‹ Les Maîtres de la pensée contemporaine (volume 2)Chapitre 5 sur 63 · TA1N^J · texte numérisé non relu

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comme le chien et le renard il possède des c;inines, et il les a enfoncées dès l'origine dans la chair d'aninii. Le bienfait de la civilisation serait d'en faire nu carnassier a|)|)rivoisé et dunicsliqué, de lui tenir soigneusement limés les dénis et les ongles.

De celte idée de l'homme découle logiquement la philosophie politique de Taine. Le pur pessimisme, à la façon de llobbrs, conclut à la nécessité du despotisme, le pur optimisme à la façon de Rousseau mène droit à l'anarchie. Taine éprouve une égale horreur pour la tyrannie et pour le désordre. Les hommes ont besoin d'être contenus; c'est la fonction de l'Ltat de les empêcher de se ruer les uns sur les autres, et c'est la seule. Qu'il soit bon gendarme et bon chien de garde, hors de là il est malfaisant. Que les hommes se groupent donc en dehors de lui selon leurs affinités naturelles, qu'ils se créent dans des associations de toute sorte, formées selon leur libre initiative, des tutelles volontaires, qu'ils choisissent des guides expérimentés, mus par le sentiment de leur responsabilité individuelle, mais que l'État, cet être si aisément corrompu et si corrupteur, ne se mêle ni de l'éducation ni de la religion, ni de l'industrie ni du commerce, ni de l'art ni de la science. Son incompétence générale fait son incompétence spéciale.

Comparé à cet idéal de gouvernement, que la race anglaise, à la fois si individualiste, et si pénétrée d'esprit social, a réalisé en une certaine mesure, notre nouveau régime n'est pas celui d'un peuple libre. Greiïé sur les institutions napoléoniennes, qui ont transformé la France en une caserne civile, le système parlementaire aboutit à la domination des partis, met entre leurs mains l'écrasante machine administrative. L'introduction du suffrage universel rend toutefois in-

dispensable la centralisation autoritaire : elle a cela de bon « qu'elle nous préserve encore de l'autonomie démocratique. Dans l'état présent des institutions et des esprits, le premier régime, si mauvais qu'il soit, est le dernier abri contre la malfaisance du second ».

Rien, sans doute, ne serait plus contraire à la théorie des races, que d'exiger des Français qu'ils aient le tempérament de la race anglo-saxonne. Il faut pourtant nous leurrer toujours de cet espoir que la race est perfectible. Et, d'ailleurs, Taine se donne à nous comme un simple médecin consultant. Il nous indique l'origine, il nous signale les symptômes et les effets de notre alcoolisme politique; à nous de voir si, nous sommes encore capables d'appliquer les remèdes, d'échapper au delirium t remena (1).

Toute philosophie politique suppose une philosophie morale. Celle de Taine est restée éparse à travers son œuvre. Sa mort prématurée nous a privés du petit traité dans lequel il songeait à la condenser, A première vue le déterminisme scientifique, l'idée que « les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris» semble impliquer lindifïérence au beau ou au laid, au bien ou au mal; mais qui ne sait que les écoles qui ont le plus vanté le libre arbitre de l'homme ont abouti au relâchement, que celles au contraire qui ont cru fermement à la prédestination, comme les purutains et les jansénistes, ont pratiqué une moralité immuable, contradiction apparente dont Cournotnous a expliqué la raison profonde. Le fondement de la

(i) Taine n'est point par nature un théoricien. M. Boutmy, qui a accompli ce miracle de foncier en France une grande École des Sciences de l'État, indépendante de l'État, nous dit que Taine fut, dès le début, son confident et son conseiller.

morale de Taiiie n'est luillement inétapliysique; il est liislori(|iie. Nus deux dernières coiuiuèles dansce domaine, la conscience et l'honneur, nous viennent de la vie féodale, du christianisme et de la Réforme, et notre lâche est de raflinor, d'exalter ces deux sentiments, plus précieux que la vie même.

Ce nest pas en rationaliste, mais en historien et en psychologue que Taiue parle de la religion. Sans doute aucun accord, aucun compromis n'est possible entre la science et le dogme, leurs domaines sont absolument distincts, et la tyrannie religieuse sera toujours pour le penseur la plus intolérable de toutes. Mais, s'il ne modilie pas la nature extérieure au gré de ses dogmes, l'instinct religieux est conforme à la nature de l'homme et on ne peut méconnaître son importance comme lien social et frein moral. « Avec ses émotions et ses grandes perspectives, la religion n'est guère que la poésie et l'au-delà de la morale, le prolongement dans l'inlini d'une lumineuse et sublime idée, celle de la justice. Un esprit qui a réfléchi peut accepter le tout, au moins à titre de symbole. » Chaque fois que l'influence religieuse baisse, comme au temps de la Renaissance et au siècle dernier, l'homme devient particulièrement débauché et cruel :

t( On peut maintenant évaluer l'apport du chiistianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d honnêteté, de bonne foi et de justice. iM la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun Code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Sous son enveloppe grecque, catholique et protestante, le chiistianisme est encore pour 400 millions de créatures hu-

Ô6 LES M.MTIîES DE LA PENSEE CONTEMPORAINE

maines la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le cop. duire, à travers la patience, la résignation et Tespérance, jusqu'à la sérénité ; pour l'emporter, par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacritice. 11 n'y a que lui pour nous retenir* sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et detout son poid:j originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil évangile est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social. »

Mais la force civilisatrice du christianisme est désormais menacée par les découvertes de la science ; de là une nécessité pressante de relâcher les liens du dogme, de faire en sorte que les hommes puissent rester chrétiens, sans trop exiger qu'ils soient orthodoxes

Amie de la religion, mais non religieuse selon la lettre, la philosophie de Taine aboutit à un stoïcisme plein de simplicité, de grandeur. Nous ne pouvons goûter que de courtes joies ; nous vivons au milieu du besoin, de l'inquiétude, de l'ennui, de la douleur et du danger. 11 ne nous reste qu'à nous attacher à ce qui dure plus que nous, à travailler à des œuvres qui ne soient point trop éphémères, à creusef, avec une résignation froide, " noire sillon et notre fosse ».

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