‹ Les maitres de la pensée contemporaineChapitre 9 sur 16 · MAX STÎRNER ET SON MOI · texte numérisé non relu

MAX STÎRNER ET SON MOI

Mode et philosophie, le rapprochement de ces deux mois pourrait sembler d'une coupable irrévérence, puisque la philosophie vise aux vérités éternelles, et que la mode représente à ce point l'éphémère, qu'on l'a définie le ridicule de demain. Il y a pourtant des modes en philosophie comme en chapeaux et en cravates, et cette variété tient à bien des causes, à la manie contredisante, au besoin de changement, à l'impatience pour chaque génération de se faire sa place au soleil, de nier la précédente, de pousser à une révolution de la pensée et du goût, de détrôner des divinités bientôt surannées, d'élever de nouveaux autels. Hier encore Schopenhauer, Tolstoï tenaient le sceptre. On s'attristait, on nous peignait sous les plus noires couleurs les misères de la vie, on exaltait la pitié cordiale, « la religion de la souffrance humaine », paroles qui ont été prononcées la première fois avec sérieux, avec noble

éloquence, mais que d'autres depuis ont trop répétées sans conviction, et qui menacent de tomber dans la fadeur. Aujourd'hui, c'est à deux Allemands, Max Stirner et Frédéric Nietzsche, que vont, en Europe et en Amérique, dans de petits cercles d'initiés restreints, il est vrai, l'engouement et la vogue. Jusqu'à présent, la philosophie était considérée, par définition même, comme l'amour de la sagesse. Stirner et Nietzsche se distinguent des philosophes du commun en ceci qu'ils font consister la sagesse dans l'immoralité. Leur néo-cynisme forme l'antipode du néomysticisme et du néo-catholicisme, mais ces courants contraires expriment un même malaise, un même mécontentement dans notre civilisation présente. Les néo-cyniques se proclament immoralistes. Selon leurs disciples, « il n'y a rien de plus sot que l'idée de mo- « raie ; après Stirner et Nietzsche, nous pouvons nous « dire vraiment cela.. (1). L'histoire universelle nous « enseigne qu'un peuple moral est presque toujours « un peuple sans esprit, il ne crée rien, il ne progresse « pas. Les désirs, l'aspiration à jouir, et le sentiment « intense de la jouissance sans scrupule moral, c'est « là le sol sur lequel croissent et s'épanouissent les « fleurs les plus éclatantes de l'esprit i1\ »

11 n'est point d'élrangeté que les Allemands n'aient mise en système ; celle-ci du moins comble une lacune. Nous possédions la littérature brutale, le théâtre cruelliste, il nous manquait la philosophie cynique ; nous l'avons, rharmonie est complète. De plus, cette philosophie s'adapte si bien à certaines mœurs conterapo-

(1) Die Gesellschaft, 1862, Heft II, p. i522.

(2) A. Gerecke, Die AussicMslosigkeit des Moralismus ; Zu rich, 1892.

raines, qu'elle ne fait qu'en maximerles pratiques. Au lieu de prêcher des vertus qu'on se garde de suivre, n'est-il pas plus simple, plus loyal, de construire ses théories d'après sa manière d'être? Cela rétrécit peutêtre le champ de la morale, mais cela met en parfait accord les paroles et les actions (1). Stirner et Nietzsche ont encore cela d'intéressant qu'ils nous offrent la dernière expression des doctrines antireligieuses, antimorales et antisociales propres aux époques de décadence, de désagrégation.

Max Stirner (2), de son nom bourgeois Gaspard Schmidt, vécut fort obscurément ; de lui nousne savons presque rien. Né à Bayreuth, en 1806, il étudia comme Faust la théologie, puis la philologie et la philosophie, et passa la plus grande partie de sou existence à Berlin, enseignantdansles collèges, professeurà une écolesupérieure de jeunes filles, où nous avons toutes raisons de croire qu'il ne répandait point ses doctrines. L'ouvrage qu'il fit paraître à Leipzig, en 1843, sous ce titre obscur: L'Unique et sa Propriété, souleva certaines polémiques, mais n'enrichit point l'auteur. Ses dernières années s'écoulèrent dans la solitude. Il mourut pauvre, ignoré, en 1856, sans la consolation de prévoir cette sorte d'auréole posthume, dont les premiers feux commencèrent à briller en 1882, lorsque fut publiée une seconde édition de son livre, quarante ans après la première.

(i) DouDAN, Lettres.

(2) Max Stirxer, Der Einzige und sein Eigenlhum ; Leipzig, 1882. — Saint-René Taillandier, Études sur la Révolution en Allemagne, i853. — R. Schellwien, Max Stirner und Friedriefi Nietzsche; Leipzig, 1892. — M. Kronenberg, Max Stirner, Die Nation, 9 et 6 juillet 1892. — R. von Gottshall, Die Deutsche Nalional-Litteratur, V, II, p. iBy. — E. Bernstein, Die Soziale Doktrin des Anarchimus, Neue Zeit., 1891-1892, n» 14.

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Pour mieux interpréterNietzsche, nous avons besoin de Stirner ;pourcoraprendre Stirner, il faut remonter jusqu'à Hegel, et suivre chez ses disciples les ravages de l'esprit d'analyse, ver perpétuellement rongeur à la racine du sentiment et de la pensée. Théoricien de la Restauration, Hegel professait à Berlin une philosophie d'Etat ; sa doctrine était conservatrice, mais sa méthode ne l'était point. Il enseignait « qu'il n'y a pas de religion, mais des religions; pas de principes, mais des faits ; pas de morale, mais des mœurs » (1). Il livrait à ses élèves l'arme à deux tranchants de sa dialectique, qui, une fois en mouvement, ne s'arrête plus. David Strauss l'emploie à détruire l'appareil extérieur de l'Église, le dogme {Vie de Jésus, 1835). Après lui, Feuerbach, qui reproche à Strauss et à Bruno Bauer leur timidité, leur pusillanimité, s'en prend aux sentiments religieux : la divinité n'est que l'ombre de l'homme projetée dans le ciel, et douée d'attributs humains ; — il résoud la théologie en anthropologie, la religion en culte de l'humanité {Essence du christianisme, 1843). Vient alors Max Stirner, qui démolit à son tour l'idole Humanité, et la remplace par le culte du moi {L'Unique et sa Propriété, 1845). Enfin, Nietzsche {Œuvres, 1872-1889) réserve à l'homme supérieur le

(i) Biographie de Schérer, par M. Gréard; Paris, Hachette. Dans ce livre si émouvant pour ceux qui s'intéressent aux drames de la conscience, on voit Edmond Schérer partir du calvinisme intransigeant, pour aboutir, sous l'influence de Hegel, à la négation du progrès moral et de la religion humanitaire : « L'humanité, une grande famille !.. écrit-il dans son testament philosophique... Entre nous et tout bas, la déesse Humanité ne ressemble-t-elle pas souvent à une guenon ? » L'histoire de la pensée de M. Renan depuis le séminaire de Saint-Sulpice jusqu'à SCS Drames philosophiques nous fait assister à une évolution analogue.

droit à l'égoïsme que Stirner revendique pour chacun traite de même la religion humanitaire de pur jésuitisme, et ne volt en David Strauss, qui passait au début pour le plus hardi novateur, que le dernier des Philistins.

