HERBERT SPENCER CONTRE LE SOCIALISME
On saura gré à M. Henri de Varigny d'avoir pris sur ses travaux personnels le temps de traduire les Problèmes de morale et de sociologie d'Herbert Spencer (1). Nous lui devions déjà la traduction du livre de Col- Jins (2); cet excellent résumé du système de cosmologie qu Herbert Spencer a construit sur ses connaissances encyclopédiques et qui dépasse Auguste Comte. Le philosophe anglais n'est pas moins célèbre par ses petits essais de politique sociale, écrits à la gloire du libéralisme ; esprit façonné et discipliné par les méthodes de la science, il est de ceux qui ne peuvent toucher à un sujet sans y laisser leur empreinte, et qu il n'est pas permis d'ignorer.
Spencer est un des plus importants adversaires du socialisme et des plus convaincus. Les collectivistes prétendent cependant appuyer leurs thèses sur son autorité, et se faire ainsi un allié, malgré lui, d'un des
(i) Paris, Guillaumin.
(2) Pans, F. Alcan.
penseurs les plus éminents que l'Angleterre ait produits. Dans son premier ouvrage, Social Slatics, paru en 1851, Spencer, comme, depuis, Henry George, se déclarait partisan de la nationalisation du sol. iMais ceux qui le citent sur ce point omettent d'ajouter qu'il demandait pour les propriétaires expropriés une juste indemnité. 11 admettait, théoriquement, le droit de la nation sur la propriété foncière, parce que la terre fait partie du milieu naturel auquel tous les hommes ont droit. Mais la communauté n'a pas droit à tout ce que les hommes y ont ajouté de travail personnel ou rétribué avec l'argent de leur épargne. Dans l'acquisition de la propriété, il y a eu dès l'origine fraude et violence : un voleur a suivi l'autre ; les Normands ont volé les Danois et les Saxons, les Saxons ont chassé les Celtes, et les Celtes dépouillèrent les habitants originaires de la Grande-Bretagne. La communauté commettrait un vol bien plus monstrueux en s'appropriant le travail de deux mille années, alors qu'elle n'a droit légitime qu'à la terre pierreuse, aux marécages et aux forêts. Même en admettant qu'on parvienne à fixer une indemnité équitable, Spencer considère aujourd'hui le droit de nationaliser la terre comme une hypothèse inadmissible ; d'ailleurs, la société n'y trouverait point de bénéfices. Jamais une administration publique n'en retirerait l'équivalent d'une administration privée, le vice de tout fonctionnarisme étant de mettre l'exploitant à l'abri des conséquences de son exploitation, et par suite de diminuer infiniment son zèle et sa prévoyance.
Sur un autre article du programme socialiste, l'émancipation des femmes, Spencer a été de même conduit à changer d'opinion par des considérations de justice et de psychologie féminine. Il tient la plupart de nos
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législateurs pour des brouillons, d'une insuffisance notoire, et il juge quil serait dangereux de niôler encore à la politique les passions des femmes, attendu que ces passions ont toujours des causes temporaires et des objets particuliers. Il leur refuse les mêmes droits politiques qu'aux hommes, parce qu'elles ne remplissent pas les mêmes devoirs, tilles ne fournissent rien au contingent de l'armée ni à celui de la marine.
Hàtons-nous d'ajouter que ces variations de Spencer ont été le résultat de la science et de l'expérience. Autant les politiciens nous sont suspects, lorsque nous les voyons tourner casaque à leurs opinions de la veille, autant des penseurs comme Spencer, comme Littré, lorsqu'ils soumettent à l'examen et à une revision généiale leurs opinions de jeunesse (1), lorsqu'ils contrôlent leurs raisonnements logiques d'autrefois parla réalité des faits, nous inspirent confiance.
