla le monde. Tout son génie est là : c'est un grand visionnaire et un incomparable artiste. C'est beaucoup, ce n'est pas tout. »

Nous n'avons point qualité pour porter sur Victor Hugo un jugement aussi sévère, quoique sans doute motivé. Il nous suffit de vénérer en lui l'opulence verbale d'un Rabelais, jointe à la sublimité d'un Corneille.

Un siècle vient de finir. Déjà devenu passé, il va comparaître devant ce que Schiller appelle « le tribunal de l'histoire ». Quel jugement portera sur lui Tavenir ? L^heure n*est pas venue, sans doute, de f ormu* 1er une sentence réservée aux âges futurs. Néanmoins le moment semble propice pour faire un examen de conscience, comme celui que recommandait Pythagore. à ses disciples, au terme de chaque journée. Les siècles sont les jours de Thumanité.

Chaque âge est toujours plus décrié que loué par ceux qui en ont été acteurs, témoins ou victimes, et cela s'explique de soi, personne n'y ayant trouvé le bonheur, ni pu réaliser son idéal. Chacun sent vivement les peines et les misères de son temps, au lieu qu'il ne voit du passé que les beaux côtés, de l'avenir que le mirage enchanteur de l'espérance. Rien n'est plus commun que d'entendre des gens de toute condition se plaindre de vivre dans une aussi triste époque que la nôtre : aucun temps n'aurait été plus fâcheux, si trou-

bléd'épreuves,depérils, d'inquiétudes etde tourments. Tout se rapetisse et se corrompt. La race des grands hommes disparaît, les pygmées remplacent les Titans d'autrefois. Partout le désordre et la guerre dans les intérêts et dans les idées. Le croyant s'afflige du déclin de la foi, et regrette le temps où Ton ne discutait pas sa croyance. Le libre-penseur s'offusque de la persistance des« vieilles superstitions » dans les foules. L'aristocrate ne pardonne pas au siècle niveleur qui Ta privé de ses privilèges. Jaloux de toute supériorité, le démocrate se révolte de ce qui reste encore d'inégalités sociales. Le conservateur, songeant à la stabilité de Tordre public dansles sociétés d autrefois, est obsédé par la crainte de révolutions imminentes. Au contraire, le novateur aspire à des changements qui délivrent la démagogie de ses dernières entraves, et appelle de tous ses vœux la réalisation des chimères du socialisme oudes rêves monstrueux de Tanarchie. Le pacifique rentier voit ses revenus décroître parla baisse de Tintérêt et son avoir compromis par les convoitises de tous. L'industriel souffre de la guerre déclarée par le travail au capital, des grèves et des coalitions sans cesse renaissantes : les ouvriers accusent l'exploitation des patrons et le mamm.onisme du capital. L'économiste déplore le gaspillage du produit de l'impôt, les frais qu'entraînent le fonctionnarisme et le militarisme à outrance, plus coûteux en temps de paix que jadis en temps de guerre Ceux qui ont le culte affiné de l'art et.la religion de la beauté se lamentent du philistinisme universel, de l'absence totale de goût, et l'horreur qu'inspire le manque d'idéal dans la bourgeoisie vulgaire jette un Flaubert dans des rages exaspérées. L'art est en décadence, la poésie est morte, la littérature avilie. Les moralistes s'eff'rayent de la dépravation générale.

Jamais on ne vit au même degré le contraste corrupteur de ropuience et de la misère, tous les vices gloriBés, toutesles perversités accrues. Jamais la dignité de la vie n*a été moins respectée, les vertus de la famille moins pratiquées. L'humanité dégénère, tout va de mal en pis.

Les plus grands siècles de Thistoire nous ont transmis récho de plaintes pareilles. Du vivant même de Périclès, Aristophane diffame à plaisir le plus bel âge de la Grèce, Horace afîirme que le monde empire de génération en génération. En plein règne de Louis XIV, Guy Patin écrit sous une impression de nausée : u Nous sommes arrivés à la lie de tous les àiècles. »

La condition du présent est d'être toujours mécontent de lui-même. Mais la postérité tient peu de compte de douleurs qu'elle n'a pas ressenties, et considère de préférence les biens acquis dont elle recueille le précieux héritage. Sous certains aspects, ce siècle écoulé peut hardiment disputer 1 avantage aux plus célèbres; il a forgé un anneau moitié fer et moitié or dans la chaîne des destinées de l'humanité.

Les forces de la nature assujetties et domptées, Tapplication delà vapeur à toutes les industries, la conquête de Télectricité, des explosifs, les chemins de fer, les paquebots, la vélocipédie, Tautomobilisme, en attendant la navigation aérienne, le gaz, la lampe à pétrole, la lumière électrique, la photographie, les industries chimiques, le sucre raffiné, les couleurs artificielles, la télégraphie, le téléphone, le phonographe, . les armes à répétition et les canons à longue portée, les anesthésiques, les antiseptiques, la théorie microbienne, le progrès inouï des sciences, le développement des arts, la formidable agitation des sociétés en quête de justice, l'expansion irrésistible de la civili-

sation jusqu'aux confins du monde, que voulez-vou9 de plus ?

