RENAN ET LA PHILOSOPHIE
Oui n'a lu l'éloquent article de M. Brunetière dans la Rei'ue des Deux Mondes, et l'éloquente réponse de M. Charles Richet dans la Bévue rose sur la question de savoir si « la science a tenu ses promesses », si ses progrès contribuent, au même titre que la religion, à la moralité générale ? Nous voudrions introduire dans ce grave débat l'autorité de Renan. Il y apporterait, ce nous semble, une compétence spéciale, ayant été croyant d'abord, puis savant; il y ajouterait certaines nuances, sans toutefois désapprouver M. Brunetière, qui le cite, sans condamner M. Richet, loin de là. M. Renan ne contredisait jamais. Il approuvait toujours: « Vous avez mille fois raison », telle était sa réponse ordinaire : ou bien encore, pour les cas trop embarrassants : « Ajournons cette solution, »
Sur tous les sujets qu il a traités, et Dieu sait s'ils sont nombreux, Renan a répandu à profusion les idées les plus originales, parfois aussi les plus contradictoires. Tenez pour assuré qu'il donnera de la tablature
aux critiques de ravenir, comme il en donne à ceux du préseul, quand ils s'avisent de chercher sur quelque point que ce soit son dernier mot. Le dernier mot de Renan ! Aidons-nous pour le trouver, sans être sûr d'y réussir, de M. Bourget, de M.Lemaître,de M. de Vogué, de M. P'aguet, de M. Bréal, de M. Ph. Berger, de M. Pillon, de M. Brunschwig, de M. Allier (1), de tous ceux qui l'ont interprété. Si nous voulions fonder une Société, comme il en existe en Angleterre pour les grands auteurs, destinée à commenter, à interpréter Renan aux jours de fête, nous devrions faire appel au concours des épigraphistes, des philologues, des historiens, des philosophes, des gens de goût, et même des esprits frivoles, auxquels il n'a pas dédaigné de faire quelques avances. Ce n'est pas, d'ailleurs, que Renan soit obscur, loin de là, mais il est si varié, si fécond, si déconcertant. Ses pensées brillent à notre firmament comme une Voie lactée, et l'on se perd dans ce fouillis d'étoiles.
M. Gabriel Monod, dans les pages qu'il a consacrées à Renan, entre Taineet Michelet (2), puis M.Darmesteter, dans une étude qui est devenue une sorte de testament, ont embrassé son œuvre dans son ensemble. M. Séailles (3) a publié l'analyse la plus consciencieuse qui ait encore été faite de l'esprit de Renan dans son ensemble, nous serions tenté de dire contre cet esprit, car le ton en est militant. Mais nul n'est obligé de souscrire à ses conclusions, et l'on ne saurait trouver un meilleur guide pour suivre en ses méandres une pensée qui se dérobe et fuit toujours. 11 traite avec
(i) La Philosophie de Renan ; Paris, F. Alcan, 2^ éd., 1908.
(2) Paris, Calmann Lévy, 1894.
(3) Erneat Renan ; Essai de biographie psychologique ; Paris, Perrin, 1895.
raison cofte œuvre considérable comme un chapitre important de lliistoire des idées du siècle. Dans celle intelligence supérieure se reflèlenl, sous des formes incomparables, les aspirations, les doutes, les incertitudes el les déceptions de noire âge. Il faut l'épier pas à pas dans ses variations et ses métamorphoses, et lui appliquer la méthode historique, seule légitime dans un monde et pour des êtres soumis à la loi de 1 éternel devenir. 11 est vrai que M. Séailles en tire une moralité au profit de la philosophie qui lui est chère, el prétend démontrer, par cet illustre exemple, comment, sil ne s"appuie sur des principes, l'esprit tourne à tous les vents.
