‹ Les Maîtres de la pensée contemporaine (volume 2)Chapitre 11 sur 63 · MAX STIRNER ET SON MOI · texte numérisé non relu

MAX STIRNER ET SON MOI

Mode et philosophie, le rapprochement de ces deux mots pourrait sembler d'une coupable irrévérence puisque la philosophie vise aux vérités éternelles, e^ que la mode représente à ce point l'éphémère, qu'oc l'a définie le ridicule de demain. 11 y a pourtant des modes en philosophie comme en chapeaux et en cravates, et cette variété tient à bien des causes, à la manie contredisante, au besoin de changement, à l'impatience pour chaque génération de se faire sa place au soleil, de nier la précédente, de pousser à une révolution de la pensée et du goût, de détrôner des divinités bientôt surannées, d'élever de nouveaux autels. Hier encore Schopenhauer, Tolstoï tenaient le sceptre. On s'attristait, on nous peignait sous les plus noires couleurs les misères de la vie, on exaltait la pitié cordiale, « la religion de la souffrance humaine », paroles qui ont été prononcées la première fois avec sérieux, avec noble

éloquence, mais que d'autres depuis ont trop rt'pé»ées sans conviction, et qui menacent de lomb^T dans la fadeur. Aujourd'hui, c'est à deux Allemands, Max Slir ner et Frédéric Nietzsche, que vont, en Europe et en Amérique, dans de petits cercles dinitiés restreints, il est vrai, lengouement et la vogue. Jusqu'à présent, la philosopiue était considérée, par définition môme, comme l'amour de la sagesse. Stirner et Nietzsche se distinguent des philosophes du commun en ceci qu'ils font consister la sagesse dans l'immoralité. Leur néo cynisme forme l'antipode du néomysticisme et du néo-catholicisme, mais ces courants contraires expriment un même malaise, un même mécontentement dans notre civilisation présente. Les néo-cyniques se proclament immoralisles. Selon leurs disciples, « il n'y a rien de plus sot que l'idée de mo- « raie; après Stirner et Nietzsche, nous pouvons nous « dire vriiment cela.. (1). L'histoire universelle nous « enseigne qu'un peuple moral est presque toujours « un peuple saus esprit, il ne crée rien, il ne progresse « pas. Les désirs, l'aspiration à jouir, et le sentiment « intense de la jouissance sans scru[)ule moral, c'est « là le sol sur lequel croissent et s'épanouissent lei « fleurs les plus éclatantes de l'esprit (-2?. »

Il n'est point détrangeté que les Allemands n'aiei t mise en système ; celle-ci du moins comble une iacun Nous possédions la littérature brutale, le théâtre crur \. liste, il nous manquait la philosophie cynique; m us l'avons, l'harmonie est complète. De plus, cette phi'osophie s'adapte si bien à certaines mœurs contemp^-

(i) Die Gesellschafl, 18G2, Heft II. p. 1022. (2) A. Gerecke, Die Aussichtslosigkeil des Moralismus ; Zu rich, 1892.

raines, qu'elle ne fait qu'en maximerles pratiques. Au lieu de prêcher des vertus qu'on se garde de suivre, n'est-il pas plus simple, plus loyal, de construire ses théories d'après sa manière d'être? Cela rétrécit peutêtre le champ de la morale, mais cela met en parfait accord les paroles et les actions (1). Stirner et Nietzsche ont encore cela d'intéressant qu'ils nous offrent la dernière expression des doctrines antireligieuses, antimorales et antisociales propres aux époques de décadence, de désagrégation.

Max Stirner (2), de son nom bourgeois Gaspard Schmidt, vécut fort obscurément ; de lui nousne savons presque rien. Né à Bayreuth, en 180B, il étudia comme Faust la théologie, puis la philologie et la philosophie, et passa la pius grande partie de son existence à Berlin, enseignantdanslescollèges,professeurà uneécolesupérieure de jeunes filles, où nous avons toutes raisons de croire qu'il ne répandait point ses doctrines. L'ouvrage qu'il fît paraître à Leipzig, en 1843, sous ce titre obscur: L'Unique et sa Propice té, souleva certaines polémiques, mais n'enrichit point l'auteur. Ses dernières années ■s'écoulèrent dans la solitude. Il mourut pauvre, ignoré, en i8o6, sans la consolation de prévoir cette sorte d'auréole posthume, dont les premiers feux commencèrent à briller en 1882, lorsque fut publiée une seconde édition de son livre, quarante ans après la première.

