HERBERT SPENCER CONTRE LE SOCIALISMB
On saura gré à M. Henri de Varigny d'avoir pris sur ses travaux personnels le temps de traduire les Problèmes de morale et de sociologie d'Herbert Spencer (1). Nous lui devions déjà la traduction du livre de Collins (2), cet excellent résumé du système de cosmologie qu'Herbert Spencer a construit sur ses connaissances encyclopédiques et qui dépasse Auguste Comte. Le philosophe anglais n'est pas moins célèbre par ses petits essais de politique sociale, écrits à la gloire du libéralisme ; esprit façonné et discipliné par les méthodes de la science, il est de ceux qui ne peuvent toueher à un sujet sans y laisser leur empreinte, et qu'il n'est pas permis d'ignorer.
Spencer est un des plus importants adversaires du socialisme et des plus convaincus. Les collectivistes prétendent cependant appuyer leurs thèses sur son autorité, et se faire ainsi un allié, malgré lui, d'un des
(i) Paris, F. Alcan.
(2) Pans, F. Âlcan.
penseurs les plus éminents que l'Angleterre ait produits. Dans son premier ouvrage, Social Statics, paru en 1831, Spencer, comme, depuis, Henry George, se déclarait partisan de la nationalisation du sol. Mais ceux qui le citent sur ce point omettent d'ajouter qu'il demandait pour les propriétaires expropriés une juste indemnité. Il admettait, théoriquement, le droit de la nation sur la propriété foncière, parce que la terre fait partie du milieu naturel auquel tous les hommes ont droit. Mais la communauté n'a pas droit à tout ce que les hommes y ont ajouté de travail personnel ou rétribué avec largent de leur épargne. Dans l'acquisition de la propriété, il y a eu dès l'origine fraude et violence : un voleur a suivi l'autre ; les Normands ont volé les Danois et les Saxons, les Saxons ont chassé les Celtes, et les Celtes dépouillèrent les habitants originaires de la Grande-Bretagne. La communauté commettrait un vol bien plus monstrueux en s'appropriant le travail de deux mille années, alors qu'elle n'a droit légitime qu'à la terre pierreuse, aux marécages et aux forêts. Même en admettant qu'on parvienne à fixer une indemnité équitable, Spencer considère aujourd'hui le droit de nationaliser la terre comme une hypothèse inadmissible ; d'ailleurs, la société ny trouverait point de bénéfices. Jamais une administration publique n'en retirerait l'équivalent d'une administration privée, le vice de tout fonctionnarisme étant de mettre l'explol tant à l'abri des conséquences de son exploitation, et par suite de diminuer infiniment son zèle et sa pré voyance.
Sur un autre article du programme socialiste, rématt eipation des femmes, Spencer a été de même conduite changer d'opinion par des considérations de justice et de psychologie féminine. Il tient la plupart de noaj
législateurs pour des brouillons, d'une insuffisance notoire, et il juge qu'il serait dangereux de mêler encore à la politique les passions des femmes, attendu que ces passions ont toujours des causes temporaires et des objets particuliers. Il leur refuse les mêmes droits politiques qu'aux hommes, parce qu'elles ne remplissent pas les mêmes devoirs. Elles ne fournissent rien au contingent de l'armée ni à celui de la marine.
Hâtons-nous d'ajouter que ces variations de Spencei ont été le résultat de la science et de l'expérience. Autant les politiciens nous sont suspects, lorsque nous les voyons tourner casaque à leurs opinions de la veille, autant des penseurs comme Spencer, comme Littré, lorsqu'ils soumettent à l'examen et à une revision générale leurs opinions de jeunesse (1), lorsqu'ils contrôlent leurs raisonnements logiques d'autrefois parla réalité des faits, nous inspirent confiance.
Un sentiment sur lequel ni Littré, ni Spencer n'ont jamais varié, c'est le souci des classes laborieuses. La première œuvre de Spencer était un éloquent plaidoyer en leur faveur ; il répète encore aujourd'hui que les destinées de la grande majorité sont si tristes qu'il est pénible d'y penser, que l'organisation actuelle est peu satisfaisante pour ceux qui aiment leurs semblables. Chômages fréquents, entassement dans des logements étroits et malsains, métiers insalubres, navrante vieillesse, divisions profondes entre les classes, immenses inégalités de ressources, part trop grande réservée au patron dans le produit du travail, tous ces maux Spencer les déplore, et il ne les croit pas Incurables. Sans doute le corps social est gouverné par des lois natu-
(i) Voir : Herbert Spencer, Justice ; Littré, Conservatiorit Révolution et Positivisme, dei'nière édition, 1879.
relies: le corps humain l'est aussi, ce qui n'empêche point que, sans pouvoir changer ces lois nécessaires, mais en les étudiant au contraire méthodiquement, l'hygiène, l'action médicale préviennent et guérissent une foule de maladies. Spencer est un optimiste, un ardent partisan de l'idée de progrès, il affirme la perfectibilité sociale et morale de l'espèce, il veut que l'homme intervienne énergiquement dans ses destinées. Mais il ne croit pas aux panacées; le socialisme ne lui inspire qu'une aversion raisonnée. Les libéraux ont donné au peuple la liberté, l'éducation, le bulletin de vote, le droit de coalition, c'est-à-dire les instruments de son émancipation politique et économique : les socialistes lui promettent le bonheur, et, d'après Spencer, ne lui apporteraient qu'une accablante servitude (1).
