‹ Les maitres de la pensée contemporaineChapitre 10 sur 16 · NIETZSCHE SOCIALISTE MALGRE LUI · texte numérisé non relu

NIETZSCHE SOCIALISTE MALGRE LUI

Il n'est guère, à l'heure présente, d'écrivains plus commentésqueFrédéricNietzsche. Il ne s'agit plus d'un engouement, d'une mode éphémère. On peut parler d'une influence nietzschéenne, d'un mouvement nietzschéen, et les prendre au sérieux. Fait digne de remarque, cette influence s'exerce dans les sens les plus opposés. Des conservateurs ultra, des anarchistes et jusqu'à des assassins se réclament de Nietzsche. Cet

(i) Peu après, le jg janvier 18S9, son ami le professeur Overbeck nous écrivait de Bâle qu'on l'avait conduit dans un asile.

(2) Voir le beau livre de M. A. Fouillée, Nieizscht et Vlmmoraiisme ; Paris, F. Alcan, 1902.

esprit troublant n'a-t-il pas, dans une de ces dangereuses formules, exalté le criminel comme un créateur? Nous lisions dernièrement le procès d'un étudiant de Leipzig, qui avait poignardé sa fiancée, après avoir pris Nietzsche pour professeur d'énergie. L'œuvre de Nietzsche fait les délices de tel baron mecklembourgeois, qui n'a d'autre lecture que la Gazette de la Croix et \ Almanach Gotha. A cela quoi d'étonnant? Qui plus que Nietzsche a exalté le principe aristocratique, le droit des nobles au commandament, l'orgueil guerrier et l'ardeur conquérante ? Et voici que les socialistes à leur tour, après avoir honni Nietzsche, le revendiquent pour un des leurs, car ils ne peuvent souffrir qu'une grande pensée contredise leur doctrine. La philosophie de Hegel, dans la première moitié du siècle, passait pour une colonne de la monarchie prussienne ; d'autres disciples, de la gauche hégélienne, y découvrirent la justification du socialisme révolutionnaire. De même aujourd'hui, nous voyons se former une gauche nietzschéenne. M. Gystrow rapproche la pensée de Nietzsche de celle des socialistes. M. Jaurès a fort étonné les Genevois en leur révélant que le héros de Nietzsche, le Surhomme, n'est autre que le prolétariat. M. de Roberty, dans une intéressante étude sur la sociologie de Nietzsche (1), soutient à peu près la même thèse par des arguments subtils.

Les pages brillantes et décousues de Nietzsche, ses aphorismes à facettes, son style capricieux et imprévu ne présentent sans doute aucune cohérence logique. Il rappelle par là Montaigne, les Pensées de Pascal, La

(l) F. Nietzsche; Contribution à V histoire des idées phitosophiques et sociales à la fin du dix-neuvième siècle; Paris, F. Alcan»

Rochefoucauld. Ses variations sont nombreuses : il a brûlé ce qu'il avait adoré, par exemple Wagner. Ses dernières œuvres convergent pourtant vers une conception du monde très arrêtée, qu'expose M. Vaihinger, professeur à l'Université de Halle, dans un des meilleurs essais qui aient paru sur Nietzsche (1). A aucun moment, Nietzsche n'est entiché du socialisme. Sa pensée plane aux antipodes.

En elïet, il est antipessimiste, non seulement pour l'avenir, mais pour le présent, en ce sens que, bien loin de déplorer le mal, la douleur, la servitude qui régnent dans les sociétés humaines, il veut qu'au lieu de plaintes efféminées, on accepte ce mal avec sérénité, avec joie, comme un stimulant à l'action. 11 nimagine pas, et souhaite encore moins une humanité délivrée du mal.

Il est antireligieux au premier chef, antichrétien, foncièrement hostile à l'idée de péché, de renoncement, d'ascétisme, à la charité chrétienne, et c'est le seul point de contact qu'il ait avec le socialisme. I\îais il répudie également toute morale sociale, du moins pour lélite. A la morale sociale, il oppose la morale individuelle, celle des volontés étrangères au scrupule et au remords, et qui ne visent qu'à la domination, à la puissance. C'est l'antithèse de la morale des maîtres et de celle des esclaves.