Avec l'élégance correcte dune logique inflexible, Stirner prétend démontrer « que Thumanité n'existe pas, que l'homme ne doit pas se soumettre à quelque chose d'extérieur à lui-même, divinité ou humanité, peu importe, et qu'enfin il n'y a d'autres droits que les droits de l'individu » :

Homme, tu as des revenants dans ta tête, tu as une fêlure dans le cerveau ! Tu te flgures de grandes choses, et tu te peins tout un monde divin, qui existe pour toi, un monde des esprits vers lequel tu es appelé, un idéal qui te fait signe. Tu as une idée fixe. Ne crois pas que je plaisante, ou que je parle par métaphore... si je tiens 1 humanité presque entière pour composée de véritables fous, de fous a enfermer. Qu'estce donc qu'une idée fixe ? Une idée qui s'est imposée aux hommes... Et telle vérité de foi, dont on ne doit pas douter, par exemple la majesté du peuple, qu'on ne doit pas ébranler, la vertu, contre laquelle le censeur ne doit pas laisser passer le moindre petit mot, afin que la moralité se maintienne pure, etc.. ne sont-ce pas là des idées fixes? Qu'un pauvre fou, enfermé dans un asile, soit possédé de la folie qu'il est Dieu le Père, l'empereur du Japon, le Saint-Esprit, etc., ou qu'un bon bourgeois s'imagine que sa vocation est d'être un bon chrétien, un citoyen loyal, un homme vertueux, etc., dans les deux cas c'est la même idée fixe.

Or ces idées fixes, ces idées fantômes, représentées par des êtres physiques, l'État, l'Église, la Société, sont des vampires qui sucent le sang de l'homme vivant. Il n'est libre qu'à condition de les nier, de les

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chasser de son esprit, de leur refuser obéissance, et cette liberté n'est réelle que s'il en use pour lui-même, s'il fait de son moi le commencement, le milieu et la fin de tout. Tous les liens sociaux existants ainsi rompus, il répondra comme dans la Médée de Corneillô ;

Que vous reste-t-il ?

— IMoi, Moi, dis-je, et c'est assez.

Mais le moi de Stirner, c'est-à-dire chaque personnalité particulière, n'a rien de commun avec le moi abstrait de Fichte, si grand devant la nature, si humble devant la loi morale, car Stirner dissout toute morale dans régoïsme ! « Je suis runique, il n'y a que moi », voilà ce que dit VEgo, lorsqu'au se frottant les yeux il s'éveille du sommeil des siècles, et qu'il s'aperçoit que les impératifs catégoriques de la morale, qui l'ont tourmenté, oppressé, et auxquels les hommes croient encore, ne sont que des chimères. Au nom de ces chimères, ceux qui gouvernent, ceux qui dirigent et enseignent, pédagogues, montreurs d'ours, font danser les autres au son de la flûte, les obligent à force gambades, auxquelles leur mo/ affranchi ne les emploierait jamais.

Cet individualisme radical se distingue pourtant de l'égoïsme grossier, en ce sens que Stirner ne nie pas les sentiments dits altruistes, il se refuse seulement à leur accorder le caractère d'obligation : « Je ne connais aucune loi, j'aime chaque homme, mais avec la conscience de l'égoïsme, c'est-à-dire parce que cela me plaît, parce que cela me rend heureux, et que je ne songe d'ailleurs point à me sacrifier à lui », peut-être aussi parce que je puis plus obtenir des autres hommes par la

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bonté que par la dureté. J'aime raon aimée et si j'obéis au doux commandement de son regard, c'est encore par égoïsme... J'ai pitié de tout être qui sent, et son tourment me tourmente, son plaisir me plaît, je puis le tuer, mais non le martyriser », et cela sans perdre la tranquillité de ma conscience, le sentiment de ma propre perfection, car le vice n'existe pas. Toutes les règles étant purement imaginaires, nous ne pouvons les violer : « Nous ne sommes pas, comme dit la religion, des pécheurs, nous sommes parfaits, car nous sommes à chaque instant tout ce que nous pouvons être. » Enfin, je n'ai pas de destinée, pas de vocation, non plus que la fleur. Je ne m'attache à rien. Je revendique seulement le droit de ne vivre que pour moi, de jouir du monde, de vivre heureux. Tout ce que je puis prendre et retenir m'appartient, devient ma propriété: persuasion, prière ou violence, mensonge, tromperie, hypocrisie, tout moyen m'est légitime : la force seule crée mon droit. Que me fait le bien du peuple ? C'est le mien qu'il me faut. La liberté n'existe que par l'égoïsme :

Un chien voit l'os en possession d'un autre ; s'il s'abstient, c'est qu il se sent trop faible. Mais l'homme respecte le droit d'autrui sur un os. Cela passe pour humain ; le contraire, pour un acte de brutalité ou d "égoïsme. Ne me parlez donc pas de justice et de bien public ! Ou'ai-je à faire du bien public?... Le bien public, comme tel, n'est pas raon bien... Le bien public peut exulter, pendant que je dois m'aplatir ; prospérer l'Etat, pendant que je meurs de faim. L'égoïsme ne sera pas satisfait de ce que l'autorité, chargée de justes distributions, lui donnera et lui accordera au nom de la communauté ; il dit simplement: « Empare-toi de ce dont tu as besoin. »

11 n'y a pas de devoirs sociaux, il n'y a que des inté-

rets. La propriété est un vol. Mais pourquoi nous plaindre que les autres nous volent? C'est nous qui sommes coupables de les laisser à leur tour sans les voler... Associons-nous donc, afin de voler de nouveau ce qui est entre les mains du petit nombre, et pour cela fondons des associations d'égoïstes. Rien n'attache l'individu aux autres que son intérêt. 11 s'en détache sans scrupule, s'il n'y trouve plus son compte. Un parti est une partie liée. Dire que l'on est d'un parti, c'est dire qu'on est de la partie, qnoB. prend part...