Un sentiment sur lequel ni Littré, ni Spencer n'ont jamais varié, c'est le souci des classes laborieuses. La première œuvre de Spencer était un éloquent plaidoyer en leur faveur ; il répète encore aujourd'hui que les destinées de la grande majorité sont si tristes qu'il est pénible d'y penser, que l'organisation actuelle est peu satisfaisante pour ceux qui aiment leurs semblables. Chômages fréquents, entassement dans des logements étroits et malsains, métiers insalubres, navrante vieillesse, divisions profondes entre les classes, immenses inégalités de ressources, part trop grande réservée au patron dans le produit du travail, tous ces maux Spen cer les déplore, et il ne les croit pas incurables. Sans doute le corps social est gouverné par des lois natu
(i) Voir: Herbert Spencer, Jus//ce; Littré, Conservation., Révolution et Positivisme, dernière édition, 1879.
relies : le corps humain l'est aussi, ce qui n'empêche point que, sans pouvoir changer ces lois nécessaires, mais en les étudiant au contraire méthodiquement, l'hygiène, l'action médicale préviennent et guérissent une foule de maladies. Spencer est un optimiste, un ardent partisan de l'idée de progrès, il affirme la perfectibilité sociale et morale de l'espèce, il veut que l'homme intervienne énergiquement dans ses destinées. Mais il ne croit pas aux panacées; le socialisme ne lui inspire qu'une aversion raisonnée. Les libéraux ont donné au peuple la liberté, l'éducation, le bulletin de vote, le droit de coalition, c'est-à-dire les instruments de son émancipation politique et économique : les socialistes lui promettent le bonheur, et, d'après Spencer, ne lui apporteraient qu'une accablante servitude (1).
Pour mieux comprendre la portée de ses arguments, il faut les rattacher à sa philosophie générale, qui ramène toute science à l'expérience, et écarte les spéculations vaines.
La loi d'évolution forme le centre de son systèine; il est le premier à l'avoir formulée et vérifiée dans son amplitude, depuis ses manifestations physiques jusqu'au développement de l'histoire ; elle domine la science des sociétés, pour laquelle Spencer a adopté le nom définitif de Sociologie, lui assignant comme objet la structure, le fonctionnement, la croissance et le développement de l'agrégat social.
Composées d'individus, les sociétés forment des organismes, comme les individus, et par conséquent ce qui détermine leur structure ce sont les facteurs intérieurs
(i) Lire l'essai intitulé : De la liberté à la servil-ude, que nous analysons plus loin.
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et extérieurs. Parmi les premiers sont les passions, les impulsions, le caractère propre de l'homme; les seconds sont le climat, la fertilité du sol, sa configuration, la flore, la faune, etc.. La nature des individus détermine les conceptions et les impulsions du groupe social auquel ils appartiennent. Leur diversité fait la diversité des agrégats sociaux.
Les sociétés grandissent par une évolution analogue à celle de létre vivant, d'une façon spontanée, inconsciente, propre à tout organisme. Elles commencent sous forme de germes, par la famille et la tribu, puis forment de grandes nations et présentent deux types principaux, le type militaire et le ttjpe industriel. La civilisation a débuté par la guerre et par la conquête, par le triomphe des races les mieux douées pour le combat ; elle se continue par l'industrie, par l'exploitation pacifique et progressive du domaine terrestre, parle progrès parallèle de la société et de la science, au profit des peuples les plus intelligents, les plus actifs et les mieux outillés pour la concurrence industrielle.
Dans Vétat guerrier, la préservation de la vie sociale contre les agressions incessantes exige une subordination obligatoire à un chef. L'individu pour ainsi dire n'existe pas, il manœuvre et combat à son rang. L'armée, c'est la société mobilisée; la société, c'est l'armée au repos. Chacun a sa tâche assignée par le pouvoir régnant, chacun est tenu de lui obéir sous peine de la prison et du peloton d'exécution. Mais en échange de la liberté, l'État habille le citoyen, le loge, le nourrit, le paye. Songez à Sparte pour vous représenter l'idéal de ïétat guerrier.