Bercée au son des cloches de sa petite ville bretonne, léducatiou de Renan fut pour lui un immense bienfait : elle détermina non pas seulement sa vie morale, mais aussi sa vie intellectuelle. C'est un préjugé fort répandu que l'éducation catholique entrave nécessairement le développement de l'esprit. Le cas de Renan semblerait démontrer le contraire. Un esprit bien doué saura toujours s'affranchir à temps, et à son ancienne croyance il aura gagné de connaître et de comprendre le sentiment religieux, A vrai dire, cette compréhension n'a manqué ni à un Sainte-Beuve dans son Porl-Roijal. ni à un Taine dans son chapitre sur L'Église de France, et c'est ce qui distingue si avantageusement les penseurs du dix-neuvième siècle des polémistes du dix-huitième. Mais une éducation rationaliste n'eût jamais permis à Renan d'écrire avec cette ampleur Les Origines du christianisme, d'unir deux choses inconciliables avant lui, du moins en France : le sentiment religieux et l'entière liberté de l'esprit ; et son art n'en a pas tiré moins de profit que sa science.
Il s'est plu à raconter que seules la philologie hé-
CO LES MAITRES DE LA PENSEE CONTEMPOnAINE
biaïque, la non concordance des textes sacrés, l'éloiguèrent du sacerdoce. Mais les épaisses murailles de Saint-Sulpice ne pouvaient tenir captif un esprit de cette envergure, si impatient de prendre son essor à travers le monde des idées. La crise où il perdit la foi fut bénigne, mais elle marque l'heure héroïque d'une belle vie. Sans un ami, sans un protecteur, sans autres ressources qu'un millier de francs que sa sœur Henriette lui avait réservés, au prix de quelles privations ! il échauge pour la destinée la plus incertaine une carrière fructueuse, parce que la croyance ne satisfait plus sa raison.
Lorsqu'en 18 io, à vingt-deux ans, Renan descendit pour la dernière fois les degrés de Saint-Sulpice, il se séparait de l'Église comme le pupille de son précepteur, lorsqu'il est devenu trop âgé pour ses soins. A trois années de là, d'octobre 1848 à juin 1849, il écrivait son premier ouvrage, L'Avenir de la science. Ayant cessé d être catholique, il ne fut protestant que trois semaines : le cours de Burnouf au Collège de France, la philosophie allemande, ses entretiens avec son ami Bertlielot, rencontré dans la petite pension où il était répétiteur au pair (1), ses propres études et ses réflexions l'avaient conduit à la science pure. Elle remplissait le vide laissé par la foi : il y apportait toute la ferveur d'un enthousiasme religieux. Dans ce livre se rencontrent nombre de pensées qu'il a de nouveau exprimées ailleurs. Mais on est tout surpris de s'y trouver pour la première et la dernière fois en présence d'un Renan dogmatique, d'un Renan démocrate. Il n'eût pas été entièrement, comme le remarque M. Séailles, un homme du dix-neuvième
(i) Sans autre traitement que le vivre et le coucher.
nENAN Gl
siècle, sil n'avait eu son accès de fièvre démo( ralique, qui disparut sans JjifMi de race
Reuau eiuprunte sa conception du monde à l'état actuel de la science. 11 se représente lUnivers comme un ensemble où la création particulière n"a point de place, et où par conséquent tout se transforme éternellement, selon des lois immuables, indéfectibles. L'intervention dune volonté surnaturelle na jamais été constatée. La connaissance des phénomènes et des lois qui les régissent est la seule réalité à laquelle nous puissions atteindre (peut-être n'y en a-t-il point dautreV Une force intime qui pousse toutes choses à une vie plus développée explique le progrès. Quant à Ihomrae, bien loin de l'imaginer comme un être d'exception, nous devons, selon la célèbre formule de Spinoza, le considérer non comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un tout, et faire de son histoire le prolongement de l'histoire naturelle. De Mo'ise et de la Geni'se, Renan passe au naturalisme empirique, pour aboutir à Lamarck et à Darwin.
