‹ Les Maîtres de la pensée contemporaine (volume 2)Chapitre 9 sur 63 · HERBERT SPENCER CONTRE LE SOCIALISME D ETAT · texte numérisé non relu

HERBERT SPENCER CONTRE LE SOCIALISME D ETAT

Spencer a démontré d'une façon saisissante l'antinomie du collectivisme et de la liberté. Il est pareillement ennemi déclaré de cet acheminement vers le socialisme pur, qu'on appelle le socialisme d'État, et il en a fait une critique non moins approfondie.

Il faut toujours se rapporter à sa conception fonda mentale de la société considérée comme un organisme vivant, qui grandit et se développe selon des lois naturelles, et non à la manière d'un mécanisme rationnel qu'on peut modifier comme on veut. C'est une idée insensée de supposer que l'organisation sociale puisse être le produit de la logique et de la raison. La vie sociale, a-t-on dit en résumant Spencer, ne peut s'organiser na-turelleraent que par une adaptation inconsciente et spontanée, sous la pression immédiate des besoins, et non d'après un plan prémédité de l'intelligence réfléchie. Aucune société supérieure ne s'est construite conformément à un programme solennellement débattu. En quoi que ce soit l'homme n'a la faculté de modifier les choses naturelles qu'en se soumettant aux lois naturelles ; cela est également vrai en physique, en chimie, en biologie, en sociologie. Le développement de la société étant un phénomène soumis à des causes générales, placées en dehors des volontés humaines, la souveraineté populaire y est incompétente ; elle ne peut trouver les voies et moyens du

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développement social, elle peut seulement les sanctionner, 11 est loisible aux délégués du peuple de légiférer à rinlini, mais non de rendre leur législatioa efficace ; Spencer a réuni pour l'Angleterre une statistique effrayante des règlements et des décrets tombés en désuétude, ou qui n'ont produit que des effets nuisibles.

D'où vient pourtant qu'on a de plus en plus confiance dans les réformes opérées par le Parlement? D'où vient ce fétichisme de l'État, analogue à celui du sauvage pour l'idole grossièrement sculptée? Spencer l'attribue en partie à ce fait que l'instruction est plus répandue. C'est un préjugé à peu près universel de croire que l'instruction est une panacée, quinfailliblement elle moralise et qu'elle éclaire le peuple. Il n'y a aucune relation nécessaire entre un théorème de géométrie et un sentiment moral. Il ne suffit pas non plus d'apprendre aux enfants ce qui est bien, et pourquoi cela est bien, pour qu'ils le fassent quand ils seront grands. C'est une erreur de supposer que la simple diiîusion des connaissances puisse rendre une nation propre aux institutions libres, qui dépendent non du savoir, mais du caractère. La demi-culture contribue au contraire, à répandre nombre d'idées fausses. .Même les gens très cultivés ne se résignent guère à lire ce qui choque ou contredit leurs manières habituelles de penser et de sentir ; quoi d'étonnant à ce que le populaire ne goûte que ce qui flatte ses passions ? Observez comme dans les réunions publiques la minorité opposante est toujours étouffée sous les clameurs. La dernière chose qu'on aime à entendre, ce sont ces vérités désagréables qui dissipent des espérances mal fondées. Le plus clair résultat de l'instruction universelle, c'est de propager les brochures et les journaux

qui entretiennent d'agréables illusions, à lexclusion de ceux qui expriment de dures réalités. Vit-on d'ailleurs jamais un journal cherchera déplaire à la classe d'abonnés pour laquelle on le publie ? De telles lectures quotidiennes entretienuent les foules dans le désir de beaucoup de choses qu'elles ne peuvent se procurer, et stimulent le mécontentement général. On leur fait croire que l'Etat est capable de remédier à tous les maux, et que, par conséquent, il doit intervenir toutes les fois que les choses ne vont pas bien. On leur répète chaque jour, sur tous les tons, à satiété, qu'une réorganisation sociale est possible, et qu'elle apporterait un immense bienfait. Les gens auxquels on inculque ces idées possèdent le droit électoral. Les candidats qui sollicitent leurs suffrages ne font naturellement que les confirmer dans leurs chimères. Il n'est pas, en effet, de meilleur moyen de se faire des partisans, une clientèle ; et, de la sorte, le peuple souverain « est en passe de devenir une marionnette entre « les mains des politiciens ».

Ceux-ci, ses mandataires, ne brillent ni par les qualités intellectuelles, ni par les vertus morales. Ils ont sans cesse à la bouche l'intérêt public, et songent au fond du cœur à leurs intérêts privés. Leur moralité douteuse se double d'une ignorance crasse. Combien parmi eux de déclassés et de fruits secs ! On admet que pour devenir savetier il faut avoir fait un apprentissage ; mais pour fabriquer des lois, œuvre plus délicate peut-être que de ressemeler de vieilles bottes, on considère la chose comme superflue. Le suffrage populaire confère à l'élu toutes les capacités, toutes les lumières. Et voilà les gens qui disposent de la fortune et des libertés pu!)liques! Serions-nous, d'ailleurs, mieux gouvernés par une Académie des Sciences nio-

raies et politiques? Cesi fort douteux. Uue assemblée savante ne céderait pas avec moins d'ardeur à la manie de légiférer. Quels qu'ils soient, nos législateurs sont nos maîtres, et, de même qu'on souiïrait autrefois du droit divin des rois, on soulTre aujourd'hui du droit divin des Parlements. « L'huile d'onction^ semble-t il, « a glissé, sans qu'on y prenne garde, dune seule tète « sur celle d un grand nombre, les consacrant, eux et « leurs décrets... » Spencer conclut que /a /b/jc//on o?h libéralisme, dans l'avenir, sera de limiter le pouvoir des Parlements.

Il faut lire la vigoureuse sortie contre le parlementarisme et les « péchés des législateurs » à laquelle Spencer s'est livré dans ses essais, dont le titre : L'Individu contre l'Étal, pourrait prêter à malentendu. Spencer, en effet, n'oppose pas lintérèt d'un seul à l'intérêt de tous. Il sérail plus exact de dire: La Société contre l'Étal, ou eu d'autres termes : L'Association libre contre la réglementation et la contrainte. Le livre de Social Statics a fait passer Spencer pour un collectiviste, L'Individu contre l'État l'a classé parmi les philosophes anarchistes. Lui-même déclare expressément qu'entre deux maux, la tyrannie socialiste et la licence anarchiste, il préférerait l'anarchie avec toutes ses misères. Il est certain que son petit livre a beaucoup servi à la propagande des anarchistes révolutionnaires, particulièrement aux Etats-Unis. Mais un penseur ne saurait être rendu responsable des conclusions que des fous ou des criminels tirent de ses idées, surtout lorsqu'ils les altèrent et les tronquent sciemment. Les anarchistes prétendent abolir toutes les fonctions de l'État, Spencer veut en limiter certaines, mais en fortifier d'autres. Il demande qu'on écarte comme nuisible l'ingérence de l'Etat en matière ^>éçf3^fJpTr?rde religion, de bien

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