Au igpe militaire correspond un système de travail en commun forcé, au type industriel correspond, au
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contraire, un système de travail volontaire. Ce type a commencé à se développer durant les longs intervalles de paix, par suite des découvertes de la science. Avec le déclin du militarisme et l'ascendant de l'industrialisme, on passe du régime du statut à celui du contrat, car les affaires industrielles se font par voie d'échange, et la forme normale de l'échange, c'est le contrat. Par suite la puissance et la portée de l'autorité diminuent et l'action libre augmente. L'État et la société deviennent distincts, ont leur sphère propre. La foi au gouvernement est remplacée par la foi de l'individu en luimême ; il résiste aux exigences de l'Etat, il a une tendance à faire respecter ses propres droits en respectant ceux des autres. Et comme les idées morales et la vie matérielle s'enchaînent, le sentiment de la justice succède au droit du plus fort. La population industrielle rend les villes plus puissantes, la distinction des classes moins rigide, le pouvoir de la classe dirigeante s'affaiblit. Enfin, le travail est affranchi. Les ouvriers peuvent bien n'accepter les conditions du contrat qu'avec répugnance, dire que ce sont les circonstances qui les forcent à travailler, mais ils ne peuvent s'en prendre au patron de cette contrainte. La formule n'est plus : « Faites ceci ou je vais vous y forcer », mais bien : « Faites ceci ou acceptez les conséquences, si vous ne le faites pas. »
Le type industriel pur n'existe pas encore. Il tend seulement à se dégager au cours d'une évolution très lente, où les sentiments anciens sont combattus par les sentiments nouveaux. Les peuples civilisés de l'Europe présentent le type à la fois semi-militaire et semi-industriel. Ils entretiennent des armées considérables, mais le pouvoir militaire ne prédomine pas uniquement, la discipline réservée aux armées s'étend de moins en
moins à la société civile à mesure que les intervalles de paix deviennent plus longs. L'Allemagne se rapproche du type militaire, l'Angleterre et les Etats-Unis, du type industriel, et leur exemple prouve à quel degré de puissance et de richesse un peuple peut s'élever, sans le secours de la guerre (l).
Le développement du type industriel, avec tous les avantages qu'il comporte, dépend essentiellement de la cessation de la guerre. Le militarisme, en conservant les institutions adaptées, empêche ou neutralise la formation d'un état supérieur. Pour y atteindre, il est de toute nécessité de mettre en harmonie la politique intérieure et la politique extérieure des nations ; si l'on admet l'agression de peuple à peuple, de quel droit la blâmer entre les individus et les classes? Les améliorations importantes sont partiellement incompatibles avec notre type semi-militaire, semi-industriel.
Les classes ouvrières, et non pas seulement les révo" lutionnaires internationaux, ont une conscience très nette de cette nécessité de la paix, et elles la manifestent dans leur antipathie pour la guerre ; au contraire, les classes supérieures vivent encore dans le cercle d'idées qui correspondent au type militaire. Spencer reconnaît, d'ailleurs, qu'il n'est pas opportun d'affaiblir, en ceci, l'autorité de l'Etat, de combattre l'esprit militaire, pour cette raison que le pays où l'internationalisme viendrait à dominer se trouverait dans la position la plus dangereuse, vis-à-vis de ses voisins restés belliqueux. Il signale seulement la paix durable comme le but lointain vers lequel il faut
(i) Il est vrai que depuis le temps oii Spencer écrivait ce* lignes, les Etats-Unis ont eu recours à la guerre, qu'ils augmentent leur armée et leur flotte, qu'ils visent à limpérialisme.
tendre, et il veut que l'on considère comme un retour en arrière tout ce qui nous rapprocherait du type militaire.
Par une contradiction flagrante, les mêmes classes ouvrières, si hostiles au militarisme, rêvent d'appliquer à l'industrie l'organisation despotique qu'elles réprouvent dans le type militaire. Après tant de luttes pour se délivrer de l'ancien régime et de son dur asservissement, les ouvriers, découvrant que le nouveau ré gime n'est pas sans inconvénients, et désireux d'en essayer unautre, reviennent en principe à celui dont elles se sont débarassées avec une extrême satisfaction, à la conception socialiste qui soumet lindividu à la tyrannie de l'État.
Si, en effet, comme le veulent les socialistes, la coopération volontaire, le libre échange des produits, le libre contrat de travail sont abandonnés, il faut recourir à la coopération forcée, imposée par l'Etat; pour qu'il y ait coopération forcée, il faut qu'il y ait subordination ; c'est une vérité que socialistes et communistes n'aiment pas à méditer. Avant d'être approvisionné, il faudra subir les ordres de quelqu'un, qui fixera la tâche, puis les ordres de ceux qui distribueront la nourriture, les vêtements, assigneront le logement. Comme le travail, la répartition sera imposée, dirigée par des officiers. 11 faudra que l'armée industrielle obéisse comme une armée de combat; si les travailleurs étaient libres d'aller et de venir à leur gré, le système ne pourrait plus fonctionner. Faites le devoir qui vous est prescrit, et prenez les parts qui vous sont attribuées, tel est l'ordre que répétera chaque jour, d'un bout du pays à l'autre, une nuée de contremaîtres, de surveillants, d'inspecteurs, autrement dit de caporaux, de capitaines, de colonels et de généraux d industrie.