Il aperçoit pour la science un radieux avenir. Produit de l'intelligence réfléchie, elle est obligée de combattre la religion, fruit de l'activité mentale spontanée, mais elle lui substituera une réalité supérieure, car elle seule peut donner à l'homme lesvérjtés indispensables. Education, morale, politique, société, elle est appelée à tout régénérer. Unie à la démocratie, elle fondera la justice parmi les hommes. Bien qu'il fut témoin des journées de Juin, Renan exprimait, à ce moment même, un optimisme superbe. Il verrait, disait-il, les hommes s'égorger dans une nuit fatale, (|u'il proclamerait encore que la nature est droite et juste, et faite pour le parfait; que les malentendus se lève-
roDt, et qu'un jour viendra le règne de la raison et de la science.
Sur les conseils de Burnouf et de M. de Sacy, Renan s'abstint de faire imprimer son gros manuscrit : c'eût été débuter avec un trop lourd bagage. Quand il le sortit de ses tiroii*s pour le publier quarante ans après, il éprouva, en le relisant, l'impression d'un homme plein d'expérience vis-à-vis d'un jouvenceau plein d'illusions. 11 se juge comme Littré jugeait en 1875 son positivisme scientifique et démocratique de 1848. Mais, au lieu de réfuter une à une ses erreurs juvéniles, comme l'a fait Littré avec tant de scrupules, Renan se borne dans sa préface à sourire de lui-même. Il a hésité, dit-il, à publier ce livre, par crainte de choquer les gens de goût ; il ne lui reconnaît qu'un mérite, celui « de montrer dans son naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tête, et croyant frénétiquement à la vérité ». La science n'a pas apporté tout ce qu'il se promettait de ses progrès ; mais il se garde de dire qu'elle n'a point tenu ses promesses. Quelles promesses et de quelle science? Peut-on parler de la banqueroute ou seulement de la faillite partielle de la science, à une époque où elle gagne plus rapidement que jamais, et ne perd aucune de ses acquisitions ? Si de téméraires, de chimériques promesses ont été faites, elles sont l'œuvre de philosophes, qui n'ont point qualité pour cela, ou de savants qui oubliaient combien la vraie science est réservée dans ses prévisions. Renan a seulement perdu sa fière assurance du début ; il cesse d'imaginer que la science va transformer la nature humaine et renouveler la face du monde. 11 se rend compte de cette dangereuse erreur des esprits abstraits, qui consiste à se représenter l'Humanité comme un corps homogène
dont tous les membres seraient susceptibles d'atteindre le môme degré de développement: il juge insensée l'entreprise de convertir un milliard d'êtres humains à la raison. La seule fonction de la science est de connaître la réalité, non de réaliser l'idéal. Comment, d'ailleurs, le pourrait-elle ? La réalité est une, l'idéal est divers, il varie d'homme à homme. Chacun se forge une justice, une société à sa mesure. Il y aura toujours des mécontents.
Pour avoir renoncé à ces chimères, Renan n'en est pas moins resté un inébranlable adepte de la science positive : il a travaillé au grand œuvre, contribué à son accroissement. Mais il ne s'est pas interdit de rêver au delà. Il n'est point positiviste. Il est trop poète, trop tolérant, trop familier avec les doutes et les difficultés de tout genre, pour sympathiser avec une philosophie aussi étroite, aussi arrogante que celle d'Auguste Comte. Son créateur lui-même n'a pu s'en tenir à l'empirisme et a fondé une religion. Renan exclut sévèrement le surnaturel, il n'admet d'autre certitude que celle delà science, mais il sait aussi combien toute science est ignorante ; chaque conquête qu'elle fait augmente ses points de contact avec l'inconnu, avec linfini. En admettant même que toutes les sciences fussent achevées, et que la philosophie pût se constituer comme une science des sciences, et nous donner la formule de l'univers, cette science dernière serait le tombeau de l'esprit humain si elle le privait deses songes: « L'ennui du ciel des scolastiques serait à peine comparable à celui d'une vérité sans nuances. » Renan, comme le dit Monod, aime à jeter la sonde sur l'océan sans fond de l'Inconnaissable, à prolonger dans l'infini les hypothèses que lui suggère la science. Sans le sentiment des réalités invisibles, notre existence perd de sa
noblesse et de son attrait : << Plus la science éclaire les choses autour de nous, plus elle assombrit notre destinée. >> Elle nous explique le Commenl, mais elle nous laissera éternellement ignorer le Poh/'^wo/ des choses. Elle n'a point de réponse aux questions suprêmes que tout homme qui penseest obligé de se poser : La nature a-t elle un but? Y a-t-il dans l'univers une pensée morale? L'homme travaille-t-il à une fin supérieure? Pourquoi la vie, et pourquoi la souffrance, et pourquoi la mort?