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?

Dîrez-vous que notre âge manque de pittoresque ? Quelle légende égale l'histoire de Napoléon, quelle carrière fut marquée par les plus éclatants triomphes et les plus prodigieux revers, des plaines désastreuses de Russie jusqu*au Calvaire de Sainte-Hélène ?Qu*y at-il encore de comparable à la guerre servile des journées de Juin, à l'Année terrible, à l'incendie de Paris sous la Commune ? Les chroniques du seizième siècle offrent-elles des drames plus corsés que l'assassinat de Lincoln, d'Alexandre II, de Carnot, de l'impératrice Elisabeth, du roi Humbert, que la fin du roi de Bavière et de l'archiduc Rodolphe? Le procès du collier de la Reine ne mit pas autant le monde en émoi que Tafiaire Dreyfus.

Jamais, en aucun siècle, ne se produisirent des transformations économiques et politiques aussi rapides et aussi considérables. Jamais les peuples ne combattirent plus énergiquement pour la liberté et l'indépendance. On peut dire qu'à l'heure actuelle un tiers des êtres humains ont des droits reconnus et garantis par des lois et ne sont plus asservis dans leurs biens, dans leur conscience ou dans leur honneur. Du dix neuvième siècle date l'avènement de la démocratie. C'est le chœur qui occupe le devant de la scène. Les anciens protagonistes, rois, ministresd'Etat, sont réduits au rôle subalterne d'interprètes de ses volontés. II est ^ craindre seulement que le peuple souverain, enluibits rûpés, en blouse et en sabots, ne soit sujet à l'arbitraire et aux caprices des despotes

'autrefois, qu'il ne cherche à tout abaisser à son

niveau et que son règne ne se signale guère que par des déplacements d'abus.

Doué d'une supériorité incontestée, pour ce qui concerne les conquêtes de rhomme sur la nature, le siècle ne saurait prétendre à une primauté générale, pour les côtés les plus élevés de la civilisation. La floraison de l'art n'éclate pas d'une façon régulière et continue. Elle dépend du caprice des saisons, elles'accomplit par cycles plutôt que par siècles. Sans doute un Goethe, un Victor Hugo, un Beethoven, un Wagner semblent déjà entrés dans la gloire. Mais il manque aux œuvres la pureté classique. Trop hâtives, trop soucieuses des intérêts du moment, elles ne peuvent aspirer qu'à une célébrité viagère, elles s'adressent à la foule profane ou à des cénacles de mandarins, plus qu'à l'élite. Elles ont du moins le mérite de la variété et de la fécondité. Les littératures du Nord nous ont procuré des frissons nouveaux. La poésie lyrique a exprimé les nuances infiniment délicates et fugitives de sentiments personnels. Le moule antique de la tragédie a été brisé. La transformation littéraire la plus remarquable a été celle du roman qui unit tous les genres, épopée, satire, étude de mœurs, récit d'aventures, pastorale, dissection d'amphithéâtre, etc.. Une autre création appartient à notre époque, la critique littéraire, conforme à un génie propre, au désir de tout expliquer, de tout comprendre. Si les arts plastiques, malgré l'abondance, n'ont pas enfanté de purs chefs-d'œuvre, la musique, langue du rêve par excellence, n'a jamais disposé de pareils moyens d'expression, n'a jamais été aussi goûtée que dans notre civilisation utilitaire.

D'autres siècles disputent la prééminence au nôtre pour la création de l'illusoire Beauté ; mais la Vérité

scientifique, dont les méthodes datent surtout du dixseptième siècle avec Galilée, Kepler, Descartes, a fait, de nos jours, des pas de géant. Sa domination se fera de plus en plus sentir; car, pour régir les choses, la première condition est de les connaître. Les progrès en mathématique, géologie, astronomie, physique, chimie, physiologie, etc., sont incomparables. Deux sciences nouvelles ont été créées, qui couronnent réditice, la psychologie et Ihistoire, l'étude méthodique de l'homme et de la vie sociale. Enfin, Tefifort d'Auguste Comte et de ses successeurs a été de classer et d'unifier toutes les sciences dans une sorte de Somme scientifique, en dehors de toute conception métaphysique et théologique. Tar ses applications, la science change les conditions d'existence de l'homme et des sociétés humaines, par ses théories elle nous révèle de plus en plus l'ordre et l'harmonie de l'Univers, rerum concordia discors ; elle porte à concevoir le divin, selon la belle expression de Taine, comme l'Esprit des lois universelles.