Pour mieux comprendre la portée de ses arguments, il faut les rattacher à sa philosophie générale, qui ramène toute science à l'expérience, et écarte les spéculations vaines.
La loi d'évolution forme le centre de son système; il est le premier à l'avoir formulée et vérifiée dans son amplitude, depuis ses manifestations physiques jusqu'au développement de l'histoire ; elle domine la science des sociétés, pour laquelle Spencer a adopté le nom définitif de Sociologie, lui assignant comme objet la structure, 1<î fonctionnement, la croissance et le développement de l'agrégat social.
Composées d'individus, les sociétés forment desorganisraes, comme les individus, et par conséquent ce qui détermine leur structure ce sont les facteurs intérieurs
(i) Lire l'essai intitulé ; De la liberté à la servitude^ que nous analysons plus loin.
et extérieurs. Parmi les premiers sont les passions, les impulsions, le caractère propre de l'homme ; les seconds sont le climat, la fertilité du sol, sa configuration, la flore, la faune, etc. La nature des individus détermine les conceptions et les impulsions du groupe social auquel ils appartiennent. Leur diversité fait la diversité des agrégats sociaux.
Les sociétés grandissent par une évolution analogue à celle de l'être vivant, d'une façon spontanée, inconsciente, propre à tout organisme. Elles commencent sous forme de germes, par la famille et la tribu, puis forment de grandes nations et présentent deux types principaux, le type militaire et le type industriel. La civilisation a débuté par la guerre et par la conquête, par le triomphe des races les mieux douées pour le combat ; elle se continue par l'industrie, par l'exploitation pacifique et progressive du domaine terrestre, par le progrès parallèle de la société et de la science, au profit des peuples les plus intelligents, les plus actifs et les mieux outillés pour la concurrence industrielle.
Dans Vétat guerrier, la préservation de la vie sociale contre les agressions incessantes exige une subordination obligatoire à un chef. L'individu pour ainsi dire n'existe pas, il manœuvre et combat à son rang. L'armée, c'est la société mobilisée; la société, c'est l'armée au repos. Chacun a sa tâche assignée par le pouvoir régnant, chacun est tenu de lui obéir sous peine de la prison et du peloton d'exécution. Mais en échange de la liberté, l'État habille le citoyen, le loge, le nourrit, le paye. Songez à Sparte pour vous représenter l'idéal de Vétat guerrier.
Au type militaire correspond un système de travail en commun forcé, au type industriel correspond, au
contraire, un système de travail volontaire. Ce type a commencé à se développer durant les longs intervalles de paix, par suite des découvertes de la science. Avec le déclin du militarisme et l'ascendant de Tindustrialisme, on passe du régime du statut à celui du contrat, car les affaires industrielles se font par voie d'échange, et la forme normale de l'échange, c'est le contrat. Par suite la puissance et la portée de l'autorité diminuent et l'action libre augmente. L'État et la société deviennent distincts, ont leur sphère propre, La foi au gouvernement est remplacée par la foi de l'individu en luimême; il résiste aux exigences de l'Etat, il a une tendance à faire respecter ses propres droits en respectant ceux des autres. Et comme les idées morales et la vie matérielle s'enchaînent, le sentiment de la justice succède au droit du plus fort. La population industrielle rend les villes plus puissantes, la distinction des classes moins rigide, le pouvoir de la classe dirigeante s'affaiblit. Enfin, le travail est affranchi. Les ouvriers peuvent bien n'accepter les conditions du contrat qu'avec répugnance, dire que ce sont les circonstances qui les forcent à travailler, mais ils ne peuvent s'en prendre au patron de cette contrainte. La formule n'est plus : « Faites ceci ou je vais vous y forcer », mais bien : « Faites ceci ou acceptez les conséquences, si vous ne le faites pas. »
Le type industriel pur n'existe pas encore. Il tend seulement à se dégager au cours d'une évolution très lente, où les sentiments anciens sont combattus par les sentiments nouveaux. Les peuples civilisés de l'Europe présentent le type à la fois semi-militaire et semi-industriel. Ils entretiennent des armées considérables, mais le pouvoir militaire ne prédomine pas uniquement, la discipline réservée aux armées s'étend de moins ea
raoins à la société civile à mesure que les intervalles de paix deviennent plus longs. L'Allemagne se rapproche du type militaire, l'Angleterre et les Etats-Unis, du type industriel, et leur exemple prouve à quel degré de puissance et de richesse un peuple peut s'élever, sans le secours de la guerre (1).
Le développement du type industriel, avec tous les avantages qu'il comporte, dépend essentiellement de la cessation de la guerre. Le militarisme, en conservant les institutions adaptées, empêche ou neutralise la formation d'un état supérieur. Pour y atteindre, il est de toute nécessité de mettre en harmonie la politique intérieure et la politique extérieure des nations ; si l'on admet l'agression de peuple à peuple, de quel droit la blâmer entre les individus et les classes ? Les améliorations importantes sont partiellement incompatibles avec notre type semi-militaire, semi-industriel.