Il se montre par-dessus tout antisocialiste, rebelle à toute entrave, à tout obstacle dressé contre l'initiative individuelle. Il proclame le droit des forts d'exploiter les faibles. Il est l'ennemi des lois. Les grandes indivi-

(i) Cet essai forme un chapitre du volume de YHisloire de la philosophie, dans la Bibliothèque du Congrès international de igoo ; Paris, Armand Colin.

dualités ne croissent que dans une liberté sauvage. Sou antisocialisme le conduit jusqu'à l'anarchie. Mais l'anarchisme de Nietzsche n'a rien de démocratique, d'égalitaire. Nietzsche est un anarchiste de gouvernement, à la façon de Bonaparte et de tous les vrais despotes, qui ne reconnaissent pour eux-mêmes aucune loi, mais qui dictent leurs lois au troupeau, à la chair à canon, au Viel zu Vielen, aux bien trop nombreux, comme il les appelle. Et comme il se rit des droits de l'homme, il se moque pareillement des droits de la femme. Onconnaît son aphorisme méprisant : « Si tu t'en vas fréquenter chez les femmes, n'oublie pas ton fouet. »

On a argué de la folie de Nietzsche contre ses théories. Mais l'aliénation mentale, si caractérisée chez Rousseau, n'a pas empêché ce sophiste d'exercer une influence immense. La folie, chez Nietzsche, éclata subitement, et que d'ancêtres on découvrirait à ses apologies de la force et de la guerre, le Calliclès de Platon, Heraclite, les Cyniques, Machiavel, Hobbes, et, dans notre siècle, Stirner et le culte du moi, Carlyle et l'adoration des héros, Darwin et la lutte pour la vie, Spencer et l'individu révolté contre l'Etat.

Mieux encore qu'une tendance générale aussi caractérisée, nous possédons des pages de Nietzsche expressément dirigées contre le socialisme (1). Les socialistes sincères, ces éternels mécontents, sont affligés, d'après Nietzsche, d'un tempérament spécial profondément antipathique. Ce sont des gens pleins de bile, sombres, faibles, raisonneurs. Ils s'efforcent de restreindre, en toutes circonstances, le peu de bonheur qu'il y a sur la terre. Ils exagèrent les souffrances des couches inférieures du peuple. Souffrances et privations

(i) Neue Zeil, 20 janvier 1897.

croissent avec la culture individuelle. Les moins cultivés sont, à ce point de vue, les plus émoussés. Améliorer sa situation, c'est accroître sa capacité de souffrir. Cette propagande malfaisante ôte la paix à des millions d'hommes. Ce n'est qu'au sein de la tradition, des mœurs établies, de la modération des désirs, qu'il y a contentement pour la foule. Les socialistes s'allient à toutes les puissances qui détruisent ces conditions de vie tolérable.

Dans la société présente, beaucoup de travail dur et grossier doit être accompli, coûte que coûte ; il faut donc maintenir des travailleurs qui se soumettent à ce travail ingrat, tant qu'on n'aura pas réussi à construire partout des machines. Donner l'arme du suffrage à des hommes que l'on est ainsi obligé de soumettre à la dépendance, est une contradiction absurde. Ou bien que l'on fasse alors venir des nègres et des coolies pour la besogne indispensable à laquelle les ouvriers européens prétendent se soustraire.

Les socialistes méconnaissent enfin l'inégalité foncière, irrémédiable, qui existeentre les hommes, même la plus élémentaire, celle qui distingue les bons et les méchants, les intelligents et les imbéciles. Ils ne comprennent pas que, pour retrouver l'égalité, il faudrait redescendre jusqu'à l'âge des cités lacustres. Plus les hommes se civilisent, plus ils se différencient, se hiérarchisent. Nuisible dans leprésent, le socialisme poursuit donc, dans l'avenir, des chimères irréalisables.

En dépit de ces textes formels, les socialistes qui ne voyaient jadis chez Nietzsche que le philosophe du grand Capital, de Rothschild, du vrai surhomme de notre temps, du successeur de César, celui auquel tout est permis, ces mêmes socialistes l'enrôlent de vive force sous leur rousre bannière.

C'est singulièrement exagérer, d'après M. de Roberty, que de voir en Nietzsche le farouche défenseur du struggle for life à outrance, le grossier adulateur de la force matérielle. Nietzsche contaste que la concurrence vitale s'exerce, contrairement à ce que désirait Darwin, à ce que l'on oserait désirer avec lui : dans le cours de l'histoire, les faibles, grâce à leur nombre, finissent toujours par se rendre maîtres des forts.

M. de Roberty ne veut pas non plus que l'on prenne à la lettre les diatribes de Nietzsche contre le peuple, ou encore ses plaidoyers en faveur de la cruauté impitoyable. « Ce que Nietzsche appelle dureté n'est qu'une sorte de surpitié. » (La transposition n'est-elle pas subtile et ingénieuse ?) Nietzsche ne prétend pas soulager l'infortune, lorsqu'elle est sans remède possible. A quoi peut aboutir la compassion des impuissants? 11 demande seulement un peu de faiblesse aux trop forts; — aux trop faibles, un surcroît d'énergie; — aux méchants, de la bonté; — aux trop bons, de la méchanceté. Dans un milieu surmené, raffiné, la bonté n'est que faiblesse hystérique. Zarathustra, il est vrai, professe l'amour des vaniteux, des méchants; mais ce n'est qu'une forme du grand amour éprouvé par le philosophe pour la réalité totale, la vérité sous toutes ses formes, sous tous ses aspects. L'idéal, pour Nietzsche, ce sont les vieux Romains. Mais n'a-t-on pas vu renaître leur antiquevertu dans l'école républicaine des grands Jacobins ?

