LE NÉO- CYNISME ARISTOCRATIQUE FRÉDÉRIC NIETZSCHE
Nous ne pouvons nous passer d'idoles qui représentent un idéal, une manière d'interpréter la vie. Nietzsche est aujourd'hui une de ces idoles exotiques, d'autant plus vénérée qu'il est lui-même un briseur
(i) Œuvres complètes; Leipzig, Naumann. En particulier-. Lur Généalogie dcr Moral {iSS-j) ; Jenseils von Gui und Boese (1886); Goeizen-Daeinnierung [iSSf)); Also spi'ach Zaralhuslra.
Le nombre des commentateurs de Nietzsche est légion. On a
d'idoles, philosophant à coups de marteau, rejetant dans le crépuscule les anciens dieux, ce qui est la meilleure manière de se faire sacrer dieu à son tour.
Né en 1844 à Lutzen, il descend d'une famille de gentilshommes polonais, les Niëzki. Sa grand'mère avait vécu dans le cercle de Goethe, à Weimar ; son père était pasteur protestant. Après les plus brillantes études, il fut reçu docteur à Leipzig sans examen. A vingt-quitre ans, il professait la philologie à l'Université de Hàle. Il avait 1 àme d'un chevalier soldat plutôt que d'un rongeur de livres. Il prit part à la campagne de 1870 contre la France, en qualité dofUcier dartillerie, ou, selon d'autres, comme attaché au corps sanitaire. Il renonça plus tard à sa nationalité allemande. A partir de 1876, sa santé exigea des ménagements extrêmes, des séjours à Sorrente, à Nice, dans la Haute-Engadine. Quand ses maux d'yeux et ses névralgies lui laissaient quelques répits, il écrivait ses plus belles pages. Il finit par sombrer dans les abîmes de la folie (janvier 1889). Il fut enfermé quelque temps dans un asile. Le penseur, l'artiste étaient morts en lui.
Sa folie fut-elle purement accidentelle, une suite d'excès de travail^ d'abus des narcotiques, de la mu-
lu les études de M. Valbert, de M. de Wyzevva. Des Revues où Ion aime à cherclier l'àme éparse et confuse de la jeunesse pensive, le Mercure de France, le Banquet, la Revue blanche, etc., ont publié des critiques et des Iragments de Nietzsche. M. Brandes et M. Stein, dans la Deutsche Rundschau, M. Bamberger, dans la Nation, nous ont également guidé dans cette élude. Citons seulement : La Philosophie de Nietzsche, par H. LiCHrE:<BEB.G'ER,el Pensées et fragments de Nietzsche, réunis et traduits par le même auteur [Bibl. de phil. cont., Félix Alcan, éditeur).
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sique quil cullivait avec passion (1)? Ou bien y a-t-il une sorte de parenté entre cerlaiiics formes de talent et la folie? Le goût de la solitude, une excilalion croissante contre les écrivains dont il s'est parfois le plus inspiré, une sorte de mégalomanie qu'à la fin on voit poindre, laisseraient soupçonner en lui quelque germe morbide : « J'ai donné aux Allemands les livres les « plus profonds qu'ils possèdent... J ai donné à l'hu- « manité le livre le plus profond. » Mais si l'orgueil démesuré d'auteur devait signifier la démence, il n'est guère d'hommes de lettres, et jusqu'au dernier barbouilleur de papier, auxquels il ne faille ouvrir un cabanon dans une de ces maisons dites de santé.
11 y a d'ailleurs chez Nietzsche un absolu contraste entre l'homme, d'une modestie parfaite, d'une politesse exquise, d'un commerce sans aigreur ni àpreté, très aimé de ses élèves et chéri des femmes (lui qui dans ses livres leur prodigue l'insulte et les flagellations), et l'écrivain cynique qui souftlète au visage tous les principes sur lesquels repose l'ordre social établi. Irréconciliable ennemi de notre société pleine de mensonge, comme l'était Rousseau au siècle dernier, comme Rousseau, il exige le retour à l'instinct, à la nature, — dans le style le plus raffiné, — mais avec cette difïérence essentielle que Rousseau était un plébéien devant lequel se dressait un monde aristocratique, tandis que dans cet te démocratie prophétisée par Rousseau, aujourd'hui en voie de se réaliser entièrement, Nietzsche est l'àmc la plus orgueilleusement patricienne qui se puisse concevoir.