Les classes ouvrières, et non pas seulement les révolutionnaires internationaux, ont une conscience trèsnette de cette nécessité de la paix, et elles la manifestent dans leur antipathie pour la guerre ; au contraire, les classes supérieures vivent encore dans le cercle d'idées qui correspondent au type militaire. Spencer reconnaît, d'ailleurs, qu'il n'est pas opportun d'affaiblir, en ceci, l'autorité de l'Etat, de combattre l'esprit mi.Mtaire, pour cette raison que le pays où l'internationalisme viendrait à dominer se trouverait dans la position la plus dangereuse, vis-à-vis de ses voisins restés belliqueux. Il signale seulement la paix durable comme le but lointain vers lequel il faut
(i) Il est vrai que depuis le temps où Spencer écrivait cea lignes, les Etats-Unis ont eu recours à la guerre, qu'ils augmentent leur armée et leur flotte, qu'ils visent à l'impérialisme.
tendre, et il veut que ron considère commeunretouren arrière tout ce qui nous rapprocherait du type militaire.
Par une contradiction flagrante, les mêmes classes ouvrières, si hostiles au militarisme, révent d'appliquer à l'industrie l'organisation despotique qu'elles réprouvent dans le type militaire. Après tant de luttes pour se délivrer de l'ancien régime et de son dur asservissement, les ouvriers, découvrant que le nouveau ré gime n'est pas sans inconvénients, et désireux d'en essayer un autre, reviennent en principe à celui dont elles se sont débarassées avec une extrême satisfaction, à la conception socialiste qui soumet lindividu à la tyrannie de l'État.
Si, en effet, comme le veulent les socialistes, la coopération volontaire, le libre échange des produits, le libre contrat de travail sont abandonnés, il faut recourir à la coopération forcée, imposée par l'Etat ; pour qu'il y ait coopération forcée, il faut qu'il y ait subordination ; c'est une vérité que socialistes et communistes n'aiment pas à méditer. Avant d'être approvisionné, il faudra subir les ordres de quelqu'un, qui fixera la tâche, puis les ordres de ceux qui distribueront la nourriture, les vêtements, assigneront le logement. Comme le travail, la répartition sera imposée, dirigée par des officiers. 11 faudra que l'armée industrielle obéisse comme une armée de combat; si les travailleurs étaient libres d'aller et de venir à leur gré, le système ne pourrait plus fonctionner. Faites le devoir qui vous est prescrit, et prenez les parts qui vous sont attribuées, tel est Tordre que répétera chaque jour, d'un bout du pays à l'autre, une nuée de contremaîtres, de surveillants, d'inspecteurs, autrement dit de caporaux, de capitaines, de colonels et de généraux d'industrie.
Les théoriciens socialistes répondent à cela qu'une différence essentielle distinguera, dans la société de l'avenir, les chefs de travail des chefs militaires, en ce que les premiers seront de simples mandataires, librement nommés, toujours soumis au contrôle et à la critique de la masse, obligés d'agir justement et judicieusement sous peine d'être révoqués. Comment dès lors parler de tyrannie, de servitude, puisque les chefs eux-mêmes dépendront de la souveraineté populaire ?
Fort bien, reprend M. Spencer, mais il est très malaisé de savoir d'avance comment un système fonctionnera. On se trompe très souvent lorsqu'il s'agit dune machine. Voyez la liste des patentes, une invention sur cinquante réussit ; pour les autres, l'inventeur n'avait pas prévu tel obstacle, telle résistance. A fortiori, lorsqu'il s'agit d'un organisme vivant, vous ne pouvez dire comment telle personne, fût-ce même votre meilleur ami, agira dans telle circonstance, et vous prétendez faire des prévisions certaines, lorsqu'il s'agit de cette multitude d'organismes qui composent une société !
Il y a mille manières dont les conclusions du sens commun sont démenties par les événements. Vous croyez, par exemple, diminuer les accidents du travail par lassurance obligatoire, et vous en augmentez le nombre : les ouvriers se font blesser légèrement par les machines afin de s'assurer une pension. Vous supposez que plus les choses se perfectionnent, plus ceux qu'elles concernent en seront satisfaits : c'est juste le contraire. L'Amérique est le paradis des femmes : où sont-elles plus libres, où a-t-on plus d'égard pour elles et où se montrent-elles plus enragées pour leur émancipation ? Les peuples les plus pauvres et les plus
ignorants sont les plus satisfaits ou du moins les plus résignés. L'instruction, un commencement de bienêtre élargissent et multiplient les désirs, par suite accroissent le mécontentement. Les ouvriers se plaignent infiniment plus aujourd'hui que les salaires sont plus élevés et les marchandises à meilleur marché. Le mouvement socialiste où l'on voit un signe de misère est, au contraire, la preuve d'une condition moins mauvaise. Soyez persuadés, et l'exemple de l'Australie le prouve, qu'il croîtrait encore en intensité avec la journée fixée à huit heures, et que les gouvernements devraient prendre des mesures spéciales pour le contenir. Le plus probant témoignage de l'amélioration générale nous est donné par l'accroissement de la longévité. Dans les villes manufacturières, comme partout ailleurs, les hommes vivent plus longtemps, parce qu'ils sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés, mieux soignés quand ils sont malades. Et c'est au moment même où les choses sont en meilleure voie, sous l'effet de causes naturelles, qu'on trouve ces causes impuissantes, qu'on fait appel à l'ingérence, à l'omnipotence de l'État, et que le collectivisme prétend s'imposer comme souverain remède.