« Un critique allemand, conclut M. de Roberty, a soutenu avant nous la thèse, en apparence paradoxale, selon laquelle Nietzsche fut un socialiste sincère, un vrai démocrate. Il a, en effet, souhaité l'élévation aristocratique pour chacun et pour tous. Et tel est aussi le

but que nous poursuivons. Si nous travaillons au nivellement préalable et général des fortunes, c'est pour permettre à toutes les inégalités réelles de se produire, de remporter la victoire sur l'obstacle matériel et cynique, l'argent, qui, en dernière analyse, empêche l'avènement parmi les hommes de la liberté et de la justice. Nietzsche a donc été des nôtres. » M. de Roberty oublie seulement qu'il y a dans le socialisme spécifique, le socialisme ouvrier, une aspiration à l'égalitarisme farouche, formulé par notre grand Babeuf, comme l'appelle M. Jaurès, et auquel les inégalités réelles paraissent aussi odieuses que les inégalités économiques, si ce n'est plus.

Tout ce que l'on peut accorder à M. de Roberty se ramène à ceci. Il est bien vrai que le Surhomme de Nietzsche, VUebermensch, a un sens différent, selon qu'on l'applique au passé ou à l'avenir. Dans le passé, Nietzsche n'admire que les individus, les grands hommes, les élites fermées, telle cette aristocratie française des dix-septième etdix-huitièmesiècles, si exclusive, si raffinée, si hautaine. Pour l'avenir, il songe moins à l'individu qu'à l'espèce, aux grands hommes qu'à la grande humanité. C'est une nouvelle espèce d'hommes que prophétise Zarathustra, entièrement régénérée, consciente de son unité, de sa noblesse.

Cela revient à dire que les ascensions individuelles deviendront plus nombreuses. Si le nivean général est plus élevé, on verra surgir des hommes supérieurs en plus grand nombre. Mais Nietzsche ne songe nullement à une aristocratie universelle, qui implique contradiction dans les termes, à une panaristocratie émergeant de la pandémocratie, ce qui ne pourrait aboutir en dernière analyse, qu'à une humanité de Bourgeois Gentilshommes, dont le ciel nous préserve 1

La thèse soutenue par M. de Roberty est un modèle d'ingéniosité. On a beau, toutefois, dépouiller la pensée de Nietzsche de son outrance paradoxale, la presser dans tous les sens, on retrouve toujours en lui l'antisocialiste voué à l'impénitence finale.

Le socialisme repose surla subordination de l'homme à la société; le socialisme met la collectivité au-dessus des désirs individuels; le socialisme opprimeTindividu au profit de la communauté; le socialisme substitue, pour l'avenir, la paix sociale à l'âpre combat pour l'existence, générateur de toutes les mâles vertus; le socialisme protège les faibles contre la supériorité des forts. Nietzsche réagit contre ces tendances. Notre époque, dit Riebl, a le sens collectif, et parmi les devoirs sociaux, elle a maintes fois oublié dépenser à la valeur fondamentale de l'individu. Nietzsche présente à notre époque, d'une manière frappante, le danger d'un aveugle parti pris égalitaire, qui menace d'amoindrir le type humain.

Les écrits de Nietzsche sonnent le tocsin contre le flot toujours grossissant de la démocratie niveleuse, du socialisme, de la bureaucratie, de l'omnipotence de l'État. On court à la décadence, si l'on prend pour guide le troupeau. Ainsi que Jean-Jacques, Nietzsche prêche le retour à la nature, non plus contre la civilisation, mais pour sa sauvegarde.

Et ces dangers que Nietzsche, d'un geste insultant, signale à notre vieux monde amolli et énervé, le peuple le plus jeune, le plus entreprenant, le plus hardi de notre planète, en a la pleine intuition, et tente de les conjurer. Les États-Unis empêchent les immigrations de malades. Certains États de l'Union n'ont pas attendu les exhortations du docteur Cazalis pour interdire le mariage entre individus malsains.

Le milliardaire américain Andréas Carnegie déplore les millions gaspillés pour l'entretien des infirmes et des incurables, et dans ses fondations philanthropiques ne vient en aide qu'aux jeunes gens vigoureux et sans fortune. Le Président Roosevelt qui dans sa vie aventureuse, n'a certes pas eu le loisir de mé- 'diter les écrits de Nietzsche, adjure son peuple de choisir comme idéal le véritable Uebermensch de Nietzsche, — le Guerrier, — de devenir un peuple conquérant, une race de proie, et iln'est que l'écho delà jeune Amérique.

Page 1