« Meure le peuple, s'écrie Stirner, pourvu que l'individu soit libre! Meure l'Allemagne, meurent toutes les nations européennes, et que, débarrassé de tous ses liens, délivré des derniers fantômes de la religion, l'homme recouvre enfin sa pleine indépendance! »

Stirner dresse ainsi la souveraineté de son moi sur la ruine de toute autorité divine et humaine. Néron, lorsqu'il brûlait Rome pour son plaisir ; Louis XIV dans son palais, entouré de ses courtisans et de ses gardes, lorsqu'il disait: « L'État, c'est moi », n'étaient que des mouches modestes, comparés à ce pauvre professeur de Berlin dans sa mansarde solitaire, car celui-là pensait: L'Univers, c'est moi. Homo sibi Deus. L'athéisme humanitaire de Feuerbach se résout ainsi dans Végothéismede Max Stirner, dans la sainte religion du moi, de tous les cultes secrètement le plus répandu, et qui survivra sans doute lorsque tous les autres seront abolis.

Les historiens de la philosophie ne prennent guère Stirner au sérieux, et lui refusent les honneurs d'une réfutation en règle. Son livre est simplement cité comme un curieux produit de la soplwstique hégélienne, et lui-même est classé parmi ces virtuoses habiles à danser sur la corde raide du paradoxe et à

jongler avec des abstractions. Car l'individu de Stirner n'est qu'une abstraction. Il n'y a d'uniques que dans les maisons de fous. Par tous nos besoins, notre éducation, notre activité, nous dépendons des autres. « Aucun de nous, dit excellemment M. Brunetière,n'a le droit de se poser en maître absolu de ses actes et de ses pensées même, parce qu'il n'est aucun de nous qui n'appartienne autant à la société qu'à luimême, pour ce qu'il lui doit de bienfaits dans le passé, pour ce qu'il en réclame d'aide ou de secours dans le présent... » Jusque dans les associations de malfaiteurs, lorsqu'il s'agit de partager le produit du vol, l'individu doit se soumettre à une certaine règle, abdiquer une partie de son intérêt... Stirner oublie que la vie et l'activité humaine ont des lois naturelles, et qu'il ne suffit pas d'un raisonnement pour les supprimer ; il oublie que l'Etat est fondé non sur une idée fantôme, mais sur l'éternel instinct de conservation des individus. Etant donné que l'homme est un animal sociable qui ne pourrait vivre seul, il faut qu'il s'arrange pour donner à son égoïsme individuel une juste part de satisfaction, mais aussi pour faire des concessions nécessaires aux autres égoïsmes dont il a besoin. C'est là une question de mesure, non de choix exclusif. Prétendre tout ramener au moi, comme les égotistes, ou sacrifier l'individu à la collectivité, comme les socialistes, ce sont des erreurs qui ne peuvent naître que dans des esprits qui ne s'appliquent à ne voir qu'un côté de la question, alors que les deux sont inséparables. De pareils sophismes n'ont de portée ni en logique, puisqu'il suffît de les opposer l'un à l'autre pour qu'ils se réfutent réciproquement, ni en réalité, puisque la force des choses ramènera toujours à son ordre les réfractaires qui voudraient s'en écarter. Et

de fait, si Max Stirner, qui fut un homme doux, paisible et studieux, vivant dans la froide exaltation de sa pensée solitaire, avait tenté de mettre ses théories en pratique, la police et les juges de Berlin l'eussent vite rappelé au sentiment du réel, que les philosophes perdent volontiers.

Mais à défaut de valeur philosophique, on doit accorder une certaine importance historique au livre de Stirner. De tous les ouvrages sortis de la Gauche hégélienne, qui battait en brèche le trône et l'autel, il exprime avec le plus de véhémence la protestation de l'école contre la discipline coercitive, étouffante, de l'Etat prussien avant 1848; il raille ce libéralisme timide qui n'ose conquérir la liberté par la force. Proudhon, le contemporain de Stirner, théoricien de l'anarchisme comme lui, épouvantait de même par ses formules radicales les bourgeois de Louis-Philippe (1). Stirner et Proudhon apparaissent comme des oiseaux avant-coureurs de la tempête ; ils annoncent la révolution.

Faut-il chercher, de même, un sinistre présage dans cette résurrection d'un livre oublié, dans cette floraison nouvelle du paradoxe antisocial, qui s'exprime dans des ouvrages tels que Les Anarchistes, de John Henry Mackay(2), et avec originalité, avec grâce dans L'Ennemi des lois, de M. Maurice Barrés. « De toute sincérité, dit le héros de M. Barrés (et peut-être aussi son meilleur ami), je me crois d'une race qui ne vaut

(i) Mais Proudhon même, aux yeux de Stirner, parce qu'il combat contre l'égoïsme, ne fait que continuer le principe chrétien de l'amour, du sacrifice pour l'ensemble, et Stirner le répudie, au même titre que Robespierre et Saint-Just, comme un cafard.

(2) Die Anarchislen ; Zurich, iS^u.

que pour comprendre et désorganiser. » D'autre part, c'est peut-être un symptôme rassurant que cette scission de la philosophie révolutionnaire en deux écoles irréconciliables, celle qui prétend sacrifier l'individu à la société, et celle, au contraire, qui revendique les droits absolus de l'individu contre la société. Quoi qu'il en soit, l'école anarchiste, philosophique et militante vénère en Stirner le Père de son Eglise et s'efforce de propager sa doctrine. « Bonnes mœurs, majesté, vérité, serment, droit et loi, patrie, amour, mariage, l'Unique de Stirner se rit de tout », s'écriait récemment un compagnon à une réunion publique de Berlin. Et dans une élégante analyse du livre « libérateur » de Stirner, de son Cantique des cantiques de l'ëgoïsme, publiée par une revue française (1), M. Théodore Randal écrivait : « Il suffit d'avoir lu ce livre, pour se sentir à l'instant purifié de péché, garanti d'erreur et exempt de joug, pour être un homme libre, comme Stirner le fut, peut-être le seul en ce siècle. » Notons enfin que l'anarchisme de Stirner diffère de celui de Kropotkine en ce sens que l'un est fondé sur l'égoïsme absolu, l'autre sur l'altruisme le plus pur. Le prince russe est persuadé qu'il suffira de supprimer toutes les institutions sociales, pour que les hommes s'embrassent entre eux, comme les anges et les élus dans le tableau du Paradis de fra Beato Angelico, tandis que Stirner ne conçoit le monde à venir que sous forme d'associations d'égoïstes. L'un et l'autre ont pour commentaire éclatant la bombe de dynamite. ', Supposez maintenant une société composée d'uniques, où chacun n'aurait d'autre droit, d'autre protection que sa propre force. Elle aboutirait à ceci, que

(1) Entretiens politiques et littéraires, septembre 1892.

l'unique le plus puissant jetterait les autres par terre, se mettrait au-dessus de tous, les exploiterait à son profit. Partant de ce principe que l'homme est un loup pour l'homme, Ilobbes, témoin des guerres civiles de son temps, conclut, comme conséquence nécessaire, à la fondation de l'État despotique. Et l'histoire consacre la théorie. Quand un État tombe dans l'anarchie, quand ses membres se désagrègent en une poussière, en un tourbillon d'atomes, quand il n'y a plus de partis, mais seulement des factions, des sijndicats d'égoïstes. où chacun ne songe qu'à son intérêt propre et à sa vengeance, alors, au moment psychologique, on voit entrer en scène le grand Égoïste, le Dictateur, le César ou le Césarion, qui va dompter tous ces égoïsraes rivaux, les organiser, les discipliner, les conduire au butin, au carnage et à la débâcle.

tB NÉO- CYNISME ARISTOCRATIQUB FRÉDÉRIC NIETZSCHE (1).