Tous les systèmes sociaux et les Constitutions écrites font sourire ceux qui en ont observé les résultats. Spencer cite l'exemple de l'Amérique. Les hommes qui ont fondé la République des États-Unis, les Benjamin Franklin, les Washington, ne se doutaient guère qu'au bout de quelques générations la politique tomberait entre les mains des intrigants et des chercheurs de places, que les électeurs seraient conduits au scrutin par des meneurs influents et sans scrupules, qui sont devenus en grande mesure le pouvoir gouvernemental, et que le:^ gens respectables seraient chassés
delà vie publique par les insultes elles calomnies des politiciens de profession. Le développement del'Église catholique n'eût pas moins étonné ceux qui voyaient les premiers missionnaires répandus dans l'Europe païenne pratiquer la pauvreté et prêcher le pardon des injures. Comment pouvait-on prévoir que cette prédication rapporterait à l'Église d'immenses richesses, que des évêques bardés de fer conduiraient leurs vassaux au combat, qu'à l'égalité primitive succéderait une hiérarchie orgueilleuse, ayant à sa tête un Pape, pasteur des peuples et des rois?
— Qui eût pu prévoir encore que de l'ancien atelier, où le maître travaillait avec quelques apprentis nourris à sa table et logés chez lui, et vendait lui-même ses produits, sortiraient de vastes usines, remplies de centaines et de milliers d'ouvriers salariés et gouvernés par divers ordres d'employés, et qui peut dire quelles transformations nouvelles les découvertes de la science sont susceptibles de produire dans l'organisation du travail ? L'histoire des sectes communistes, et en particulier de r « Icarie » de Cabet, n'est ni moins surprenante ni moins instructive, et la conclusion à tirer c'est que la société n'est pas un produit de la réflexion et de la logique. Il n'est pas de plus grande erreur que de s'imaginer qu'on verra fonctionner à son gré un système de gouvernement artificiellement construit. Les Constitutions ne sont pas faites, elles se font. Vous essayerez vainement de changer une machine sociale travaillant mal en une machine sociale travaillant bien. Votre nouvelle société va commencer immédiatement à se développer différemment de ce que vous avez projeté, et vous ne la reconnaîtrez bientôt plus. C'est que la métamorphose est la loi universelle. Aucun être, excepté les plus rudimentaires, ne commence son
existence sous la forme qu'il finit par présenter, et cela est aussi vrai de l'œuf, de la larve, de la chrysalide que des organismes sociaux, avec cette différence que les sociétés parcourent des phases de développement imprévues.
L'état actuel laisse beaucoup à désirer, il se modifiera infailliblement, et on peut être assuré que l'état futur en différera autant que nous différons nousmêmes des barons à cottes de maille et des serfs sans armes. Mais il est insensé de supposer que le socialisme soit susceptible de donner à la société une forme définitive, dont le plan puisse être fixé d'avance. C'est le sophisme des partis extrêmes d'affirmer que les maux actuels peuvent être corrigés par des mesures immédiates et radicales.
Toute prescription qui n'est pas d'accord avec les mœurs régnantes est absolument vaine. Le facteur le plus important des changements sociaux, c'est la nature de l'homme. Or ses modifications sont infiniment lentes, il n'y en a point de soudaines, de miraculeuses. La question sociale est au premier chef une question morale. Vous partez de ce principe que les intéressés agiront loyalement, et vous oubliez que l'expérience quotidienne dément votre optimisme. Les socialistes, à rencontre des partis bourgeois, se targuent de solidarité, de justice, alors que la jalousie, la discorde régnent parmi les soldats comme parmi les chefs. Les prolétaires syndiqués pratiquent la fraternité en disant aux non-syndiqués : « Soyez des nôtres, ou nous allons vous couper les vivres. » L enquête à laquelle les ouvriers chargés d'administrer la Bourse du Travail de Paris ont dû se livrer sur les dilapidations de quelques-uns de leurs camarades prouve que les tripotages ne sont pas le monopole exclusif des politi-
ciens, et nous laissent soupçonner que dans la société de l'avenir l'amour du pouvoir, la rapacité, la déloyauté se donneront libre carrière.
Dès lors le collectivisme nous apparaît sous un nouveau jour. Nous savons qu'une immense régulation, un contrôle considérable seraient nécessaires pour surveiller la production et la distribution forcées, et se substituer à la façon si rapide et si spontanée, en quelque sorte merveilleuse, dont les marchandises et les denrées se produisent et s'échangent, par le simple jeu de l'offre, de la demande et de la concurrence, sans qu'il soit besoin de surveillance officielle. Investis de fonctions si étendues, croit-on que les surveillants, les bureaucrates socialistes ne seraient pas tentés d'en abuser à leur profit personnel, d'autant que tout pouvoir régulateur tend fatalement à étendre sans cesse et à fortifier ses attributions ? La société collectiviste a été réalisée dans le passé par le royaume des Incas, où le peuple, enrégimenté par petits groupes, formait une armée industrielle et agricole et travaillait sans espoir au profit de la caste régnante.