(i) Il était lui-même compositeur. Disciple enthousiaste de Wagner au début, il a raconté dans une brochure. Le Cas Wagner, traduite par MM. Damkl Halévy elDr.EYFUs, commen la musique de Bizel le guérit du wagnérisme.
Du haut de son Biirg féodal, il divise l'humanité en deux races, séparées par un abîme. D'une part, une minuscule élite, les Nobles, et gardez-vous d'entendre par là notre classe nobiliaire actuelle, composée en majeure partie de bourgeois gentilshommes, aux titres usurpés, et des descendants des familles guerrières et conquérantes, désormais hors d'emploi. Nietzsche emploie le mot Noble au sens primitif : ce sont les hommes de volonté, d'action, les individualistes, les ambitieux qui se sentent nés pour commander, dominer, créer. — L'autre race comprend limmense plèbe moutonnière, l'innombrable troupeau des bêtes de somme, les esclaves du préjugé, irrémédiablement voués à la haine et à la rancune contre ceux qui leur sont supérieurs. — Or, d après Nietzsche, tout ce qu'il y a de grand dans le monde ne s'est accompli que par les hommes d'exception, par les nobles ; tout ce qu'il y a de servile et de bas s'exécute quand les esclaves dominent, et c'est le cas de la démocratie, où le nombre écrase l'élite, où les lions sont opprimés par les lièvres.
Cette thèse correspond à deux façons diamétralement opposées d'envisager le développement de l'histoire. L'opinion aristocratique, celle de Nietzsche, celle de Renan, prétend établir que le progrès des sociétés est favorisé moins par la lutte pour l'existence que par la lulte pour la prééminence, c'est-à dire par le triomphe des grands hommes conducteurs de peuples, qui leur donnent un nouvel essor, une nouvelle vie; et, dès lors, le but de l'humanité, c'est de produire des grands hommes, de leur sacrifier les foules, de laisser s'exercer librement leur activité salutaire. — L'opinion démocratique, au contraire, celle de Tolsto'i également, voit dans les foules anonymes les véritables agents de
lliistoire, et dans les prétendus chefs de cliœur. de simples comparses souvent plus nuisibles qu'utiles. I!t la consLHiuence, cest le sacrifice de lindividu à la société, c'est la souveraineté du peuple, c'est le suffrage universel élevé jusquà l'infaillibilité mystique, c'est enlin le socialisme. La civilisation étant œuvre collective, ses bénéfices, au lieu d'être réservés au petit nombre, doivent appartenir à tous.
La vérité, croyons-nous, se trouve dans la conciliation de ces deux points de vue si exclusifs. La thèse aristocratique méconnaît les bornes de la puissance de l'individu, confond les conditions de la vie naturelle et de la vie sociale. Réduit à ses propres ressources,l'individu ne peut rien, il participa de la puissance et de la faiblesse de la société au milieu de laquelle il agit. Le conquérant a besoin d'une armée de braves» l'artiste d'un public intelligent, le savant, pour ses découvertes, des résultats accumulés de la science. L'homme d'Etat ne peut opérer de grands changements dans les affaires humaines, si l'esprit public n'y a été préparé à un degré considérable par les circonstances générales de son époque. — La thèse démocra tique, au contraire, n'accorde pas assez à l'individu : elle méconnaît qu'il y a dans l'homme d'exception quelque chose d'unique, que des médiocrités additionnées n'arriveront jamais à faire une supériorité, que toutes les sociétés de gens de lettres réunies n'écriraient pas l'œuvre de Voltaire, que tout le corps des sous-officiers n'accomplirait pas lœuvre stratégique de Napoléon, et qu'en dernière analyse l'élite est indispensable pour que le progrès s'accomplisse, et par élite nous entendons la minorité énergique et compétente, qui, dans toutes les branches de l'activité humaine^ devrait primer, diriger.
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Mais nous n'allons pas jusqu'à creuser un infranchissable fossé entre l'élite et la foule, comme le fait INietzsche, lorsqu'à l'étroite passion démocratique il oppose son aristocratisme non moins exclusif, qu'il voit d'une part quelques Titans, et de l'autre une fourmilière de Pygmées, sans tailles intermédiaires, et qu'il accorde aux premiers le plus exorbitant des privilèges, qui est de les alîranchir de toute règle et de touta loi.
