LE BILAN DU DIX-NELVILME SIECLE
La philosophie, ce roman de la nature et de l"âme, nous a olTert des solutions nouvelles de réternelle énigme, ou plutôt a rajeuni les solutions anciennes sous des mots nouveaux. Hegel a développé l'idée féconde d évolution de devenir. L'Absolu, la Chose en soi de Kant, a changé de costume pour s'appeler la Volonté de Schopenhauer, VInconscicni de Hartmann, V Inconnaissable de Spencer, et c'est bien là son véritable nom. Le progrès de la métaphysique semble consister dans le crilicisrae kantien, dans une connaissance de plus en plus certaine des bornes de l'esprit humain, semblable à l'écureuil en cage, réduit à tourner toujours dans le même cercle fermé.
Parallèlement au progrès des sciences et de la philosophie, le réveil religieux a été général au dix-neuvième siècle. 11 s'est traduit par la multiplication des sectes protestantes et des ordres catholiques. LÉglise romaine semblait dans un état désespéré à la fin du dix-huitième siècle : elle s'est relevée avec une vigueur nouvelle. La lutte entre l'Église et la Révolution s'est poursuivie en France avec des alternatives de succès et de revers. Mais qui oserait dire : «■ Ceci tuera cela. « L'Eglise a résisté à de formidables assauts, à la conquête de Rome, au Cnllurkampf. La barque de Pierre a été conduite à travers les orages par un des plus grands hommes qui aient illustré l'histoire de la Papauté.
Des entreprises ont été tentées pour constituer une morale théorique en dehors de la révélation et des sanctions religieuses. Pratiquement, les hommes sont-ils devenus meilleurs ? C'est une question. Peutêtre y a-t-il substitution de vices et de vertus plutôt que progrès véritable. Notre sensibilité ne pourrait tolérer le spectable des tortures et des supplices qui ve-
naient à peine de disparaître il y a cent ans. La philanthropie se répand, la charité,dans la société mondaine, devient une manière de sport. Tolstoï a ses partisans, mais Nietzsche, qui exalte la dureté, ne manque pas de sectateurs. Les guerres d'Afrique nous prouvent que les peuples civilisés reprennent aisément la férocité originelle. Les crimes et les délits ne diminuent guère. L'alcoolisme exerce de croissants ravages. Nos grandes cités jouissent, il est vrai, d'nne sécurité relative. Nombre de malandrins se contentent de fructueuses escroqueries de Bourse. Les formes de nos passions, dans la vie privée, se sont adoucies sensiblement, et nous devons nous féliciter de cet adoucissement, sans pouvoir nous enorgueillir d'une amélioration essentielle.
Enfin, sommes-nous plus heureux que nos pères? La gaieté était jadis plus fréquente. On affrontait avec plus de force, plus de résignation, les épreuves de la vie. Notre sensibilité s'est affinée, est devenue plus vibrante. Au sein du bien-être nous sommes tourmentés par plus de désirs et plus sujets à l'ennui, au milieu même de la variété et de l'agitation, que dans le calme del'habitude. L'amour est plus exigeant, l'ambition plus générale, les aspirations plus complexes. Le bonheur est le prix de la modération et non le fruit du progrès. La civilisation ne nous apporte pas un bonheur tout fait, car le bonheur n'est pas, comme le flambeau de la vérité, chose objective et transmissible, c'est un état subjectif et personnel, infiniment fragile, puisque la soufirance d'un seul désir non satisfait efface tous les biens. De subtiles maladies de l'âme commencent à se répandre. La folie et le suicide enflent leur budget de victimes. Jamais poètes n'exprimèrent une plainte aussi profonde, amère et
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désespéréeque celle qui sexhalede l'œuvredunByron, d'un Shelley, d'un Sully Prudhoranie, et il était donné à notre âge de voir la philosophie du néant (1) couvrir d'un crêpe immense l;i terre et les cieux.
Optimisme et pe-simisme, foi et incroyance, individualisme et socialisme, nationalisme et esprit cosmopolite, amour de la paix et passion pour la guerre, haine de races et luttes de classes, le siècle qui vient de finir a heurté tous ces sentiments contraires dans une ardente mêlée; il les lègue au siècle qui s'ouvre. Et tout le monde sera d accord pour reconnaître que notre temps est le plus agité, c'est-à-dire le plus vivant de tous les âges
(i) Léopardi.