Herbert Spencer juge ainsi le socialisme une conception rétrograde, en contradiction avec la marche de la civilisation, un retour à la coopération forcée, un obstacle à ce qu'il a])pe\\Q la socialisation croissante de la société'. 11 nous reste à exposer sa critique de ce socialisme mitigé et appliqué qu'on appelle le socialisme d'Etat, et à constater que le courant de l'opinion et de la législation en Angleterre comme ailleurs se prononce de plus en plus contre la théorie spencérienne de la non-intervention et du laisser faire.
HERBERT SPENCER CONTRE LE SOCIALISME d'ÉTAT
Spencer a démontré d'une façon saisissante l'antiaomie du collectivisme et de la liberté. Il est pareillement ennemi déclaré de cet acheminement vers le socialisme pur, qu'on appelle le socialisme d'État, et il en a fait une critique non moins approfondie.
Il faut toujours se rapporter à sa conception fondamentale de la société considérée comme un organisme vivant, qui grandit et se développe selon des lois naturelles, et non à la manière d'un mécanisme rationnel qu'on peut modifier comme on veut. C'est une idée insensée de supposer que l'organisation sociale puisse être le produit de la logique et de la raison. La vie sociale, a-t-on dit en résumant Spencer, ne peut s'organiser naturellement que par une adaptation inconsciente et spontanée, sous la pression immédiate des besoins, et non d'après un plan prémédité de l'intelligence réfléchie. Aucune société supérieure ne s'est construite conformément à un programme solennellement débattu. En quoi que ce soit l'homme n'a la faculté de modifier les choses naturelles qu'en se soumettant aux lois naturelles ; cela est également vrai en physique, en chimie, en biologie, en sociologie. Le développement de la société étant un phénomène soumis à des causes générales, placées en dehors des volontés humaines, la souveraineté populaire y est incompétente ; elle ne peut trouver les voies et moyens du
développement social, elle peut seulement les sanctionner. Il est loisible aux délégués du peuple de légiférer à l'inlini, mais non de rendre leur législation efficace ; Spencer a réuni pour l'Angleterre une statistique effrayante des règlements et des décrets tombés en désuétude, ou qui n'ont produit que des elïets nuisibles.
D'où vient pourtant qu'on a de plus en plus confiance dans les réformes opérées par le Parlement ? D'ot vient ce fétichisme de l'État, analogue à celui du sau* vage pour l'idole grossièrement sculptée? Spencer l'attribue en partie à ce fait que l'instruction est plus répandue. C'est un préjugé à peu près universel de croire que l'instruction est une panacée, qu'infailliblement elle moralise et qu'elle éclaire le peuple. Il n'y a aucune relation nécessaire entre un théorème de géométrie et un sentiment morafl. II ne suffit pas non plus d'apprendre aux enfants ce qui est bien, et pourquoi cela est bien, pour qu'ils le fassent quand ils seront grands. C'est une erreur de supposer que la simple diffusion des connaissances puisse rendre une nation propre aux institutions libres, qui dépendent non du savoir, mais du caractère. La demi-culture contribue au contraire, à répandre nombre d'idées fausses. Même les gens très cultivés ne se résignent guère à lire ce qui choque ou contredit leurs manières habituelles de penser et de sentir ; quoi d'étonnant à ce que le populaire ne goûte que ce qui flatte ses passions ? Observez comme dans les réunions publiques la minorité opposante est toujours étouffée sous les clameurs. La dernière chose qu'on aime à entendre, ce sont ces vérités désagréables qui dissipent des espérances mal fondées. Le plus clair résultat de l'instruction universelle, c'est de propager les brochures et les journaux
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qui entretiennent d'agréables illusions, à Texclusion de ceux qui expriment de dures réalités. Vit-on d'ailleurs jamais un journal chercher à déplaire à la classe d'abonnés pour laquelle on le publie ? De telles lectures quotidiennes entretiennent les foules dans le désir de beaucoup de choses qu'elles ne peuvent se procurer, et stimulent le mécontentement général. On leur fait croire que l'Etat est capable de remédier à tous les maux, et que, par conséquent, il doit intervenir toutes les fois que les choses ne vont pas bien. On leur répète chaque jour, sur tous les tons, à satiété, qu'une réorganisation sociale est possible, et qu'elle apporterait un immense bienfait. Les gens auxquels on inculque ces idées possèdent le droit électoral. Les candidats qui sollicitent leurs suffrages ne font naturellement que les confirmer dans leurs chimères. Il n'est pas, en effet, de meilleur moyen de se faire des partisans, une clientèle ; et, de la sorte, le peuple souverain « est en passe de devenir une marionnette entre « les mains des politiciens ».
Ceux-ci, ses mandataires, ne brillent ni parles qualités intellectuelles, ni par les vertus morales. Ils ont sans cesse à la bouche l'intérêt public, et songent au fond du cœur à leurs intérêts privés. Leur moralité douteuse se double d'une ignorance crasse. Combien parmi eux de déclassés et de fruits secs ! On admet que pour devenir savetier il faut avoir fait un apprentissage ; mais pour fabriquer des lois, œuvre plus délicate peut-être que de ressemeler de vieilles bottes, on considère la chose comme superflue. Le suffrage populaire confère à l'élu toutes les capacités, toutes les lumières. Et voilà les gens qui disposent de la fortune et des libertés publiques ! Serions-nous, d'ailleurs, mieux gouvernés par une Académie des Sciences mo-
raies et politiques ? C'est fort douteux. Une assemblée savante ne céderait pas avec moins d'ardeur à la manie de légiférer. Quels qu'ils soient, nos législateurs sont nos maîtres, et, de même qu'on souffrait autrefois du droit divin des rois, on souffre aujourd'hui du droU divin des Parlements. « L'huile d'onction, semble-t-il, « a glissé, sans qu'on y prenne garde, d'une seule tête « sur celle d'un grand nombre, les consacrant, eux et « leurs décrets... » Spencer conclut que la fonction du libéralisme^ dans l'avenir, sera de limiter le pouvoir des Parlements.