Les théoriciens socialistes répondent h cela (ju'une différence essentielle distingnera, dans la société de l'avenir, les chefs de travail des chefs militaires, en ce que les premiers seront de simples mandataires, librement nommés, toujours soumis au contrôle et à la critique de la masse, obligés d'agir justement et judicieusement sous peine d être révoqués. Comment dès lors parler de tyrannie, de servitude, puisque les chefs eux-mêmes dépendront de la souveraineté populaire ?
Fort bien, reprend M. Spencer, mais il est très malaisé de savoir d'avance comment un système fonctionnera. On se trompe très souvent lorsqu'il s'agit d'une machine. Voyez la liste des patentes, une invention sur cinquante réussit ; pour les autres, l'inventeur n'avait pas prévu tel obstacle, telle résistance. .4 fortiori, lorsqu'il s'agit d'un organisme vivant, vous ne pouvez dire comment telle personne, fût-ce même votre meilleur ami, agira dans telle circonstance, et vous prétendez faire des prévisions certaines, lorsqu'il s'agit de cette multitude d'organismes qui composent une société I
11 y a mille manières dont les conclusions du sens commun sont démenties par les événements. Vous croyez, par exemple, diminuer les accidents du travail par l'assurance obligatoire, et vous en augmentez le nombre : les ouvriers .se font blesser légèrement par les machines afin de s'assurer une pension. Vous supposez que plus les choses se perfectionnent, plus ceux qu'elles concernent en seront satisfaits : c'est juste le contraire. L'Amérique est le paradis des femmes : où sont-elles plus libres, où a-t-on plus d'égard pour elles et où se montrent-elles plus enragées pour leur émancipation ? Les peuples les plus pauvres et les plus
ignorants sont les plus satisfaits ou du moins les plus résignés. L'instruction, un commencement de bienêtre élargissent et multiplient les désirs, par suite accroissent le mécontentement. Les ouvriers se plaignent infiniment plus aujourd'hui que les salaires sont plus élevés et les marchandises à meilleur marché. Le mouvement socialiste où l'on voit un signe de misère est, au contraire, la preuve d'une condition moins mauvaise. Soyez persuadés, et lexemple de l'Australie le prouve, qu'il croîtrait encore en intensité avec la journée fixée à huit heures, et que les gouvernements devraient prendre des mesures spéciales pour le contenir. Le plus probant témoignage de l'amélioration générale nous est donné par l'accroissement de la longévité. Dans les villes manufacturières, comme partout ailleurs, les hommes vivent plus longtemps, parce qu'ils sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés, mieux soignés quand ils sont malades. Et c'est au moment même où les choses sont en meilleure voie, sous l'effet de causes naturelles, qu'on trouve ces causes impuissantes, qu'on fait appel à l'ingérence, à l'omnipotence de l'État, et que le collectivisme prétend s'imposer comme souverain remède.
Tous les systèmes sociaux et les Constitutions écrites font sourire ceux qui en ont observé les résultats. Spencer cite l'exemple de l'Amérique. Les hommes qui ont fondé la République des Etats-Unis, les lien jamin Franklin, les Washington, ne se doutaient guère qu'au bout de quelques générations la politique tomberait entre les mains des intrigants et des chercheurs de places, que les électeurs seraient conduits au scrutin par des meneurs influents et sans scrupules, qui sont devenus en grande mesure le pouvoir gouvernemental, et que les gens respectables seraient chassés
HEnBERT SPENCER
de la vie publique par les insultes et les calomnies des pollMciens de profession. Le développement del'Kglise callioii(|ue ueùt pas moins étonne ceux qui voyaient les premiers missionnaires répandus dans l'Europe païenne pratiquer la pauvreté et prêcher le pardon des injures, ('omment pouvait-on prévoir que celte prédication rapporterait à TÉglise d'immenses richesses, que desévèques bardés de fer conduiraient leurs vassaux au combat, qu'à légalité primitive succéderait une hiérarchie orgueilleuse, ayant à sa tète un Pape, pasteur des peuples et des rois?