A ces questions, sur lesquelles îascience reste muette, les religions nous donnent des solutions traditionnelles qui ne concordent pas, les philosophies des solutions individuelles toujours contradictoires, car elles dépendent des tempéraments, des cerveaux, des connaissances de chacun. C'est justement cette diversité qui enchante Renan. « Chacun naît avec sa philosophie, comme on naît avec son style. » La philosophie c'est le son que rend l'âme au contact de la réalité, et les grands systèmes doivent être considérés comme des romans de l'âme, dont les héros portent les noms abstraits de Monade, Chose en soi, Idées, Volonté, Inconscient...
Vrais dans la tête de leurs auteurs, les systèmes philosophiques demeurent incommunicables. Ne pouvant se démontrer par l'expérience, ils ne peuventnon plus se prouver par le raisonnement. Tous les métaphysiciens raisonnentà merveille, et iln'en est pas deux qui setrouventd'accord. Leur dialectique s'exerce sur des mots dont ils ne peuvent fixer le sens : plus ils semblent clairs et précis, plus il convient de s'en défier. C'est pourquoi Renan, qui n'a pas de plus grand plaisir que de philosopher, exclut d'abord de sa philosophie toute logique ; il la remplace par la nuance :
« Autant vaudrait essayer d'atteindre un insecte avec une massue, que de prétendre, avec les serres pesantes du syllogisme, atteindre le vrai en des matières aussi délicates. La logique ne saisit pas les nuances ; or, les vérités de l'ordre moral résident tout entières dans les nuances. » On na jamais rien dit de plus spirituellement exact sur Renan que lorsqu'on l'a dénommé le Chevalier de la nuance.
Il écrivait, en 1853, à un ami spiritualiste (1) : « En général, vous portez dans le langage métaphysique plus de détermination que moi. J'ai un peu moins de confiance dans le langage humain pour exprimer liueffable. Kn même temps que je désirerais introduire le devenir dans lètre universel, je sens la nécessité de lui accorder la conscience permanente ; il y a là un mystère dont je n'entrevois pas la solution. » Il est, en effet, contradictoire d'admettre, d'une part, que Dieu est la conscience éternelle du monde ; d'autre part, que Dieu, après avoir sommeillé dans la plante, s'être vaguement éveillé dans laniraal, prend peu à peu conscience de lui-même dans l'humanité, se développe en même temps qu'elle, en d'autres termes que le divin se réalisera vers la fin des temps, quand triompliera la Justice et que toutes les larmes seront séchées. Comment ensuite passer de cette idée du divin, permanent ou en voie de formation, à son existence réelle? L'histoire des religions, comme celle des philosophies, nous prouve bien que cette idée, à l'état spontané ou à l'état réfléchi, est générale dans l'esprit humain. Mais il suffit d'ouvrir les yeux, pour voir que la nature est profondément immorale, et que l'histoire est un scandale qui ne cesse pas. Dans cette incertitude,
(i) Lettre citée par G. Monod.