11 faut lire la vigoureuse sortie contre le parlementarisme et les (^ péchés des législateurs » à laquelle Spencer s'est livré dans ses essais, dont le titre : L'Individu contre VÉtal, pourrait prêter à malentendu. Spencer, en effet, n'oppose pas l'intérêt d'un seul à l'intérêt de tous. Il serait plus exact de dire: La Société contre VÉlat, ou en d'autres termes : L'Association libre contre la réglementation et la contrainte. Le livre de Social Statics a fait passer Spencer pour un collectiviste, V Individu contre VÉtat l'a classé parmi les philosophes anarchistes. Lui-même déclare expressément qu'entre deux maux, la tyrannie socialiste et la licence anarchiste, il préférerait l'anarchie avec toutes ses misères. Il est certain que son petit livre a beaucoup servi à la propagande des anarchistes révolutionnaires, particulièrement aux États-Unis. Mais un penseur ne saurait être rendu responsable des conclusions que des fous ou des criminels tirent de ses idées, surtout lorsqu'ils les altèrent et les tronquent sciemment. Les anarchistes prétendent abolir toutes les fonctions de l'État, Spencer veut en limiter certaines, mais en fortifier d'autres. Il demande qu'on écarte comme nuisible l'ingérence de l'Etat en matière d'éducation, de religion, de bien-
100 LES MAITRES DE LA PEiNSEE CONTEMPORAINE
faisance, mais qu'il ait pour principale attribution de veiller ou maitien de l'ordre.
L'État, d'après Spencer, doit se borner au rôle de régulateur, non dans le sens positif, mais dans le sens négatif. Sa fonction essentielle, son rôle bienfaisant, c'est de contenir, de réprimer, d'empêcher que chacun n'empiète sur le voisin, de faire respecter les droits de tous. A l'inverse de ce que nous voyons en France particulièrement, il demande qu'on légifère moins et qu'on gouverne plus, dans le sens d'une administration efficace de la justice, d'une répression de toute fraude et de toute violence : « La sphère de l'État, dit-il expressément, qui est de maintenir des rapports équitables entre les citoyens, doit être fortifiée et élaborée. »
Mais que faut-il entendre « par rapports équitables » ? Chaque parti n'interprète-t-il pas l'équité à sa façon, c'est-à dire à son avantage? Spencer indique le sens qu'il attribue à cette idée, dans le livre qui porte ce beau nom : Justice. Un grand principe domine, selon lui, la science politique, celui de l'opposition radicale entre la morale de la famille et la morale de l'Etat. La morale de la famille consiste à donner le plus d'affection à l'enfant le plus malingre, le plus rachitique, le plus déshérité. Or, le sentiment présent, sous l'influence du socialisme, pousse le législateur à vicier la morale de l'Etat, en y introduisant celle de la famille, en venant en aide, par l'assistance publique, aux oisifs, aux vicieux, aux incapables. On a accusé Spencer de dureté, d'inhumanité à l'égard des faibles. Il se borne à réserver la philanthrophie aux Associations privées, aux libres institutions de secours et de bienfaisance ; il l'exclut des fonctions de l'Etat, et cela pour des raisons d'intérêt social supérieur, qui se rattachentétroitement à son système scientifique, à sa théorie de l'évolution.
Tout progrès dans le monde s'est accompli par la lutte pour l'existence, par la sélection, parce que les types supérieurs jouissent de leur supériorité, et que les types inférieurs souffrent de leur infériorité. L'intervention philanthropique de l'Etat vient contrarier ce jeu naturel ; en prenant souci des faibles, des incapables, on travaille à l'abâtardissement de la race. Il y a un intérêt social de premier ordre à ce que la conduite de chacuncomporte ses conséquences naturelles, à ce que les hommes ne se sentent pas protégés contre leur paresse, leur imprévoyance, à maintenir en chacun le culte de l'eflfort, du self-help, de l'action personnelle. Toute la philosophie politique de Spencer est une véhémente revendication de la responsabilité individuelle.
C'est pourtantlà une de ses thèses qu'on a le plus contestée. M. de Laveleye s'est attaché à défendre contre lui le socialisme d'Etat. « Vous considérez, lui objectait-il, que la justice doit consister dans un Etat à assurer le libre jeu des lois darwiniennes, la survivance du plus apte. Mais est-ce que toute l'organisation sociale ne va pas à rencontre de ces lois naturelles que vous considérez comme salutaires? L'héritier d'un grand nom jouira de son opulence, fût-il difforme, mal constitué, et, si un Hercule ou un Apollon veut lui enlever ses écus ou sa femme afin de perfectiouner la race, il sera envoyé sur l'échafaud. » La sélection humaine n'est pas la sélection brutale : dans l'animal il n'y a que la force corporelle; dans l'homme, l'intelligence, le génie même se rencontrent en des corps débiles, et une intelligence met en mouvement des milliers de bras.