— Oui eût pu prévoir encore que de l'ancien atelier, où le maître travaillait avec quelques apprentis nourris à sa table et logés chez lui, et vendait lui-même ses produits, sortiraient de vastes usines, remplies de centaines et de milliers d'ouvriers salariés et gouvernés par divers ordres d'employés, et qui peut dire quelles transformations nouvelles les découvertes de la science sont susceptibles de produire dans l'organisation du travail? L'histoire des sectes communistes, et en particulier de 1" « Icarie » de Cabet, n'est ni moins surprenante ni moins instructive, et la conclusion à tirer c'est que la société n'est pas un produit de la réllexion et de la logique. Il n'est pas de plus grande erreur que de s'imaginer qu'on verra fonctionner à son gré un système de gouvernement artiticiellement construit. Les Constitutions ne sont pas faites, elles se font. Vous essayerez vainement de changer une machine sociale travaillant mal en une machine sociale travaillant bien. Votre nouvelle société va commencer immédiatement à se développer ditïéremment de ce que vous avez projeté, et vous ne la reconnaîtrez bientôt plus. C'est que la métamorphose est la loi universelle. Aucun être, excepté les plus rudimentaires, ne commence son
existence sous la forme qu'il finit par présenter, et cela est aussi vrai de l'œuf, de la larve, de la chrysalide que des organismes sociaux, avec cette diflerence que les sociétés parcourent des phases de développement imprévues.
L'état actuel laisse beaucoup à désirer, il se modifiera infailliblement, et on peut être assuré que l'état futur en différera autant que nous différons nousmêmes des barons à cottes de maille et des serfs sans armes. Mais il est insensé de supposer que le socialisme soit susceptible de donner à la société une forme définitive, dont le plan puisse être fixé d'avance. C'est le sophisme des partis extrêmes d'affirmer que les maux actuels peuvent être corrigés par des mesures immédiates et radicales.
Toute prescription qui n'est pas d'accord avec les mœurs régnantes est absolument vaine. Le facteur le plus important des changements sociaux, c'est la nature de l'homme. Or ses modifications sont infiniment lentes, il n'y en a point de soudaines, de miraculeuses. La question sociale est au premier chef une question morale. Vous partez de ce principe que les intéressés agiront loyalement, et vous oubliez que l'expérience quotidienne dément votre optimisme. Les socialistes, à rencontre des partis bourgeois, se targuent de solidarité, de justice, alors que la jalousie, la discorde régnent parmi les soldats comme parmi les chefs. Les prolétaires syndiqués pratiquent la fraternité en disant aux non-syndiqués : « Soyez des nôtres, ou nous allons vous couper les vivres. » L enquête à laquelle les ouvriers chargés d'administrer la Bourse du Travail de Paris ont dû se livrer sur les dilapidations de quelques-uns de leurs camarades prouve que les tripotages ne sont pas le monopole exclusif des politi-
ciens, et nous laissent soupçonner que dans la société de l'avenir l'amour du pouvoir, la rapacité, la déloyauté se donneront libre carrière.
Dès lors le collectivisme nous apparaît sous un nouveau jour. Nous savons qu'une immense ré£;ulation, un conlrùle considérable seraient nécessaires pour surveiller la production et la distribution forcées, et se substituer à la façon si rapide et si spontanée, en queUiue sorte merveilleuse, dont les marchandises et les denrées se produisent et sécbangent, par le simple jeu de lofïre, de la demande et de la concurrence, sans qu il soit besoin de surveillance officielle. Investis de fonctions si étendues, croit-on que les surveillants, les bureaucrates socialistes ne seraient pas tentés d'en abuser à leur profit personnel, d'autant que tout pouvoir régulateur tend fatalement à étendre sans cesse et à fortifier ses attributions? La société collectiviste a été réalisée dans le passé par le royaume des Incas, où le peuple, enrégimenté par petits groupes, formait une armée industrielle et agricole et travaillait sans espoir au profit de la caste régnante.
Herbert Spencer juge ainsi le socialisme une conception rétrograde, en contradiction avec la marche de la civilisation, un retour à la coopération forcée, un obstacle à ce qu'il api)e\\e la socialisation croissante de la société. 11 nous reste à exposer sa critique de ce socialisme mitigé et appliqué qu'on appelle le socialisme d'Etat, et à constater que le courant de l'opinion et de la législation en Angleterre comme ailleurs se prononce de plus en plus contre la théorie spencérienne de la non-intervention et du laisser faire.