D'après Nietzsche il n'y a pas une morale générale humaine, il y a deux morales. Pour les Titans et les Pygmées, les mots bon et mauvais ont deux sens opposés. Ceux que les anciens appelaient bons les puissants, les forts, ce sont ceux-là même que la foule déclare mauvais, car bonté, au sens antique, est synonyme de force, d'oppression, d'arbitraire. Au contraire, le bien pour les esclaves, c'est la pitié, la charité, l'amour secourable, cela même que les maîtres appellent mauvais. Pour le noble, point d'autre devoir que de développer librement ses instincts. L'individualisme, ou, en d'autres termes, régo'ïsme, l'immoralité restent ainsi l'apanage de l'élite :
L'égoïsiiie n'appartient quà l'être qui a 1 âme noble, j'entcndbi celui qui possède celte foi inébranlable que, pour un être tel que lui, d'autres êtres doivent rester naturellement assujettis et se sacrifier à lui. A 1 égard des êtres inférieurs tout est permis, et dans tous les cas dépasse les catégories du bien et du mal.
Donc, pour l'homme supérieur, ni religion, ni Etat, ni patrie, ni famille, ni autorité quelconque. Les institutions sociales ne valent qu'autant qu'elles lui permettent de dominer : mais qu'elles ne réclament jamais sa soumission.
FREDKHIC NIKTZSCIli: US
Dès l'âge de treize ans, Nictzsclie considériiit l)ieu comme lincarnalioii du mal. Son aversion inslindive pour le christianisme devint bientôt une horreur raisonnée. Cette religion d'esclaves, en e.\altanl l'ascétisme, la charité, la pitié, l'humilité, le renoncement, a mutilé les plus nobles instincts de l'homme, leur a «ubstitué de fausses vertus, d'où l'égoïsme n'est pas absent. Le christianisme, c'est la décadence. Jésus n'est qu'un juif décadent cloué sur l'arbre vénéneux de la croix. Son évangile a transformé le monde en un vaste hôpital peuplé de malades et de gardes-malades, quand le premier elïort de l'homme doit être de se bien porter. Nietzsche n'accepterait le christianisme que comme instrument de domination, à condition d'y jouer le rôle d'un Loyola ou mieux encore d'un Grégoire Vil, la carrière de Pape étant encore la plus belle pour une àrae enflammée de la passion du commandement.
Il n'est pas moins hostile à l'État démocratique qu'à l'Église chrétienne. Ces deux léviatlians ne cherchent à sentre-dévorer que parce qu'ils ont les mêmes visées : bestialiser les masses, étoiilVer toute initiative, toute volonté puissante, toute force personnelle qui ne s'exercent pas à leur profit. L'Etat est l'ennemi de la civilisation. Il n'est bienfaisant qu'à condition de tomber entre les mains d'un tyran « antilibér.d jusqu à la méchanceté ». 11 n'y a dans l'Ltat d'autre place pour l'homme supérieur que la dictature. Nietzsche a le culte de César, génie d'organisation et de guerre ; il n'a que du mépris pour Brutus, doctrinaire stérile et borné. L'exemple de Napoléon, plus fort que tout un peuple, prouve à quel point les foules s'attachent aux hommes qui savent commander.
Affranchi du joug de la religion et de l'Etat, Ihomme
d'exception doit se prémunir contre la tyrannie de la femme, l'éternelle Dalila. Nietzsche a le sens profond de ce danger. Plutôt tomber « entre les mains d'un assassin que dans le rêve d'une femme ardente». Le mariage n'est qu'une dégénérescence du concubinat. Mieux vaut penser et agir à l'égard des femmes d'une façon orientale, ne demander à ces félins perfides, qui cachent leurs griffes sous des gants gris perle, que du plaisir ou de beaux enfants. Les plus antipathiques sont celles qui visent à la supériorité, à l'héroïsme : Mme de Staël, Mme Roland paraissent à Nietzsche des exemplaires du beau sexe absolument « comiques », George Sand en particulier, « la vache écrivassière aux mamelles gonflées d'encre, dévorée d'une ambition populacière d'exprimer des sentiments généreux ».
Nietzsche ne s'incline enfin devant aucune autorité intellectuelle, il renverse toute lahiérarchie des esprits. Il met au premier rang les écrivains qui ont vu des hommes vivants et ont su les peindre tels qu'ils les voyaient, Machiavel, La Rochefoucauld, l'abbé Galiani, Stendhal, Dostoïewski, et au dernier rang les philosophes, les savants théoriques, ses bêtesnoires. Il traite Darwin de tête médiocre, Kant de tartufe, Spinoza d'empoisonneur.