quelle sera donc l'attitude du penseur à l'égard du divin? Va-t-il, comme le déiste, l'affirmer brutalement, ou, comme l'athéiste, le nier grossièrement, ou l'ignorer, comme l'agnostique, avec une froide indifférence ? Le sentiment de Renan est bien plus nuancé et se rapproche beaucoup de celui qu'on prête à Epicure. Pour le philosophe grec, les dieux n'ont pas d'existence réelle, ils sont de simples idéaux. Mais Epicure n'en honore pas moins les dieux, car peu lui importe que leur perfection se montre dans des actes extérieurs, ou qu'elle se déploie librement comme idéal dans nos pensées. C'est là ce que veut dire Renan, lorsqu'il définit Dieu la catégorie de lidéal. Il range dans cette même catégorie l'immortalité de l'âme • « L'âme est immortelle, car, échappant aux conditions serviles de la matière, elle atteint l'infini, elle sort de l'espace et du temps, elle entre dans le domaine de l'idée pure, dans le monde de la vérité, de la bonté, de la beauté, où il n'y a plus de limite ni de fin. » Chacun obtient ainsi l'immortalité qu'il mérite; Renan ne voit point de raisons péremptoires « pour qu'un Papou soit immortel ».
A travers ces échappées de Renan, on reconnaît tantôt la critique de Kant, tantôt l'évolutionisme de Hegel, voire même, en dernier lieu, le pessimisme de Schopenhauer Est-ce, se demande-t-il, le pessimisme qui a raison, et la vérité serait-elle triste ? Serions-nous les jouets d'un égo'ïsme qui poursuit une fin que nous ignorons et dont nous sommes les victimes? Il examine toutes les solutions et ne se tient à aucune. Il est tout l'opposé du dogmatique Pangloss, qui, esclave de sou système, ayant eu l'imprudence d'avancer une fois que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, se crut obligé, malgré tant de disgrâces, de
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le soutenir toujours. Renan ferait plulôt sienne la boutade (le Benjamin Constant : .< Une vérité nesl complète qu'à condition d'y faire entrer son contraire. »
On aurait beau jeu, après cela, à signaler les contradictions de Henan, mais il serait naïf de croire qu'il les ignorât lui-même. Elles sont conscientes et volontaires. S'il s'est proposé d'achever de discréditer la métaphysique, il y a mieux réussi qu'Auguste Comte ; il y met, en tout cas, plus d'élégance et de délicatesse. 11 s'abstient de toute polémique, il n'attaque rien, il ne défend rien. Loin de repousser les solutions des métaphysiciens, il les met toutes en présence ; si la vérité se trouve dans quelqu'une, du moins elle ne nous échappera pas. et, si elle n'est nulle part, nous ne serons dupes d'aucune, car ces solutions se contredisent, et cette universalité de la croyance équivaut à l'universalité du scepticisme : et 1 affirmation sans bornes ressemble fort à une négation.
Renan songea d'abord à enseigner la philosophie, il se fit même recevoir agrégé dans ce but ; il passa vite à d autres études, mais il nous a confié quelle eût été sa méthode. Avec sou exquise tolérance, et par respect des convictions de ses auditeurs, il n'aurait jamais cherché à leur prouver quoi que ce soit, il se fût borné seulement à leur insinuer des idées, pour que chacun construisît son temple à sa guise. Chef d'école, « il n'aurait aimé que ceux de ses disciples qui se seraient séparés de lui ».
Ce n'est pas ainsi que M. Séailles professe en Sorbonne. 11 juge qu il a charge d'âmes, et il n'est pas peu scandalisé de voir Renan réduire la philosophie aux confidences et aux épanchements d'un esprit capricieux qui, selon son humeur, incline vers une solution, puis vers une autre. Du sens que nous donnons à la
vie, du rôle que nous nous croyons appelés à y jouer, devrait dépendre notre conduite ; et tant d'incertitudes sur ce point essentiel, au lieu de nous maintenir dans une droite manière de vivre, seraient plutôt de nature à nous entraîner vers de périlleux voyages en zigzag^.