Spencer s'est défendu contre Laveleye «ic ce reproche d'inhumanitéàl'égarddesfaibles. Une prétend pasqu'on
laisse toute licence aux forts de les opprimer. Sa morale n'est point celle de l'État guerrier, mais celle de l'État industriel. Les plus aptes, dont il s'agit d'assurer la survivance, ce ne sont point les plus forts, matériellement, et les plus violents, mais les plus capables. La justice consiste donc à veiller à ce que la concurrence soit loyale, pour que les meilleurs triomphent, à maintenir le principe de liberté égale, d'après lequel chaque nomme a le droit de faire tout ce qu'il veut, en tant qu'il ne viole pas une pareille liberté chez les autres.
Ici encore les théoriciens qui inclinent au socialisme répondent à Spencer que, même en matière de capacité industrielle, les lois darwiniennes sont faussées par la transmission de la richesse. Ce n'est point seulement le mérite personnel qui procure des avantages, maisl'héritage recueilli souvent pardes indignes ou des incapables, tandis que l'homme énergique et pauvre se trouve étouffé, ne peut percer. La théorie socialiste, en réduisant l'individu à lui-même, se prétend plus favorable à l'individualisme que la doctrine de Spencer. La question serait seulement de savoir si en refusant au père le droit de transmettre à ses enfants les fruits de son travail, on ne tarirait pas la source d'activité, d'émulation la plus fréquente et la plus féconde.
Un sociologue de la nouvelle école, M. Emile Durkheim, dans son livre sur La Division du travail^ s'attache, comme Laveleye, à justifier contre Spencer l'action positive de l'État. « Vous demandez, lui dit-il, que l'État se borne à faire respecter la liberté des contrats; or, pour qu'il y ait libre contrat, la justice exige que les contractants soient placés dans des conditions extérieures égales. Pouvez-vous dire qu'il y ait, à ce point de vue, égalité entre l'ouvrier et le patron? L'État doit donc faire des lois en faveur des ouvriers. La vraie
liberté individuelle ne consiste pas dans la suppression de toute réglementation: elle est, au contraire, un produit de la réglementation, car l'égalité n'est pas dans la nature, et l'œuvre de justice qui consiste à l'établir est la tâche imposée aux sociétés supérieures. » Évidemment M. Durkheim admet a priori que la régie mentation sera éclairée, qu'elle aura de bons résultats ; or, tout l'effort de Spencer est de prouver, au contraire, combiens les règlements sont vains. Considérer l'État comme infaillible, c'est oublier que l'État se compose de politiciens corrompus et corrupteurs, doublés d'arrogants bureaucrates, non pas même de borgnes, mais d'aveugles conduisant d'autres aveugles, et dont il faut restreindre les attributions malfaisantes.
On fait de l'État, dit Macaulay, une sorte de maître Jacques, architecte, ingénieur, maître d'école, commerçant, dame de charité ; il remplit nombre de fonctions, surtout celle de dépenser notre argent; si on ne s'arrête dans cette voie, on en fera bientôt le propriétaire, l'entrepreneur, l'intendant, le banquier universels, comme le veulent les collectivistes. Ceux-ci prétendent que les grands capitalistes, semblables aux brochets dans un étang, dévorent tout le menu fretin, et, pour remédier aux calamités produites par la concentration des richesses entre les mains d'un petit nombre, ils veulent les concentrer entre les mains d'un seul grand capitaliste, l'Etat, alléguant pour raison qu'il emploierait l'argent à des objets plus utiles et d'un intérêt plus général que ne le font les particuliers. Or, la profusion désordonnée des municipalités socialistes peut nous édifier sur l'économie et la sage administration des finances que l'on pourrait attendre du système collectiviste, lorsque nous voyons les élus du peuple commencer par résoudre pour eux-mêmes la question
sociale, s'attribuer des traitements, créer des sinécures pour leurs amis, tâcher de vivre en fonctionnaires parasites, au même titre que les rentiers contre lesquels ils déclament et qu'ils se proposent d'anéantir.
Le point de dissidence entre Spencer et ses contradicteurs ne porte pas, comme nous l'avons dit, sur les maux à atténuer, sur la justice à réaliser, mais bien sur Vagent qui doit opérer ces réformes. Nihiliste administratif, Spencer voudrait substituer à l'État les associations libres, le libre jeu des arrangements sociaux.
Il s'est d'ailleurs montré dans tous ses ouvrages très optimiste pour l'avenir. Il comprend l'évolution dans le sens du progrès, il a foi en une amélioration lente mais certaine de la nature humaine. Il croit que le fléau de la guerre ira s'atténuant, et qu'avec la paix assurée une morale d'esprit social, de fraternité, d'appui mutuel succédera à une morale d'inimitiéetd'agression, de pillage et de revanche. Sous le régime industriel, les hommes ont besoin les uns des autres, le nombre des intérêts communs devient de plus en plus grand, et, en même temps, il y a croissance d'altruisme. « Ce bien, qui chez les natures les plus élevées est maintenant faible et accidentel, peut avec l'évolution ultérieure devenir habituel et fort, et ce qui caractérise les hauteurs exceptionnelles deviendra le niveau général; car ce dont la meilleure nature humaine est capable est à la portée de la nature humaine en général. »
On peut juger ici que Spencer se hâte bien vite de conclure de l'association des intérêts à celle des sentiments. Ces intérêts même sont, d'ailleurs, la plupart du temps, antagonistes. Ce qui règne entre le producteur, le vendeur, l'acheteur, le patron et l'ouvrier, c'est le conflit, c'est la sourde lutte. Et la question de savoir
si l'homme abdiquera jamais son intérêt propre, en le mettant dans celui des autres, et quelles limites on doit et on peut imposer à cet intérêt personnel constitue le problème cardinal de l'économie politique, qui touche ainsi à la psychologie la plus profonde.