Il admire deux grandes époques : l'antiquité classique et la Renaissance païenne, âges de demicivilisation fertiles en vrais caractères, primitifs d'instincts et raffinés de culture, trempés par le danger, la noble vie cruelle, et qui ont abouti au plus bel épanouissement de l'individu, à des types tels que César Borgia, le contraire d'un homme de décadence, ie bel animal de proie, le monstre admirablement sain.
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Et dans cette adiniralioii du passé. Nietzsche puise son horreur du présent. Incapaljle de ressentir de grandes douleurs et de grandes joies, l'iiomme moderne s'efTéniine ; au lieu de mettre son jjonheur à exercer sa force, il aspire au bien-être des paresseux, et des indignes, à un confort, à un luxe ignobles. Parce que sa méchanceté prend des formes rachitiques, que, n'osant plus assassiner, il calomnie, il nest p?s devenu meilleur. Ses prétendues vertus naissent de sa faiblesse, vertus de vieilles femmes aux yeux morts, aux passions éteintes. La seule école d'énergie virile, la guerra, tend à disparaître devant le mercantilisme et 1 industrialisme croissants. L'instruction primaire, la presse, en « éclairant » le peuple, faussent ses talents naturels, énervent ses instincts primitifs. Nous devenons de plus en plus des malades de la volonle.
Et entendez notre décadence même au sens physiologique. Grâce à la morale démocratique, cest-à-dire à la philanthropie et à l'hygiène, les faibles, les malsains survivent, se reproduisent, abâtardissent la race (et c'est aussi l'opinion d'Herbert Spencer. Avant donc d'améliorer l'espèce par l'éducation, il s'agirait de la régénérer par la sélection. Nous ne pouvons être sauvés que si une nouvelle noblesse parvient à se foim:r, une race de maîtres, qui se rapproche du type de VUebermensch, c'est-à-dire du Surhomme. L'Europe, sans distinction de frontières, devrait être gouvernée par ces hommes-là, et la masse leur être sacrifiée; à ce prix, la race humaine serait en progrès.
Et dans le plus étrange de ses livres, sorte d' « évangile pour hommes d'exception », de « Bible des Titans », Nietzsche, sous les traits du dieu Zarathustra. nous initie à la loi des forts : « N'épargne pas ton voisin... Gare-toi de Ihomme bon... Ne crois pasque
tu ne dois pas voler, commettre l'adultère... Sois dur, dur comme le diamant... Que la contrainte te soit aussi étrangère que le repentir. Sache que rien n'est vrai et que tout est permis, hormis la faiblesse, qu'elle s'appelle vice ou vertu... »
Voilà certes une morale dont la pratique est assez banale, mais dont la théorie ne l'est pas. Si, toutefois, nous dépouillons Zarathustra de son costume oriental, de son splendide décor de mer et de montagnes, digne de tenter le pinceau d'un Gustave Moreau, nous retrouvons en lui d'anciennes connaissances : les philosophes cyniques de l'ancienne Grèce, négateurs de la civilisation de leur temps ; Platon, lorsqu'il rêvait pour sa République une caste noble de guerriers ; Machiavel, quand il concilie la scelleratczza et la virtii ; de Maistre, lorsqu'il proclame la vertu mystique de la guerre, la nécessité du sang répandu pour l'épanouissement des chefs-d'œuvre, nous tiennent le môme langage que Zarathustra. C'est une sorte de lieu commun romantique que de proclamer les droits du génie, d'exalter la volonté malfaisante, et, en dérision du bourgeois, d'aller chercher dans les bagnes les hommes les meilleurs, ceux dont la bravoure et l'audace, au milieu de notre civilisation énervée, n'ont pu trouver dissue que dans le crime. Le cruellisme et l'immoralisme de Nietzsche, nous les reconnaissons chez le Karl Moor des Brigands de Schiller, chez les héros sataniques de Byron; chez le Vautrin de Balzac, chez le Julien Sorel de Stendhal. 11 n'est pas jusqu'à ce pauvre M. Nisard qui n'ait eu la fâcheuse inspiration d'exposer un jour, en Sorbonne, la théorie des deux morales, morale des maîtres et morale des esclaves, morale de César et morale des petites gens, théorie qui lui fut si fort imputée à crime, et qui, maintenant qu'elle nous
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revient dAIIemni^iio, recolle dans nos jeunes cénacles la faveur et l'applauilissenienll
Les vrais inspirateurs de Nietzsche ont été Schopcnhauor et Renan ; mais, au lieu de conclure, avec le bouddhiste de Francfort, au Nirvana, Nietzsche aboutit à l'exploitation des faibles, à la domination des loups. Pessimiste à l'égard de limmense majorité qui n'a qu'à se résigner, il est essentiellement optimiste pour l'élite, pour l'homme de proie et de joie.