Il est parfois arrivé à Renan, dans ses discours, de traiter légèrement les questions morales ; sa vie pratique fournit la preuve de l'importance qu"il leur attribuait, et nous devons le croire lorsqu'il affirme que la morale est chose sérieuse et sacrée par excellence, que la meilleure révélation de Dieu nous vient de l'instinct du devoir et du sacrifice. Mais, pour aimer le bien et pour haïr le mal, avons-nous donc besoin des systèmes de philosophie ? Renan ne leur attribue guère d'importance et d'efficacité. Il en est même qui lui semblent profondément immoraux; l'utilitarisme est de ce nombre. Bien agir parce qu'on en peut retirer quelque avantage, quelle vulgarité ! C'est peut-être pour que la sécurité de la récompense ne nous dépouille pas de tout mérite, que Dieu se dérobe dans une ombre incertaine. Quel mauvais calcul, d'ailleurs, de croire qu'en ce monde nos bonnes actions nous profileront ! Le devoir n'est la plupart du temps qu'un leurre, on est toujours dupe et victime de son bon cœur. Tout acte désintéressé paraît à la réflexion un acte insensé. Et c'est justement pour cela qu'il faut l'accomplir.
Ce que nous devons chercher eu moraie, ce n'est pas l'Utilité, c'est la Beauté. Selon la remarque de M. Pillon, Renan ne sépare pas le Beau et le Bien, il les confond. Il n'admet que deux catégories, le Beau et le Vrai. Le Bien est une espèce de Beau, le Beau est une espèce de Bien, et la morale est un rameau de 1 esthétique : « En face d'une action, je me demande plutôt si elle est belle ou laide que bonne ou mauvaise. »
L'homme de bien accomplit de belles œuvres dans la vie hum;iine, comme le statuaire sur le marbre, comme le musicien par des sons. Un traité d'esthétique n'a jamais fait un grand poète, comment un manuel de morale pourrait-il créer un homme de bien ? La philosophie nest que la manière de penser d'un noble esprit ; la morale, la manière d'agir d'un noble cœur. On est moral quand on a une belle âme. Ce n'est point sur des théories que se modèlent de telles natures. .Mais Renan ne nie point 1 inlluence de cette éducation qui enveloppe les jeunes années dune sorte d'atmosphère bienfaisante. C'est à des femmes pleines de désintéressement et de résignation, aux maîtres naïfs qui l'ont élevé que Renan se déclare redevable d'un sentiment moral tellement prêt à toutes les épreuves que la légèreté parisienne n'a jamais pu l'entamer. Et nous pourrions encore citer l'exemple de Kant, qui, élevé dans une humble famille, de religion austère, disait tenir de sa mère ce respect absolu pour la vérité, auquel, dans sa morale, il n'admet ni limite ni exception.
Renan s'est plu souvent à le répéter (et nous rentrons ici dans le débat entre M. BrunetièreetM. Richet) : « 11 est possible que la ruine des croyances idéalistes soit destinée à suivre la ruine des croyances surnaturelles, et qu'un abaissement réel de l'humanité date du jour où elle.a vu la réalité des choses. Nous vivons du parfum d'un vase vide, de quoi vivra-t-on après nous ? » — « Renan, écrit Darmesteter, a perdu à la longue ses illusions sur l'omnipotence de la science... Il voit que la vérité ne peut éclairer et diriger que ceux qui ont en eux-mêmes un principe de direction, soit dans la noblesse innée de leur nature, soit dans les habitudes héréditaires de vertu que leur ont inculquées leurs ancêtres croyants. » 11 dira : « La vertu des âges
sceptiques est le résidu laissé par les âges de foi... Ma vie a toujours été gouvernée par uue foi que je ne possède plus, »