Nous ne pouvons nous passer d'idoles qui représentent un idéal, une manière d'interpréter la vie. Nietzsche est aujourd'hui une de ces idoles exotiques, d'autant plus vénérée qu'il est lui-même un briseur

(i) Œuvres complètes; Leipzig, Naumann. En particulier; Zur Généalogie der Moral (iSS'j) ; Jenseils von Gui und Boese (i886j; Goelzen-Daemmeruny (i8Sq); Also sprach Zarathuslra.

Le nombre des commentateurs île Nietzsche es légion. On a

d'idoles, philosophant à coups de marteau, rejetant dans le crépuscule les anciens dieux, ce qui est la meilleure manière de se faire sacrer dieu à son tour.

Né en 1844 à Lûtzen, il descend d'une famille dô gentilshommes polonais, les Niëzki. Sa grand'mère avait vécu dans le cercle de Goethe, à VVeimar ; son père était pasteur protestant. Après les plus brillantes études, il fut reçu docteur à Leipzig sans examen. A Aingt-quatre ans, il professait la philologie à l'Université de Bâle. Il avait l'âme d'un chevalier soldat plutôt que d'un rongeur de livres. Il prit part à la campagne de 1870 contre la France, en qualité d'officier d'artillerie, ou, selon d'autres, comme attaché au corps sanitaire. Il renonça plus tard à sa nationalité allemande. A partir de 1876, sa santé exigea des ménagements extrêmes, des séjours à Sorrente, à Nice, dans la Haute-Engadine. Quand ses maux d'yeux et ses névralgies lui laissaient quelques répits, il écrivait ses plus belles pages. Il finit par sombrer dans les abîmes de la folie (janvier 1889). Il fut enfermé quelque temps dans un asile. Le penseur, l'artiste étaient morts en lui.

Sa folie fut-elle purement accidentelle, une suite d'excès de travail, d'abus des narcotiques, de la mu-

lu les études de M. Valbert, de M. de Wyzewa. Des Revues où l'on aime à chercher l'âme éparse et confuse de la jeunesse pensive, le Mercure de France, \e Banquet, la Revue blanche, etc., ont publié des critiques et des fragments de Nietzsche. M. Brandes et M. Stein, dans la Deutsche Rundschau, M. Bamberger, dans ia Nation, nous ont également guidé dans cette étude. Citons seulement : La Philosophie de Nietzsche, par H. LiCHTE:^BERGER,el Pensées et fragments de Nietzsche, réunis et traduits par le même auteur {Bibl. de phil. conl., Félix Alcan, éditeur).

sique qu'il cultivait avec passion (1) ? Ou bien y a-t-iS une sorte de parenté entre certaines formes de talent et la folie ? Le goût de la solitude, une excitation croissante contre les écrivains dont il s'est parfois le plus inspiré, une sorte de mégalomanie qu'à la fin on voit. poindre, laisseraient soupçonner en lui quelque germe morbide : « J'ai donné aux Allemands les livres les « plus profonds qu'ils possèdent... J'ai donné à l'hu- « manité le livre le plus profond. » Mais si l'orgueil démesuré d'auteur devait signifier la démence, il n'est guère d'hommesdelettres, et jusqu'audernier barbouilleur de papier, auxquels il ne faille ouvrir un cabanon dans une de ces maisons dites de santé.

Il y a d'ailleurs chez Nietzsche un absolu contraste entre l'homme, d'une modestie parfaite, d'une politesse exquise, d'un commerce sans aigreur ni âpreté, très aimé de ses élèves et chéri des femmes (lui qui dansses livres leur prodigue l'insulte et les flagellations), et l'écrivain cynique qui souffleté au visage tous les principes sur lesquels repose l'ordre social établi. Irréconciliable ennemi de notre société pleine de mensonge, comme l'était Rousseau au siècle dernier, comme Rousseau, il exige le retour à l'instinct, à la nature, — dans le style le plus raffiné, — mais avec cette différence essentielle que Rousseau était un plébéien devant lequel se dressait un monde aristocratique, tandis que dans cette démocratie prophétisée parRousseau, aujourd'hui en voie de se réaliser entièrement, Nietzsche est l'âme la plus orgueilleusement patricienne qui se puisse concevoir.

(i) Il était lui-même compositeur. Disciple enthousiaste de "Wagner au début, il a raconté dans une brochure. Le Cas Wagner, traduite par MM. Daniel Halévy cIDreyfus, comment la musique de Bizet le guérit du wagnérisme.

122 LES MAÎTRES DE LA PExNSÉE CONTEMPORAINE

Du haut de son Biirg féodal, il divise l'humamté en deux races, séparées par un abîme. D'une part, une minuscule élite, les Nobles, et gardez-vous d'entendre par là notre classe nobiliaire actuelle, composée en majeure partie de bourgeois gentilshommes, aux titres usurpés, et des descendants des familles guerrières et conquérantes, désormais hors d'emploi. Nietzsche emploie le mot Noble au sens primitif : ce sont les hommes de volonté, d'action, les individualistes, les ambitieux qui se sentent nés pour commander, dominer, créer. — L'autre race comprend l'immense plèbe moutonnière, l'innombrable troupeau des bêtes de somme, les esclaves du préjugé, irrémédiablement voués à la haine et à la rancune contre ceux qui leur sont supérieurs. — Or, d'après Nietzsche, tout ce qu'il y a de grand dans le monde ne s'est accompli que par les hommes d'exception, par les nobles ; tout ce qu'il y a de servile et de bas s'exécute quand les esclaves dominent, et c'est le cas de la démocratie, où le nombre écrase l'élite, où les lions sont opprimés par les lièvres.

