‹ Les Maîtres de la pensée contemporaine (volume 2)Chapitre 17 sur 63 · JOHN RUSKIN ICI · texte numérisé non relu

JOHN RUSKIN ICI

ment la culture, n'est-ce pas augmenter la capacité de souffrir, le dégoût de vivre chez des êtres malheureusement voués à ces tâches dures, à ces besognes grossières qui doivent pourtant être accomplies.

C'est alors la société qu il faut bouleverser, remanier de fond en comble. Certains disciples de Ruskin n'ont pas reculé devant cette conséquence logique. Ruskin avait })rèché la fraternité plus active, plus démocratique que celle de Carlyle, qui invoquait le héros providentiel. Bien qu'il revendique dans ses brochures ouvrières des mesures telles que le minimum de salaire, les retraites, les assurances contre le chômage, Ruskin réprouve le socialisme. Il considère l'égalité comme chimérique : un État bien constitué ne peut, d'après lui, se fonder que sur la puissance héréditaire. Pour que le socialisme devînt possible, il faudrait préalablement abolir la convoitise et la vanité. Mais ses élèves ne s'embarrassent pas pour si peu : ils vont jusqu'à Karl Marx, jusqu'à Kropotkine. Le dessinateur Waller Crâne, dans ses Cartoons for the cause (i886 1890), trace des allégories de la Commune dans le style de Botticelli : latroce burin de Goya eût été plus conforme au modèle. Les demoiselles Rossetti, nièces du célèbre peintre et poète, publient une feuille anarchiste incendiaire La Torche, qui, du reste, n'a pas tardé à s'éteindre dans l'atmosphère du brouillard londonien. En Angleterre, de telles excentricités ne tirent pas à conséquence. Rarement l'esprit pratique perd, chez les Anglais, ses droits. Le poète tapissier, décorateur d'un goût si original, William Morris, qui s'intitulait : Éducaleur communiste anticatastrophique, est mort récemment, laissant non à une communauté quelconque,mais à ses héritiers naturels, comme le dernier des individualistes, un million cinq cent mille francs.

L'union des classes, à laquelle travaillaient avec tant de zèle les artistes, les philanthropes, les chrétiens de la génération précédente, a plutôt été une trêve (de 1850 à 1880) qu'une paix définitive. Elle était favorisée plus peut-être par les circonstances économiques que par les prédications sociales. L'Angleterre dominait le marché du monde. Les ouvriers prospéraient. Alors se développèrent les Unions riches, puissantes, plutôt pacifiques, à demi réconciliées avec Tordre bourgeois : elles étaient censées apporter au monde et appliquer un nouveau principe ; à la place du chacun pour soi, résultat de la concurrence, ne pratiquent-elles pas un système d'altruisme, d'aide mutuelle? En réalité, aucune création sociale, remarque M. Sombart, ne repose plus brutalement sur l'égoïsme, que les anciennes Unions. Diplomates vis-à-vis des patrons, impitoyableuient fermées aux ouvriers inférieurs, limitant strictement le nombre des apprentis, ellesreprésentent l'égoïsme corporatif dans tout son éclat. Nulle trace en elles de cette fraternité généreuse, dont le socialisme doit être imbibé.

Depuis 1880, les crises, les chômages, la concurrence des autres pays sur le marché du monde ont compromis la paix sociale. L'esprit des nouvelles Unions, créées par des couches d'ouvriers moins habiles, moins bien partagés, se révèle plus agressif. La proposition des Fabiens, au Congrès de Londres, de faire alliance avec les partis bourgeois a été accueillie par un iolle universel. « Jamais, écrit Ruskin, les classes supérieures n'ont témoigné plus de sympathie, plus de charité aux classes inférieures, et jamais elles n'ont été plus haïes. » Voilà un résultat imprévu de la philanthropie sociale.

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