On ne saurait parler de faillite de la 'science qu'à propos de prétentions qui ne lui appartiennent pas. Rigoureusement, elle ne peut dépasser l'expérience sensible. Sur les questions suprêmes que l'homme s'est posées dès qu'il a commencé à réfléchir, — l'origine du mal, les attributs [divins, la nécessité des actions humaines, le fondement de l'obligation morale, — nous savons, en dehors de la foi, « ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire fort peu de chose »• Bien loin d'éclairer le problème de notre destinée, la science, en révélant à Thomme sa place dans la nature, a rendu ce problème insoluble. A mesureque la sphère de nos connaissances s'agrandit, elle est en contact avec une plus vaste étendue de ténèbres.

La philosophie, ce roman de la nature et de l'âme, nous a offert des solutions nouvelles de Téternelle énigme, ou plutôt a rajeuni les solutions anciennes sous des mots nouveaux. Hegel a développé l'idée féconde d'évolution de devenir. L'Absolu, la Chose en soi de Kant. a changé de costume pour s'appeler la Volonté de Schopenhauer, Y Inconscient de Hartmann, \ Inconnaissable de Spencer, et c'est bien là son véritable nom. Le progrès de la métaphysique semble consister dans le criticisme kantien, dans une connaissance de plus en plus certaine des bornes de l'esprit humain, semblable à l'écureuil en cage, réduit à tourner toujours dans le même cercle fermé.

Parallèlement au progrès des sciences et de la philosophie, le réveil religieux a été général au dix-neuvième siècle. 11 s'est traduit par la multiplication des sectes protestantes et des ordres catholiques. L'Église romaine semblait dans un état désespéré à la fin du dix-huitième siècle : elle s'est relevée avec une vigueur nouvelle. La lutte entre l'Église et la Révolution s'est poursuivie en France avec des alternatives de succès et de revers. Mais qui oserait dire : « Ceci tuera cela. » L'Eglise a résisté à de formidables assauts, à la conquête de Rome, au Cullurkampf. La barque de Pierre a été conduite à travers les orages par un des plus grands hommes qui aient illustré l'histoire de la Papauté.

Des entreprises ont été tentées pour constituer une morale théorique en dehors de la révélation et des sanctions religieuses. Pratiquement, les hommes sont-ils devenus meilleurs ? C'est une question. Peutêtre y a-t-ii substitution de vices et de vertus plutôt que progrès véritable. Notre sensibilité ne pourrait tolérer le spectable des tortures et des supplices qui ve-

naient à peine de disparaître il y a cent ans. La philanthropie se répand, la charité, dans la société mondaine, devient une manière de sport. Tolstoï a ses partisans, mais Nietzsche, qui exalte la dureté, ne manque pas de sectateurs. Les guerres d'Afrique nous prouvent que les peuples civilisés reprennent aisément la férocité originelle. Les crimes et les délits ne diminuent guère. L'alcoolisme exerce de croissants ravages. Nos grandes cités jouissent, il est vrai, d'nne sécurité relative. Nombre de malandrins se contentent de fructueuses escroqueries de Bourse. Les formes de nos passions, dans la vie privée, se sont adoucies sensiblement, et nous devons nous féliciter de cet adoucissement, sans pouvoir nous enorgueillir d'une amélioration essentielle.

Enfin, sommes-nous plus heureux que nos pères ? La gaieté était jadis plus fréquente. On affrontait avec plus de force, plus de résignation, les épreuves de la vie. Notre sensibilité s'est affinée, est devenue plus vibrante. Au sein du bien-être nous sommes tourmentés par plus de désirs et plus sujets à l'ennui, au milieu même de la variété et de l'agitation, que dans le calme de l'habitude. L'amour est plus exigeant, l'ambition plus générale, les aspirations plus complexes. Le bonheur est le prix de la modération et non le fruit du progrès. La civilisation ne nous apporte pas un bonheur tout fait, car le bonheur n'est pas, comme le flambeau de la vérité, chose objective et transmis* sible, c'est un état subjectif et personnel, infiniment fragile, puisque la souffrance d'un seul désir non satisfait efface tous les biens. De subtiles maladies de l'âme commencent à se répandre. La folie et le suicide enflent leur budget de victimes. Jamais poètes n'exprimèrent une plainte aussi profonde, amère et

désespéréeque celle qui s'exhale de l'œuvre d'un Byron, d'un Shelley, d'un Sully Prudhomme, et il était donné à notre âge de voir la philosophie du néant (1) couvrir d'un crêpe immense la terre et les cieux.

Optimisme et pessimisme, foi et incroyance, individualisme et socialisme, nationalisme et esprit cosmopolite, amour de la paix et passion pour la guerre, haine de races et luttes de classes, le siècle qui vient de finir a heurté tous ces sentiments contraires dans une ardente mêlée ; il les lègue au siècle qui s'ouvre. Et tout le monde sera d'accord pour reconnaître que notre temps est le plus agité, c'est-à-dire le plus vivant de tous les âges

(i) Léopardû

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