Cette thèse correspond à deux façons diamétralement opposées d'envisager le développement de l'histoire. L'opinion aristocratique, celle de Nietzsche, celle de Renan, prétend établir que le progrès des sociétés est favorisé moins par la lutte pour l'existence que par la lutte pour la prééminence, c'est-à-dire par le triomphe des grands hommes conducteurs de peuples, qui leur donnent un nouvel essor, une nouvelle vie ; et, dès lors, le but de l'humanité, c'est de produire des grands hommes, de leur sacrifier les foules, de laisser s'exercer librement leur activité salutaire. — L'opinion démocratique, au contraire, celle de Tolsto'i également, voit dans les foules anonymes les véritables agents de

l'histoire, et dans les prétendus chefs de chœur, de simples comparses souvent plus nuisibles qu'utiles. Et la conséquence, c'est le sacrifice de l'individu à la société, c'est la souveraineté dii peuple, c'est le suffrage universel élevé jusqu'à l'infaillibilité mystique, c'est enfin le socialisme. La civilisation étant œuvre collective, ses bénéfices, au lieu d'être réservés au petit nombre, doivent appartenir à tous.

La vérité, croyons-nous, se trouve dans la conciliation de ces deux points de vue si exclusifs. La thèse aristocratique méconuait les bornes de la puissance de l'individu, confond les conditions de la vie naturelle et de la vie sociale. Réduit à ses propres ressources, l'individu ne peut rien, il participe de la puissance et de la faiblesse de la société au milieu de laquelle il agit. Le conquérant a besoin d'une armée de braves l'artiste d'un public intelligent, le savant, pour ses découvertes, des résultats accumulés de la science. L'homme d'Etat ne peut opérer de grands changements dans lesafTaires humaines, si l'esprit public n'y a été préparé à un degré considérable par les circonstances générales de son époque. — La thèse démocra tique, au contraire, n'accorde pas assez à l'individu : elle méconnaît qu'il y a dans l'homme d'exception quelque chose d'unique, que des médiocrités additionnées n'arriveront jamais à faire une supériorité, que toutes les sociétés de gens de lettres réunies n'écriraient pas l'œuvre de Voltaire, que tout le corps des sous-officiers n'accomplirait pas 1 œuvre stratégique de Napoléon, et qu'en dernière analyse l'élite est indispensable pour que le progrès s'accomplisse, et par élite nous entendons la minorité énergique et compétente, qui, dans toutes les branches de l'activité humaine^ devrait primer, diriger.

Mais nous n'allons pas jusqu'à creuser un infranchissable fossé entre l'élite et la foule, comme le fait Nietzsche, lorsqu'à l'étroite passion démocratique ii oppose son aristocratisme non moins exclusif, qu'il voit d'une part quelques Titans, et de lautre une fourmilière de Pygraées, sans tailles intermédiaires, et qu'il accorde aux premiers le plus exorbitant des privilèges, qui est de les affranchir de toute règle et de toute loi.

D'après Nietzsche, il n'y a pas une morale générale humaine, il y a deux morales. Pour les Titans et les Pygmées, les mots bon et mauvais ont deux sens opposés. Ceux que les anciens appelaient bons, les puissants, les forts, ce sont ceux-là même que la foule déclare mauvais, car bonté, au sens antique, est synonyme de force, d'oppression, d'arbitraire. Au contraire, le bien pour les esclaves, c'est la pitié, la charité, l'amour secourable, cela même que les maîtres appellent mauvais. Pour le noble, point d'autre devoir que de développer librement ses instincts. L'individualisme, ou, en d'autres termes, l'égoïsme, l'immoralité restent ainsi l'apanage de l'élite :

L'égoïsme n'appartient qu'à l'être qui a l'âme noble, j'entends celui qui possède cette foi inébranlable que, pour un être tel que lui, d'autres êtres doivent rester naturellement assujettis et se sacrifier à lui. A l'égard des êtres inférieurs tout est permis, et dans tous les cas dépasse les catégories du bien et du mal.

Donc, pour l'homme supérieur, ni religion, ni Etat, ni patrie, ni famille, ni autorité quelconque. Les institutions sociales ne valent qu'autant qu'elles lui permettent de dominer : mais qu'elles ne réclament jamais sa soumission.

Dès l'âge de treize ans, Nietzsche considérait Dieu comme l'incarnation du mal. Son aversion instinctive pour le christianisme devint bientôt une horreur raisonnée. Cette religion d'esclaves, en exaltant l'ascétisme, la charité, la pitié, l'humilité, le renoncement, a mutilé les plus nobles instincts de l'homme, leur a substitué de fausses vertus, d'où l'égoïsme n'est pas absent. Le christianisme, c'estla décadence. Jésus n'est qu'un juif décadent cloué sur l'arbre vénéneux de la croix. Son évangile a transformé le monde en un vaste hôpital peuplé de malades et de gardes-malades, quand le premier effort de l'homme doit être de se bien porter. Nietzsche n'accepterait le christianisme que comme instrument de domination, à condition d'y jouer le rôle d'un Loyola ou mieux encore d'un Grégoire VII, la carrière de Pape étant encore la plus belle pour une âme enflammée de la passion du commandement.

Il n'est pas moins hostile à l'État démocratique qu'à l'Église chrétienne. Ces deux léviathans ne cherchent à s'entre-dévorer que parce qu'ils ont les mêmes visées : bestialiser les masses, étoufTer toute initiative, toute volonté puissante, toute force personnelle qui ne s'exercent pas à leur profit. L'Etat est l'ennemi de la civilisation. Il n'est bienfaisant qu'à condition de tomber entre les mains d'un tyran « antilibéral jusqu'à la méchanceté ». Il n'y a dans l'État d'autre place pour l'homme supérieur que la dictature. Nietzsche a le culte de César, génie d'organisation et de guerre ; il n'a que du mépris pour Brutus, doctrinaire stérile et borné. L'exemple de Napoléon, plus fort que tout un peuple, prouve à quel point les foules s'attachent aux hommes qui savent commander.

Affranchi du joug de la religion et de l'État, l'homme

d'exception doit se prémunir contre la tyrannie de la femme, l'éternelle Dalila. Nietzsche a le sens profond de ce danger. Plutôt tomber « entre les mains d'un assassin que dans le rêve d'une femme ardente». Le mariage n'est qu'une dégénérescence du concubinat. Mieux vaut penser et agir à l'égard des femmes d'une façon orientale, ne demander à ces félins perfides, qui cachent leurs griffes sous des gants gris perle, que du plaisir ou de beaux enfants. Les plus antipathiques sont celles qui visent à la supériorité, à l'héroïsme : Mme de Staël, Mme Roland paraissent à Nietzsche des exemplaires du beau sexe absolument « comiques », George Sand en particulier, « la vache écrivassière aux mamelles gonflées d'encre, dévorée d'une ambition populacière d'exprimer des sentiments généreux ».

Nietzsche ne s'incline enfin devant aucune autorité intellectuelle, il renverse toute la hiérarchie des esprits. Il met au premier rang les écrivains qui ont vu des hommes vivants et ont su les peindre tels qu'ils les voyaient, Machiavel, La Rochefoucauld, l'abbé Galiani, Stendhal, Dostoïewski, et au dernier rang les philosophes, les savants théoriques, ses bêtes noires. Il traite Darwin de tête médiocre, Kant de tartufe, Spinoza d'empoisonneur.