(i) DouDAN, Lettres.

(2) Max Stirner, Der Einzige iind sein Eigenllmm ; Leipzig, 1882. — Saint-René Taillandier, Éludes sur la Révolution en Allemagne, i853. — R. Schellwien, Max Stirner und Friedrich Nietzsche; Leipzig, 1892. — M. Kronenbero, Max Stirner, Die Nation. 9 et 6 juillet 1892. — R. von Gottshall, Die Deutsche National-Littéral ur, V, II, p. 157. — E. Bernstein, Die Soziale Dok- Irin des Anarchimus, Neue Zeit., 1891-1892, n" 14.

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Pour mieux iiUerpréterNielzsche, nous avons besoin (le Slirner ; pourcomprendre Stirner, il faut remonter ju-quà Hegel, et suivre chez sesdisciples les ravages de 1 esprit danalyse, ver perpétuellement rongeur à la racine du sentiment et de la pensée. Théorieien de la Restauration, Hegel professait à Berlin une pliilosophie d'Etat; sa doctrine était conservatrice, mais sa méthode ne rétait point. Il enseignait « qu'il n'y a pas de religion, mais des religions; pas de principes, mais des faits; pas de morale, mais des mœurs » (1). Il livrait à ses élèves l'arme à deux tranchants de sa dialectique, qui, une fois en mouvement, ne s'arrête plus. David Strauss l'emploie à détruire l'appareil extérieur de l'Église, le dogme {Vie de Jésus, 1835). Après lui, Feuerbach, qui reproche à Strauss et à Bruno Bauer leur timidité, leur pusillanimité, s'en prend aux sentiments religieux : la divinité n'est que l'ombre de l'homme projetée dans le ciel, et douée d'attributs humains; — il résoud la théologie en anthropologie, la religion en culte de l'humanité [Essence du christianisme, 1843). Vient alors Max Stirner, qui démolit à son tour lidole Humanité, et la remplace par le culte du moi [L'Unique et sa Propriété, 18 io). Enfin, Nietzsche {Œuvres, 187-2-1889) réserve à l'homme supérieur le

(i) Biographie de Schérer, par M. Gréard; Paris, Hachette. Dans ce livre si émouvant pour ceux qui s'intéressent aux drames de la conscience, on voit Edmond Schérer partir du calvinisme intransigeant, pour aboutir, sous l'inlluence de Hegel, à la négation du progrès moral et de la religion humanitaire : « L'humanité, une grande famille I.. écrit-il dans son testament philosophique... Entre nous et tout bas, la déesse Humanité ne ressemble-t-elle pas souvent à une guenon ? » L'histoire de la pensée de M. Renan depuis le séminaire de Saint-Sulpice jusqu'à ses Drames philosophiques nous fait assister à une évolution analogue.

droit à l'égoïsme que Slirner revendiciue pour chacun traite de même la religion humanitaire de pur jésuitisme, et ne voit en David Strauss, qui passait au début pour le plus hardi novateur, que le dernier des Philistins.

Avec l'élégance correcte d'une logique inflexible, Stirner prétend démontrer « que l'humanité n'existe pas, que l'homme ne doit pas se soumettre à quelque chose d'extérieur à lui-même, divinité ou humanité, peu importe, et qu'enfin il n'y a d'autres droits que les droits de l'individu » :

Homme, lu as des revenants dans ta tête, tu as une fêlure dans le cerveau! Tu te figures de grandes choses, et lu le peins tout un monde divin, qui existe pour toi, un monde des esprits vers lequel lu es appelé, un idéal qui le fait signe. Tu as une idée fixe. Ne crois pas que je plaisante, ou que je parle par métapliore... si je liens Ihumanilé presque entière pour composée de véritables fous, de fous à enfermer. Ou'estce donc qu'une idée fixe? Une idée qui s'est imposée aux hommes... Et telle vérilé de foi, dont on ne doit pas douter, par exemple la majesté du peuple, qu'on ne doit pas ébranler, la vertu, contre laquelle le censeur ne doit pas laisser passer le moindre petit mot, afin que la moralité se maintienne pure, etc.. ne sont ce pas là des idées fixes? Qu'un pauvre fou, enfermé dans un asile, soit possédé de la folie qu'il est Dieu le Père, l'empereur du Japon, le Saint-Esprit, etc., ou qu'un bon bourgeois s'imagine que sa vocation est d'être un bon chrétien, un citoyen loyal, un homme vertueux, etc., dans les deux cas c'est la même idée fixe.

