LA RELIGION DE LA BEAUTÉ
M. de La Sizeranne a publié sur Ruskin et la Religion de la Ecaillé un livre qui se trouve entre toutes les mains délicates, les mains finement gantées, si chères à Renan. M. Filon a entretenu jadis les lec teurs du Journal des Débats de Ruskin, réiormateur du goût (2). Nous nous occuperons de Ruskin, rénovateur social, aidé eu cela par l'excellente Histoire du socialisme en Angleterre, de M. Métin (3), qui nous renseigne admirablement sur les alentours de notre sujet.
L'Angleterre passe pour la terre classique de l'individualisine, du laissez faire, de l'hostilité à l'intervention de l'État. Dans sa biographie de Sidney Smilh, M. Chevrillon a esquissé de main de maître le type le plus accompli du bourgeois anglais, à cette mode
(i) Ruskin el la Religion de la Beauté, par Robert de la Sizebanne; Paris, Hachette, iSyy.
(2) Édition rose du ii avril iSgS.
(3) Paris, F. Alcan, 1897.
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d'autrefois, pure expression de la philosopliie du dixliuilième siècle. C'est le whirj satisfait, l'iiomuie du sel/-/iclp, l'esprit positif qui ne s'inquiète que des faits, dédaigneux de l'art, de la poésie, du sentimentalisme vague et des idées générales. Sa conception de la vie, légèrement tournée en caricature, se résume comme il suit : le devoir de l'homme consiste à être heureux; le bonheur augmente avec le nombre des guinées; la religion rend apte à gagner beaucoup de guinées en ce monde et à faire son salut dans l'autre. L'État est une Compagnie d'assurances des citoyens entre eux, pour la garantie réciproque de leur liberté et de leur propriété; l'État remplit sa mission si le roastbeef et les pommes de terre sont à bon marché.
Les libéraux qui partageaient ces opinions se virent dérangés dans leur quiétude par l'agitation des classes ouvrières, suivies de nombreuses émeutes sociales au temps du Chartisme (1831 à 1848), en conséquence des immenses perturbations causées par l'avènement de la grande industrie.
Ces troubles étaient de nature à attirer la sollicitude des politiques et des hommes de cœur sur le sort des classes laborieuses. Un nouvtl esprit anime les romans de Dickens, de Disraeli; Stuart Mill, dans son œuvre économique, s'écarte de ce que M. Sidney Webb appelle « les crudités vieillies de l'École de Manchester ». La protestation la plus véhémente fut celle de Carlyle (1705-1881). 11 tonne contre les péchés d'omission des classes dirigeantes, et dénonce l'idéal d'un Sidney Smith comme un Calhéchisme de cochons. Il est piquant de rappeler, à ce propos, quel tyran domestique fut Carlyle, et à quel point cet apologiste enthousiaste de l'altruisme faisait, dans son ménage, de son cher moi le centre du monde. Après ses pages enflammées, il
•est bon de relire Tinoubliable portrait qu'a tracé de lui IMrae Arvède Bariiie.
A Carlyle se rattachent deux séries de réformateurs sociaux : les chrétiens, Maurice Kingsley, qui traite les économistes non plus de cochons, mais d'oies; et les artistes, dont Ruskin fut l'initiateur et le maître.
Né en 1819, retiré de la vie active en 1884, Jobn Ruskin est le fils d'un marchand de sherry, amateur de voyages et d'art, qui lui laissa cinq millions.
Quand on hérite de cinq millions, il est aisé d'envisager la vie par le côté esthétique. Ruskin se voua au culte de la beauté {a thing of beauty is a Joyfor ever[i]). L'art fut son refuge. Il parcourut la terre d'Italie, remit les primitifs en honneur, et communiqua son enthousiasme aux jeunes gens cultivés d'Oxford.
L'esthétique le conduisit à l'horreur de l'industrialisme, à la haine de l'économie politique. La fumée de l'usine est une lèpre qui ronge les monuments, déshonore les villes, souille le paysage. Un pays riche est un paj's laid. La machine dégrade la personne humaine, crée le chômage, l'alcoolisme, la vie monotone, abrutissante, infiniment misérabb de l'ouvrier moderne. L'économie politique, fondée sur la concurrence, sur 1 égoïsme par conséquent, la science sans cœur selon le mot de Carlyle, sanctionne cette dégradation.