Spencer a d'ailleurs beaucoup rabattu de son optimisme, etonarécemmentpubiiéde lui les plussinistres prophéties : « Un mauvais temps sévit partout dans le monde. Pour moi, le socialisme est inévitable. Il sera le plus grand désastre que le monde ait encore connu (1). »
Le monde s'éloigne de plus en plus de l'idéal qu'a conçu Herbert Spencer. Libéral convaincu des avantages de la liberté, il a cherché à accorder ses convictions politiques et ses idées sociologiques, et l'on comprend son découragement à voir l'Angleterre, — la terre classique de l'action individuelle, de l'association indépendante, de la non-ingérence de l'État, — se laisser conduire par la logique et le sentiment, que les Anglais ont toujours tant blâmés dans la politique française, abandonner la politique d'expediency, d'utilité pratique, poursuivre une politique de passion démocratique, égalitaire. M. André Chevrilion marque admirablement les causes de cette transformation si rapide et si complète dans le dernier chapitre de son livre sur Sydney Smith. L'histoire avec Carlyle, l'économie politique avec Stuart Mill, le roman avec George Eliot etMrs Ward, indiquent ce changement si remarquable de l'opinion publique que nous voyons aboutir au socialisme d'Etat, dans la classe gouvernante, et à des tendances aux idées collectivistes parmi les ouvriers.
Ce mouvement s'explique par des causes naturelles
(i) Lettre citée par M. Lamé-Fleury.
et nécessaires. A mesure que les masses populaires armées du bulletin de vote prennent conscience de leur force, elles s'inspirent d'idées toutes différentes de celles du whig, du squire, qui accorde toute liberté à autrui, pourvu qu'on le laisse chez lui indépendant, maître de sa personne et de ses biens. Dressées au travail en commun de la mine et de l'usine, les foules ouvrières rêvent une sorte de communisme où elles seraient bien traitées, où elles toucheraient tout le produit de leur travail, où elles auraient des loisirs, vivraient dans des logements sains, laisseraient à l'État le soin d'élever leurs enfants, ne connaîtraient ni chômage, ni vieillesse nécessiteuse. Comme l'État guerrier a eu son paradis avec ses combats toujours renaissants, ses houris, l'État industriel a le sien en harmonie avec les habitudes de l'ouvrier de fabrique. Quoi d'étonnant si les foules se laissent entraîner et passionner par les théoriciens socialistes, comme par de nouveaux faiseurs de miracles qui le dirigent vers la Terre promise. Le paysan se forge une félicité toute différente : une maison au milieu de ses champs libres d'hypothèques, point de grands propriétaires voisins qui le gênent ou l'offusquent, surtout point de percepteur qui plonge dans sa poche la main rapace du fisc. Qu'à cela ne tienne, les socialistes, d'un coup de baguette, lui promettent d'exaucer ses vœux.
Leur programme est purement opportuniste, c'est un moyen habile de capter les voix populaires. Le collectivisme est une phase de propagande, non un but final de développement.
Ce but final, nous ne pouvons le prévoir. Nous sommes seulement certains qu'il y aura des changements imprévus, avec beaucoup d'autres choses imprévues qui échappent au calcul humain. Ce dont on peut
être assuré, c'est que les plans socialistes ne changeront point la nature humaine, mais qu'au contraire la nature humaine changera les plans socialistes, comme l'a si vigoureusement démontré Spencer.
A voi les choses de haut, l'agitation socialiste toujours croissante à laquelle nous assistons n'est qu'un épisode dans le développement immense de l'histoire, qui a commencé par l'affranchissement de l'esclave, Je la femme et du serf, et qui se continue par celui des foules laborieuses : contribuant par leur travail à l'œuvre collective de la civilisation, elles réclament une part de ses bienfaits de plus en plus large. Le monde peinait autrefois pour une élite : humanum paucis vivit genus, telle était la devise d'une société aristocratique. C'est, au contraire, ce moindre nombre que la démocratie prétend vaincre et sacrifier (1).
(i) Dans une lettre qu'il nous écrivait à propos de cet exposé de sa doctrine, M Herbert Spencer nous disait :
« II n'y a qu'un point sur lequel j'aurais voulu que vous « insistiez davantage {more emphasized) : la vérité générale que « j'ai accentuée en quelques endroits, c'est que l'un des traits « essentiels de l'évolution sociale est la spécialisation de fonc- « tion, et que la fonction de l'État doit par conséquent être o limitée, dans la proportion où l'évolution sociale se développe: « ce qui implique que toute extension de ses fonctions est « un pas en arrière... »
C'est à celte marche rétrograde que assistons chaque jour.