Il admire deux grandes époques : l'antiquité classique et la Renaissance païenne, âges de demicivilisation fertiles en vrais caractères, primitifs d'instincts et raffinés de culture, trempés par le danger, la noble vie cruelle, et qui ont abouti au plus bel épanouissement de l'individu, à des types tels que César Borgia, le contraire d'un homme de décadence, le bel animal de proie, le monstre admirablement sain.

Et dans cette admiration du passé. Nietzsche puise son horreur du présent. Incapable de ressentir de grandes douleurs et de grandes joies, l'homme moderne s'efïémine ; au lieu de mettre son bonheur à exercer sa force, il aspire au bien-être des paresseux et des indignes, à un confort, à un luxe ignobles. Parce que sa méchanceté prend des formes rachitiques, que, n'osant plus assassiner, il calomnie, il nest pas devenu meilleur. Ses prétendues vertus naissent de sa faiblesse, vertus de vieilles femmes aux yeux morts, aux passions éteintes. La seule école d'énergie virile, la guerra, tend à disparaître devant le mercantilisme et l'industrialisme croissants. L'instruction primaire, la presse, en « éclairant » le peuple, faussent ses talents naturels, énervent ses instincts primitifs. Nous devenons de plus en plus des malades de la volonté.

Et entendez notre décadence même au sens physiologique. Grâce à la morale démocratique, c'est-à-dire à la philanthropie et à l'hygiène, les faibles, les malsains survivent, se reproduisent, abâtardissent la race (et c'est aussi l'opinion d'Herbert Spencer). Avant donc d'améliorer l'espèce par l'éducation, il s'agirait de la régénérer par la sélection. Nous ne pouvons être sauvés que si une nouvelle noblesse parvient à se former, une race de maîtres, qui se rapproche du type de ÏUebermensch, c'est-à-dire du Surhomme. L'Europe, sans distinction de frontières, devrait être gouvernée par ces hommes-là, et la masse leur être sacrifiée; à ce prix, la race humaine serait en progrès.

Et dans le plus étrange de ses livres, sorte d' « évangile pour hommes d'exception », de « Bible des Titans », Nietzsche, sous les traits du dieu Zarathustra, nous initie à la loi des forts : « N'épargne pas ton voisin... Gare-toi de l'homme bon.. Ne crois pas que

tu ne dois pas voler, commettre l'adultère... Sois dur, dur comme le diamant... Que la contrainte te soit aussi étrangère que le repentir. Sache que rien n'est vrai et que tout est permis, hormis la faiblesse, qu'elle s'appelle vice ou vertu... »

Voilà certes une morale dont la pratique est assez banale, mais dont la théorie ne Test pas. Si, toutefois, nous dépouillons Zarathustra de son costume oriental, de son splendide décor de mer et de montagnes, digne de tenter le pinceau d'un Gustave Moreau, nous retrouvons en lui d'anciennes connaissances : les philosophes cyniques de l'ancienne Grèce, négateurs de la civilisation de leur temps ; Platon, lorsqu'il rêvait pour sa République une caste noble de guerriers ; Machiavel, quand il concilie la scelleratezza et la virlii ; de Maistre, lorsqu'il proclame la vertu mystique de la guerre, la nécessité du sang répandu pour l'épanouissement des chefs-d'œuvre, nous tiennent le môme langage que Zarathustra. C'est une sorte de lieu commun romantique que de proclamer les droits du génie, d'exalter la volonté malfaisante, et, en dérision du bourgeois, d'aller chercher dans les bagnes les hommes les meilleurs, ceux dont la bravoure et l'audace, au milieu de notre civilisation énervée, n'ont pu trouver d'issue que dans le crime. Le cruellisme et l'immoralisme de Nietzsche, nous les reconnaissons chez le Karl Moor des Brigands de Schiller, chez les héros sataniques de Byron; chez le Vautrin de Balzac, chez le Julien Sorel de Stendhal. Il n'est pas jusqu'à ce pauvre M. Nisard qui n'ait eu la fâcheuse inspiration d'expaser un jour, en Sorbonne, la théorie des deux moral s, morale des maîtres et morale des esclaves, morale de César et morale des petites gens, théorie qui lui fut si iort imputée à crime, et qui, maintenant qu'elle nous

revient d'Allemagne, récolte dans nos jeunes cénacles la faveur et l'applaudissement!

Les vrais inspirateurs de Nietzsche ont été Schopenliauer et Renan ; mais, au lieu de conclure, avec le bouddhiste de Francfort, au Nirvana, Nietzsche abou-' tit à l'exploitation des faibles, à la domination des loups. Pessimiste à l'égard de l'immense majorité qui n'a qu'à se résigner, il est essentiellement optimiste pour l'élite, pour l'homme de proie et de joie.

L'analogie avec Renan est frappante : même conception essentiellement aristocratique de l'histoire : « En somme, la fin de l'humanité, c'est de produire non des masses éclairées, mais quelques grands hommes... Toute civilisation est l'œuvre des aristocrates. » Même rêve de voir un jour se développer au sein de l'humaaité une espèce supérieure :

Une large application des découvertes de la physiologie et [lu principe de sélection pourrait amener la création dune ace supérieure ayant son droit de gouverner non seulement lans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, e son cerveau et de ses muscles. Ce seraient des espèces de ieux ou déuas, êtres décuplés en valeur de ce que nous ommes, et ces quelques individus, en lesquels les nations

Ieraient concentrées, se serviraient de l'homme, comme homme se sert des animaux...

La dévade Renan, c' estV Uebermensch de Nietzsche. Un même sentiment d'indignation et de révolte 3ntre la basse démocratie, oppressive et niveleuse,

(suggéré l'œuvre de Nietzsche, les Dialogues philosohiqiies de Renan, écrits à la lueur des incendies e la Commune, VHisloire de la Révolution de Taine, Individu contre VÉlat de Spencer. Mais l'erreur de

Nietzsche, et l'on ne saurait assez la souligner, c'est que pour lui, contrairement à Taine, à Spencer, à Renan, individualisme est synonj'me d'égoïsme, de droit à l'arbitraire (ce qui n'expliquerait que trop les représailles de la démocratie contre les hommes d'exception), tandis que la seule justification théorique de la force, c'est de réaliser la justice, comme l'antiquité l'a exprimé par le beau mythe d'Hercule.