Ruskin entreprend de moraliser, d'esthéliser l'économie politique. Jusqu'ici les économistes se sont occupés de la production, de la distribution des richesses. Mais le plus important, c'est la façon dont on en use. Ruskin s'adresse aux gens riches : le seul usage légitime de ce qu'on possède, c'est de soutenir le plus de
(i) Keats, Ëndymion.
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vies li,ini;iiii('s jiossiblc, au \)o\\\[ de vue i)li\sif|uc, intelleeluel el nioi'iil. Le rùle sucial de la ricliesse consiste à entrclenir beaucoup dœuvres avec son ai-i;cnt. 11 ne faut passe demander combien un peuple produit de travailleurs, mais combien de vies humaines il rend tolérables. Le pays le plus riche est celui qui nourrit le plus grand nombre d'êtres humains libres et heure .ix.
C'est mêler la science et la morale, confondre des disciplines difTérentes. L'économie politique n'est ni morale, ni immorale, elle est plutôt amorale. La médecine, l'hygiène enseignent à maintenir le corps vigoureux, sans se préoccuper de l'emploi de cette vigueur: nous pouvons aussi bien nous en servir pour assommer notre voisin que pour lui porter secours. Dans la création, la distribution de la richesse, les économistes constatent le mobile général de l'intérêt personnel, qu'il ne faut pas confondre avec l'égo'isme. Nous prenons un intérêt personnel à servir d'autres intérêts que les nôtres, ceux de notre famille, de notre cité, de notre pays. Cela concerne la morale et non l'économie politique.
M. de La Sizeranne ne manque point de souligner les exagérations de Ruskin. Le régime présent, si décrié des rêveurs, et malgré ses côtés d'ombre, n'est pas le meilleur des mondes possibles, mais il est le meilleur des mondes actuels. Sans le comparer au moyen âge, que chacun colore à sa manière, il suffit de constater que dans les régions privées de grande industrie, l'Inde, la Russie, l'Irlande, la situation des classes laborieuses est infiniment plus précaire.
Au reste, Ruskin s'est souvent contredit, « contrepensé n avec la même chaleur de conviction. Il procède lion par démonstrations, mais par images et para-
boles. Il s'est formé à la lecture de Shakespeare et de la Bible.
Ruskin u'est pas seulement un poète en prose éloquent, il est homme d'action et a tenté de mettre en pratique ses pensées dominantes. 11 a acquis des bijoux pour les musées et du pain pour les taudis. On a vu ce millionnaire pratiquer avant Tolstoï le travail manuel. En 1871, il fournissait des terrains aux communistes de diverses écoles pour y réaliser leurs théories; mais cet essai ruineux n'aboutit qu'à l'établissement de quelques cabarets. Novateur rétrograde, il s'est mis en tête de faire rebrousser chemin à son siècle : il fonde la Guilde de Saint-Georges, en lui donnant pour mission de remplacer la machine par le métier à bras. Le drap de ses redingotes, la toile de ses chemises sont tissés à la main, et il devient de mode de mettre des Ruskin linen dans les corbeilles de mariées. La librairie qui publie les œuvres de Ruskin est installée en pleine campagne, et les livres y sont conduits dans une charrette en manière de protestation contre les villes et les chemins de fer. 11 se trouve que Ruskin a fait, malgré lui, une excellente réclame. Les volumes, d'un prix élevé, rapportent 100.000 francs par an. Les bénéfices de l'auteur eussent été moindres^ s'il eût poussé la logique jusqu'à répudier l'odieuse imprimerie, et ne se fût servi pour répandre sa pensée que de simples copistes, comme au bon vieux temps.
Le mérite de Ruskin, c'est d'avoii appelé vers les masses l'attention des artistes et des lettrés. La grande influence de son enseignement à Oxford contribua à déterminer le mouvement d'extension universitaire que nous a décrit M. Max Leclerc. L'université vient apporter aux foules le pain de l'intelligence, les initier à l'art, à la philosophie. Mais accroître inconsidéré-