L'analogie avec Renan est frappante : même conception essentiellement aristocratique de l'histoire: « En somme, la fin de Ihumanité, c'est de produire non des masses éclairées, mais quelques grands hommes... Toute civilisation est lœuvre des aristocrates. >> Même rêve de voir un jour se développer au sein de l'humanité une espèce supérieure :
Une large application des découvertes de la physiologie et du principe de sélection pourrait amener la création dune race supérieure ayant sou droit de gouverner non seulement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau et de ses muscles. Ce seraient des espèces de dieux ou déuas, êtres décuplés en valeur de ce que nous sommes, et ces quelques individus, en lesquels les nations seraient concentrées, se serviraient de l'homme, comme 1 honmie se sert des animaux...
La dévade Renan, c'estVUebermensch de Nietzsche.
Un même sentiment d'indignation et de révolte contre la basse démocratie, oppressive et niveleuse, a suggéré l'œuvre de Nietzsche, les Dialogues philosophiques de Renan, écrits à la lueur des incendies de la Commune, VHisloire de la Révolution de Taine, VIndividu contre VÉtat de Spencer. Mais l'erreur de
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Nietzsclie, et l'on ne saurait assez la souligner, c'est que pour lui, contrairement à Taine, îi Spencer, à Renan, individualisme est synonyme d'égoïsme, de droit à l'arbitraire (ce qui n'expliquerait que trop les représailles de la démocratie contre les hommes d'exception), tandis que la seule justification théorique de la force, c'est de réaliser la justice, comme l'antiquité l'a exprimé par le beau mythe d'Hercule.
L'œuvre de Nietzsche olïre deux aspects bien différents, par où il attire à la fois et rebute. Il attire^ parce qu'il a l'horreur du mensonge, parce qu'il combat la faiblesse et la mollesse comme des crimes^ parce qu'il nous veut sévères aux autres et à nousmêmes, parce qu'il prétend ramener des générations amollies et endormies à l'énergie, à la rudesse, parce qu'il ne considère comme grande et valant la peine d'être vécue qu'une vie de noble effort, de création, de sacrifice; et dans la triste médiocrité où nous nous débattons, où Diogène allumerait en vain sa lanterne pour chercher un homme, il semble porter en lui l'expression des souffrances présentes et le mystère d'une rédemption ù venir. —Ainsi s'explique l'enthousiasme qu'il inspire à nos Titans en herbe, comme aussi aux étudiants balafrés des Universités allemandes, dressés au culte de Bismarck, 1 homme de fer, le baron brigand.
ÎNIais il sépare l'homme de l'homme, il réduit l'individu à lui-même, le ramène ainsi nécessairement à l'orgueil, au dédain, à la vanité, à la méchanceté, à la jouissance personnelle, à cet épicurisme, à ce dilettantisme dont nous sommes infestés, et c'est par là qu'il plaît aux écoles décadentes, lui, le mortel ennemi de la décadence.
Nietzsche a voulu écrire le poème de la vie héro'/que
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et cruelle. Il n'est pas pliilusoplie, car il fuit les systèmes, qui. d'après lui, man(iuent de probité. A travers les fragments, les aphorismes, les maximes, les sentences et les portraits dont se compose son œuvre, nous avons essayé de suivre le lil de ses idées, mais ce lil casse plus d'une fois. Son humeur changeante exclut la pitié et comprend la pitié, bannit la douleur, puis vante sa vertu bienfaisante. C'est un psychologue, c'est un rêveur qui fait penser, mais qui vous promène sur les cimes dangereuses, le long des précipices, qui donne le vertige, à ce point qu'après lavoir lu on cherche des échelons pour descendre à la vie