Or ces idées fixes, ces idées fantômes, représentées par des êtres physiques, l'État, l'Église, la Société, 6ont des vampires qui sucent le sang de l'homme livaut. Il n'est libre qu'à condition de les nier, de les

chasser de son esprit, de leur refuser obéissance, et cette liberté n'est réelle que s'il en use pour lui mènvî, s'il fait de son moi le conimenceiiient, le milieu et la fin de tout. Tous les liens sociaux existants ainsi rompus, il répondra comme dans la MéJee de Corneille :

Que vous rcsle-lil ?

— Moi, Moi, dis-je, et cest assez.

Mais le moi de Stjrner, c'est-à-dire chaque personnalité particulière, n'a lien de commun avec le moi abstrait de Fichte, si grand devant la nature, si humble devant la loi morale, car Stirncr dissout toute morale dans régo'ïsme ! « Je suis l'unique, il nij a que moi », voilà ce que dit VEgo, lorsqu'on se frottant les yeux il s'éveille du sommeil des siècles, et qu'il s'aperçoit que les impératifs catégoriques de la morale, qui l'ont tourmenté, oppressé, et auxquels les hommes croient encore, ne sont que des chimères. Au nom de ces chimères, ceux qui gouvernent, ceux qui dirigent et enseignent, pédagogues, montreurs d'ours, font danser les autres au son de la llùte, les obligent à force gambades, auxquelles leur 7720/ alîranchi ne les emploierait jamais.

Cet individualisme radical se distingue pourtant de l'égo'ïsme grossier, en ce sens que Slirner ne nie pas les sentiments dits altruistes, il se refuse seulement à leur accorder le caractère d'obligation : « Je ne conn;iis aucune loi, j'aime chaque homme, mais avec la conscience de régoïsme, c'est-à-dire parce que cela me plaît, parce que cela me rend heureux, et que je ne songe d'ailleurs point à me sacrifier à lui », peut-être aussi parce que je puis plus obtenir des autres hommes parla

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bonté que par la dureté. J'aime mon aimée et si j'obéis au doux commandement de son regard, c'est encore par égoïsme... Jai pitié de tout être qui sent, et son tourment me tourmente, son plaisir me plaît, je puis le tuer, mais non le martyriser », et cela sans perdre la tranquillité de ma conscience, le sentiment de ma propre perfection, car le vice n'existe pas. Toutes les règles étant purement imaginaires, nous ne pouvons les violer : « Nous ne sommes pas, comme dit la religion, des pécheurs, nous sommes parfaits, car nous sommes à chaque instant tout ce que nous pouvons être. » Enfin, je n'ai pas de destinée, pas de vocation, non plus que la fleur. Je ne m'jittache à rien. Je revendique seulement le droit de ne vivre que pour moi, de jouir du monde, de vivre heureux. Tout ce que je puis prendre et retenir m'appartient, devient ma propriété: persuasion, prière ou violence, mensonge, tromperie, hypocrisie, tout moyen m'est légitime : la force seule crée mon droit. Que me fait le bien du peuple ? C'est le mien qu'il me faut. La liberté n'existe que par l'égoïsme :

Un chien voit l'os en possession d'un autre ; s il s'abstient, c'est qu il se sent trop faible. Mais l'homme respecte le droit d'autrui sur un os. Cela passe pour humain ; le contraire, pour un acle de brutalité ou d'égoïsme. Ne me parlez donc pas de justice et de bien public ! Qu'ai je à faire du bien public?... Le bien public, comme tel, n'est pas mon bien... Le bien public peut exulter, pendant que je dois m'aplalir ; prospérer l'Etat, pendant que je meurs de faim. L'égoïsme ne sera pas satisfait de ce que l'autorité, chargée de justes distributions, lui donnera et lui accordera au nom de la communauté; il dit simplement: « Empare-toi de ce dont tu as besoin. »