L'œuvre de Nietzsche offre deux aspects bien différents, par où il attire à la fois et rebute. Il attire, parce qu'il a l'horreur du mensonge, parce qu'il combat la faiblesse et la mollesse comme des crimes, parce qu'il nous veut sévères aux autres et à nousmêmes, parce qu'il prétend ramener des générations amollies et endormies à l'énergie, à la rudesse, parce qu'il ne considère comme grande et valant la peine d'être vécue qu'une vie de noble effort, de création, de sacrifice; et dans la triste médiocrité où nous nous débattons, où Diogène allumerait en vain sa lanterne pour chercher un homme, il semble porter en lui l'expression des souffrances présentes et le mystère d'une rédemption à venir. — Ainsi s'explique l'enthousiasme qu'il inspire à nos Titans en herbe, comme aussi aux étudiants balafrés des Universités allemandes, dressés au culte de Bismarck, l'homme de fer, le baron brigand.

Mais il sépare l'homme de rhomme,il réduit l'individu à lui-même, le ramène ainsi nécessairement à l'orgueil, au dédain, à la vanité, à la méchanceté, à la jouissance personnelle, à cet épicurisme, à ce dilettantisme dont nous sommes infestés, et c'est par là qu'il plaît aux écoles décadentes, lui, le mortel ennemi de la décadence.

Nietzsche a voulu écrire le poème de la vie héroïque

et cruelle. Il n'est pas philosophe, car il fuit les systèmes, qui, d'après lui, manquent de probité. A travers les fragments, les aphorismes, les maximes, les sentences et les portraits dont se compose son œuvre, nous avons essayé de suivre le fil de ses idées, mais ce fil casse plus d'une fois. Son humeur changeante exclut la pitié et comprend la pitié, bannit la douleur, puis vante sa vertu bienfaisante. C'est un psychologue, c'est un rêveur qui fait penser, mais qui vous promène sur les cimes dangereuses, le long des précipices, qui donne le vertige, à ce point qu'après l'avoir lu on cherche des échelons pour descendre à la vie

LA PHILOSOPHIE PERVERSB

M. Henri Lichtenberger a publié la première étude d'ensemble consacrée en France à Frédéric Nietzsche (1). Il a complété cette étude par un petit volume d'extraits et de pensées, dont nul ne pouvait mieux que lui fixer l'ordre et le choix. Deux des ouvrages les plus célèbres de Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, et le Zarathoustra, traduits par M. H. Weiskopf, G. Art et Henri Albert (2) , inaugurent la publication de ses œuvres complètes. 11 deviendra bientôt, en France, aussi familier à ceux qui pensent, qu'il l'est en Allemagne.

De bonnes âmes pourraient s'en inquiéter. La phi-

(i) Un vol. in-i6; Paris, F. Alcan, 1899, (a) Société du Mercure de France,

losophie de Nietzsche jouit d'une réputation pernicieuse. Un privai docent à l'Université de Berlin nous citait l'exemple d'un de ses élèves, jeune homme timide et rougissant, plein de respect pour ses maîtres, qui, après une lecture de Nietzsche, changea du tout au tout. Insolent, méprisant, provocateur, un jour, dans une visite, il tenta de faire violence à une Frau Professorin. 11 avait pris au pied de la lettre le précepte fondamental du maître : « Rien n'est vrai, tout est permis {Nichts ist wahr, ailes isî erlaiibt). »

On a dit de cette philosophie qu'elle prêchait la révolte et l'anarchie, on l'a comparée à une dynamite littéraire, à un arsenal de bombes intellectuelles. Ses disciples tendraient à former comme une armée du Contre-Salul, une Ligue de la perdition. Mais il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et l'originalité si paradoxale de Nietzsche consiste surtout dans l'expression souple et chatoyante qu'il a donnée à la conception de la vie, à la morale de la Renaissance païenne. Le profond connaisseur de l'Italie du seizième siècle, Burckhardt, qui professait à Râle en même temps que Nietzsche, avait sans doute contribué à l'initier à cet individualisme aristocratique des princes et des artistes d'au delà des monts. Le passage suivant de Machiavel, tiré du Discours sur Tite-Live, que nous n'avons vu citer nulle part en concordance avec Nietzsche, résume à merveille toute la théorie exposée dans Par-delà le bien et le mal et devrait servir d'épigraphe :

« Notre religion, écrit Machiavel dans son style lapidaire, couronne plutôt les vertus humbles et contemplatives que les vertus actives. Elle place le bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humaines, et l'autre au contraire (la religion

païenne), faisait consister le souverain bien dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui rendentriîomrae redoutable. Si la nôtre exige quelque force d'âme, c'est plutôt celle qui fait supporter les maux que celle qui pousse aux grandes actions. Les méchants ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes qui, pour aller en paradis, sont plus disposés à supporter les injures qu'à les venger. »

Ce passage renferme toute la théorie de Nietzsche sur la table d'évaluation des valeurs morales, sur ce qu'il appelle la morale des maîtres et la morale des esclaves, sur le sens différent, contradictoire, des mots de bien et de mal, de bonté, de beauté, de courage, selon que l'on se place au point de vue païen ou chrétien. La virtù, telle que l'entend Machiavel, c'est l'énergie et l'habileté déployées pour atteindre un but de domination, le droit des meilleurs, des plus forts, des hommes de proie, des césariens, pour pousser par tous les moyens, malgré lui, le troupeau humain vers la civilisation. Nietzsche salue dans Borgia, dans le prince de Machiavel, le type splendide des conducteurs d'hommes.

La pensée de Nietzsche ne diffère guère de celle de Stendhal, grand admirateur des pourpoints et des poignards du quattrocento, comme aussi de Bonaparte, le condottiere au génie surhumain qu'il avait suivi à travers l'Europe.

Le discours de Vautrin à Rastignac, sur l'art de parvenir, c'est encore du pur Nietzsche avant la lettre. Vautrin prend texte des mémoires de Benvenuto Cellini, et il oppose la morale des ambitieux sans scrupules, « aux reins solides et au sang riche en fer », à celle des bonnes gens « de la sainte confrérie des savates du bon Dieu ». Il s'agit non de se résigner.

mais de guerroyer, sans trêve ni merci, afin de conquérir sa place au soleil. Nietzsche exalte de même la dureté, la cruauté, la ruse, l'audace téméraire, l'humeur batailleuse qui augmente la vitalité de l'homme et dit oui au mal et au péché.

Nietzsche olïre ainsi la contre-partie de Tolstoï. 11 expose la morale des combattants; Tolstoï, celle des infirmiers, des brancardiers, de la Croix de Genève, qui ramassent les vaincus et pansent leurs blessures, et dont l'âme compatissante voudrait voir tous les humains, au lieu de s'entre-déchirer, s'embrasser les uns les autres.

Le nietzschéisme rompt en visière au christianisme, à la démocratie, qui professent également le dogme de l'égalité des hommes. Pour Nietzsche comme pour Renan, comme pour Carlyle, l'inégalité entre les humains est, au contraire, criante. Le progrès est l'œuvre non des foules, mais des races et des hommes supérieurs, des génies, des héros, des surhommes. L'œuvre de la démocratie, du socialisme, qui en est la quintessence, c'est de tout abaisser au niveau le plus médiocre, d'unir les faibles contre les forts, et d'organiser la société au profit des incapables. D'après Nietzsche, nous nous exagérons les souffrances des classes populaires, nous les jugeons avec nos nerfs. Nous tendons en même temps à les augmenter par la culture imprévoyante que nous donnons à ceux qui peinent.