Il n'y a pas de devoirs sociaux, il n'y a que desinté-

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rets. La propriété est un vol. xMais poiirriuoi nous plaindre que les autres nous volent? C'est nous qui sommes coupables de les laisser à leur tour sans les voler... Associons-nous donc, afin de voler de nouveau ce qui est entre les mains du petit nombre, et pour cela fondons des associations d'ego'isies. Rien n'attache l'individu aux autres que son intérêt. 11 s'en détache sans scrupule, s'il n'y trouve plus son compte. Un parti est une partie liée. Dire que l'on est d'un parti, c'est dire qu'on est de la partie, qu'on prend part...

« Meure le peuple, s'écrie Stirner, pourvu que lindividii soit libre! Meure l'Allemagne, meurent toutes les nations européennes, et que, débarrassé de tous ses liens, délivré des derniers fantômes de la religion, l'homme recouvre enfin sa pleine indépendance I »

Stirner dresse ainsi la souveraineté de son moi sur la ruine de toute autorité divine et humaine. Néron, lorsqu'il brûlait Rome pour son plaisir; Louis XIV dans son palais, entouré de ses courtisans et de ses gardes, lorsqu'il disait: « L'État, c'est moi », n'étaient que des mouches modestes, comparés à ce pauvre professeur de Berlin dans sa mansarde solitaire, car celui-là pensait: L'Univers, c'est moi. Homo sibi Deus, L'athéisme humanitaire de Feuerbach se résout ainsi dans Végothéismede Max Stirner, dans la sainte religion du moi, de tous les cultes secrètement le plus répandu, et qui survivra sans doute lorsque tous les autres seront abolis.

Les historiens de la philosophie ne prennent guère Stirner au sérieux, et lui refusent les honneurs d'une réfutation en règle. Son livre est simplement cité comme un curieux produit de la sophistique hégélienne, et lui-même est classé parmi ces virtuoses habiles à danser sur la corde raide du paradoxe et k

jongler-avec des abstractions. Car l'individu de Stirner n'est qu'une abstractiou. Il n'y a d'uniques que dans les maisons de fous. Par tous nos besoins, notre éducation, notre activité, nous dépendons des autres. « Aucun de nous, dit excellemment M. Brunetière,n"a le droit de se poser en maître absolu de ses actes et de ses pensées même, parce qu'il n'est aucun de nous qui n'appartienne autant à la société qu'à luimême, pour ce qu'il lui doit de bienfaits dans le passé, pour ce qu'il en réclame d'aide ou de secours dans le présent... » Jusque dans les associations de malfaiteurs, lorsqu'il s'agit de partager le produit du vol, l'individu doit se soumettre à une certaine règle, abdiquer une partie de son intérêt... Stirner oublie que la vie et l'activité humaine ont des lois naturelles, et qu'il ne suflit pas d'un raisonnement pour les supprimer ; il oublie que l'Etat est fondé non sur une idée fantôme, mais sur l'éternel instinct de conservation des individus. Etant donné que l'homme est un animal sociable qui ne pourrait vivre seul, il idul qu'il s'arrange pour donner à son égo'isme individuel une juste part de satisfaction, mais aussi pour faire des concessions nécessaires aux autres égoïsmes dont il a besoin. C'est là une question de mesure, non de choix exclusif. Prétendre tout ramener au moi, comme les égotistes, ou sacrifier l'individu à la collectivité, comme les socialistes, ce sont des erreurs qui ne peuvent naitre que dans des esprits qui ne s'appliquent à ne voir qu'un côté de la question, alors que les deux sont inséparables. De pareils sophismes n'ont de portée ni en logique, puisqu'il suffit de les opposer l'un à l'autre pour qu'ils se réfutent réciproquement, ni en réalité, puisque la force des choses ramènera toujours à son ordre les réfractaires qui voudraient s'en écarter. Et

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de fait, si Max Stirner. qui fui un iiomme doux, paisible et studieux, vivant dans la froide exalt.itiun de sa pensée solitaire, avait tenté de mettre ses théories en pratique, 1 1 pclice et les juircs de Berlin l'eussent vite rappelé au sentiment du réel, que les philosophes perdent volontiers.

.Mais à défaut de valeur philosophique, on doit accorder une certaine importance historique au livre de Stirner. De tous les ouvrages sarti.s de la Gauche hégélienne, qui battait en brèche le trône et lautel, il exprime avec le plus de véhémence la prote^^tation de 1 ccol? contre la discipline coercitive, étoulfante, de l'état prussien avant 1848; il raille ce libéralisme timide qui nose conquérir la liberté par la force. Proudh u. le contemporain de Stirner, théoricien de lanarchisme comme lui, épouvantait de même par ses formules radicales les bourgeois de Louis-Philippe '1). Stirner et Proudhon apparaissent comme des oiseaux avant-coureurs de la tempête ; ils annoncent la révolulion.

Faut il chercher, de même, un sinistre présage dans cotte résurrection d'un livre oublié, dans cette floraison nouvelle du paradoxe antisocial, qui s'exprime dans des ouvrages tels que Les Anarchistes, de John lU'nry .Mackay 2), et avec originalité, avec grâce dans L'/-Jnnemi des lois, de M. Maurice Barres. « De toute sincérité, dit le héros de M. Barres (et peut-être aussi son meilleur ami), je me crois d'une race qui ne vaut

(i) Mais Proudhon même, au.ic yeux de Stirner, parce qu'il combat contre l'égoïàme, ne fait que continuer le principe cluétien de l'amour, du sacrifice pour l'ensemble, et Stirner le n'-pudie, au même litre que Robespierre et Sainl-Just, comme un cafard.

(2] Die Anarchislen; Zurich, \'gi.

que pour comprendre et désorganiser. » D'autre part, c'est peut-être un symptôme rassurant que cette scission de la plîilosopiiie révolutionnaire en deux écoles irréconciliables, celle qui prétend sacrifier l'individu à la société, et celle, au contraire, qui revendique les droits absolus de l'individu contre la société. Quoi qu'il en soit, l'école anarchiste, philosophique et militante vénère en Stirner le Père de son Eglise et s'efforce de propager sa doctrine. « Bonnes mœurs, majesté, vérité, serment, droit et loi, patrie, amour, mariage, V Unique de Stirner se rit de tout », s'écriait récemment un compagnon à une réunion publique de Berlin. Et dans une élégante analyse du livre « libérateur » de Stirner, de son Cantique des cantiques de l'egoïsme, publiée par une revue française (1), M. Théodore Bandai écrivait : « Il suffit d'avoir lu ce livre, pour se sentir à l'instant purifié de péché, garanti d'erreur et exempt de joug, pour être un homme libre, comme Stirner le fut, peut-être le seul en ce siècle. » Notons enfin que l'anarchisme de Stirner diffère de celui de Kropotkiue en C3 sens que l'un est fondé sur l'égoïsme absolu, l'autre sur l'altruisme le plus pur. Le prince russe est persuadé qu'il suffira de supprimer toutes les institutions sociales, pour que les hommes s'embrassent entre eux, comme les anges et les élus dans le tableau du Paradis de fra Beato Angeîico, tandis que Stirner ne conçoit le monde à venir que sous forme d'associations d'égoïstes. L'un et l'autre ont pour commentaire éclatant la bombe de dynamite. Supposez maintenant une société composée d'uniques, où chacun n'aurait d'autre droit, d'autre protection que sa propre force. Elle aboutirait à ceci, que

(1) Enlnliens politiques el lilléraires, septembre 1892.

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l'unique le plus puissant jetterait les autres par terre, se mettrait au-dessus de tous, les exploiterait à son profit. Parlant de ce principe que l'homme est un loup pour riiomnie, llobbes, témoin des guerres civiles de son temps, conclut, comme conséquence nécessaire, à la fondation de l'Ktat despotique. Et l'histoire consacre la Ihéorie. Quand un Etat tombe dans lanarchie, quand ses membres se désagrègent en une poussière, en un tourbillon d'atomes, quand il n'y a plus de partis, mais seulement des factions, des si/iulicats d'égoïsles, où chacun ne songe qu'à son intérêt propre et à s \ vengeance, alors, au moment psychologique, on voU entrer en scène le grand Egoïste, le Dictateur, le César ou le Césarion, qui va dompter tous ces égoïsmes rivaux, les organiser, les discipliner, les conduire au bulin, au carnage et à la débâcle.

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