Les vrais promoteurs du progrès industriel, ce ne sont pas les prolétaires, mais les inventeurs, les héros de l'industrie, de la banque et du commerce, les hommes d'entreprise, d initiative âpre et avide, les financiers de proie.

A l'égard de l'esprit juif, Nietzsche éprouve des sentiments contradictoires. La Bible fait appel aux senti-

raents de commisération eu faveur des humbles, et cela lui déplaît. Mais la Bible exalte aussi l'esprit vindicatif : « OEil pour œil, dent pour dent», et la vengeance fait partie de la morale des maîtres, tandis que l'Evangile engage l'homme souffleté à tendre l'autre joue. Il faut admirer chez les juifs le génie de l'argent, de la patience, de l'audace; il n'est pas prudent, pour les nations parmi lesquelles ils vivent, de se brouiller avec eux.

Les races supérieures sont faites pour l'hégémonie: contre la démocratie pacifique, Nietzsche vante la vertu civilisatrice de la guerre. Il prédit de grandes guerres pour la suprématie du monde, et, jusqu'ici, il n'a pas été mauvais prophète. Ne venons-nous pas de voir la démocratie américaine s'élancer dans la voie des conquêtes? Enfin, les « Européens d'après-demain », les surhommes, se révolteront contre la tyrannie du peuple, les Gullivers briseront les liens dans lesquels les Lilliputiens les tiennent asservis.

A travers l'exagération et l'outrance, les théories de Nietzsche ne sont pas sans affinités avec celles de Kant, de Spencer, de Darvv^in. Kant proclame l'impératif catégorique, non de l'intérêt, comme lèvent Nietzsche, mais de la conscience ; il reconnaît toutefois que le devoir n'est guère obéi ; il loue comme un bienfait les lUttes malveillantes entre les hommes, et jusqu'à la passion de commander, parce qu'elle éveille de nobles qualités. Nietzsche célèbre de même la volonté de ' puissance, Wille zurMacht. Spencer considère que la philanthropie, qui permet aux mal venus de vivre, opère une sélection à rebours et finirait par transformer le monde civilisé en une cour des Miracles. Nietzsche voit de môme l'Europe s'enlaidir, dégénérer à vue d'oeil. La morale de Nietzsche, la morale de combat, est la

vraie morale scientifique, telle qu'eu peut la déduire avec plus ou moins de rigueur et de modération, de la théorie de Darwin sur le sîruggle for life.

Pris à petites doses, certains poisons peuvent devenir salutaires. La philosophie de Nietzsche s'offre comme antidote à la maladie du siècle, au pessimisme découragé, au dégoût de la vie.

N'est il pas le professeur d'énergie par excellence, lui qui donne ce précepte : 5e lever chaque matin avec plus de volonté qu'on en avait la veille? Pour lutter contre le monde, il faut le connaître : aimons donc la réalité, ses laideurs, ses mauvaises odeurs, les difficultés, les tracas, les embarras de toute sorte, et cessons de prendre l'attitude ridicule d'idéalistes toujours déçus. Bien loin de geindre, cachons nos souffrances, fuyons la commisération comme une injure, ayons la dureté du diamant pour nous, et pour les autres gardons aux lèvres le sourire d'une gaieté divine.

La jeunesse positive, qui veut « arriver », au risque de se casser les reins, trouve en Nietzsche la parfaite expression de ses aspirations et de ses rêves. C'est aussi un autre aspect de la maladie du siècle qu'il nous présente : le mal n'a fait que se déplacer et se répercuter ailleurs. A la dépression des Werther et des René a succédé la frénésie des Julien Sorel et des Rastignac. Nombre de faux surhommes se prennent pour des Bonaparte, des Talleyrand en herbe, et se croient tout permis. Mais, dans notre société bourgeoise, le mépris de la petite morale risque fort de conduire ces héros de la volonté à la police correctionnelle ou à la Cour d'assises.

Nietzsche désavoue ces disciples manques : il ne veut d'ailleurs de disciples d'aucune sorte. Se faire disciple, c'est appartenir au troupeau. Toute philosophie

supérieure est incommunicable. C'est à chacun à donner un sens à l'univers, selon ses vues, son expérience propre. Le monde est ma représentation, c'est-à-dire ma nature d'esprit, mon système nerveux.

La philosophie de Nietzsche est le reflet de son imagination plus encore que de son caractère. Sa vie d'érudit puis de dilettante errant et valétudinaire, resta toujours étrangère à l'action. Poète, musicien, épris de formes harmonieuses, il n'était doué que pour le songe. Il professait pour la belle prose, la politesse, l'élégance aristocratique de nos classiques, une admiration sans partage. La vulgarité, la grossièreté l'affectaient au delà de toute expression. Bien loin d'être invulnérable, il possédait une âme de sensitive ; mais sa force morale égalait sa capacité de souffrir. Son cœur saigna d'une rupture avec Wagner. Il a parlé des femmes avec rudesse. Chez les femmes savantes, on devait, disait-il, soupçonner quelque tare physiologique : la femme émancipée viole, à ses dépens, la loi de l'éternel féminin. La femme est faite pour le délassement du guerrier et pour lui procréer de beaux enfants.

Nietzsche eût souhaité connaître l'amour-passion. Il dédaigna l'amour vulgaire, vécut dans le célibat, et s'en tinta l'amitié délicate et tendre de quelques femmes distinguées.

Il finit par perdre la raison. On a cherché à établir un lien entre sa folie et sa philosophie orgueilleuse et solitaire. Ce lien est beaucoup moins apparent que chez Rousseau, dont certains livres peuvent servir au diagnostic des maladies mentales.

Nous nous trouvions en correspondance avec Nietzsche, au moment même où le mal vint fondre sur lui.

Nous fûmes fort étonné de recevoir, un matin, une proclamation aux Hohenzoliern, qu'il nous priait de faire insérer dans le Journal des Débats. Le lendemain, seconde lettre, où il nous confiait qu'il était le Christ en personne, le Christ crucifié (1). Nous rappelons ce souvenir personnel parce qu'il est intéressant de constater quelle forme singulière prenait chez Nietzsche le délire des persécutions et des grandeurs. Le malheureux s'incarnait lui-même non en son Zoroastre, mais en ce Christ sur le Golgotha, en ce Dieu des esclaves, contre lequel il avait lancé l'anathème. Peut-être n'était-ce là qu'un retour à de premières croyances : Nietzsche, l'immoraliste (2), était fils d'un pasteur.

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