Œuvres de Descartes, édition V. Cousin, tome vni, p
dans la lettre elle - même et qui sont en quelque sorte la réfutation anticipée de Spinoza par Descartes.
Bayle est encore un des témoins les plus importants à consulter au xvii® siècle sur la philosophie de Spinoza. Il ne pouvait manquer de faire à ce philosophe une place dans son Dictionnaire. Il était à la recherche de tous les personnages extraordinaires ; et celui-ci ayant vécu en Hollande même, où Bayle s'était réfugié, il n'élait entouré que du bruit de son nom. De plus, il y voyait une remarquable justification de sa thèse favorite que l'athéisme peut se coacilier avec la plus sévère vertu, a Tous s'accordent, écrit-il, à dire que Spinoza a été un homme honnête, officieux, fort réglé dans ses mœurs. Cela est étrange ; mais, au fond, il ne faut pas plus s'en étonner que de voir des gens qui vivent très mal, quoiqu'ils aient une pleine persuasion de l'Évangile. » Quant à la doctrine métaphysique de Spinoza, Bayle la combat très énergiqueraent, et il ne faut pas croire qu'il ne fût pas sincère en cela, car sa propre philosophie consistait à voir des difficultés partout ; et il trouvait plus commode de ne rien affirmer. Il reproche à Spinoza ce qui est arrivé, dit-il, à tous ceux qui ont fait des systèmes d'impiété ; ils s'exposent à d'autres difficultés plus embarrassantes ; « S'ils ne peuvent se soumettre à l'orthodoxie, s'ils aiment tant à disputer, il leur serait plus commode de ne point faire les dogmatiques. » Voilà bien Bayle : il aimait à disputer; c'est pourquoi il lui paraissait beau-
LE SPINOZISME EN FRANCE
coup plus commode de ne point faire le dogmatique. Quant à la réfutation de Bayle, elle serait insuffisante de nos jours, où l'idée panthéistique a pris de si riches développements; mais elle était savante et pénétrante, et touchait avec justesse à quelques-uns des points faibles du système. Il en signalait aussi, avec sa sagacité et son érudition habituelles, les origines dans la philosophie du moyen âge, David de Dinant, Amaulri de Bène, Alexandre *, etc. Il lui trouve aussi des antécédents dans les sectes musulmanes, indiennes et chinoises. Parmi ses objections, celles qui ont eu le plus de succès sont celles qu'il tire des conséquences en apparence ridicules du système mis en présence du sens commun. « Ainsi, disait-il, dans le système de Spinoza, ceux qui disent : Les Allemands ont tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement, à moins qu'ils n'entendent ; Dieu modifié en Allemands a tué Dieu modifié en dix mille Turcs,., et encore : Dieu se hait lui-même, se demande des grâces à lui-même, se les refuse. Il se persécute; il se tue; il se mange ; il se calom>nie ; il s'envoie sur Véchafaud.y) Quoi qu'il en soit de la valeur de ces objections, l'article de Bayle n'en est pas moins la pièce la plus importante du xvii® siècle sur le système de Spinoza, et il est bien pro-
1 . M. Hauréau a démontré que ce prétendu Alexandre soidisant disciple de Xénophane dont parlent les écrivains du moyen âge, n'est autre qu'un archidiacre de Ségovie nommé Dominique Gondisalvi [Ùémoires de l'Académie des Inscriplions, tome xxix, deuxième partie).
il6 LES MAITRES DE LA PENSÉE MODERNE
bable que la plupart des philosophes français du siècle suivant n'ont connu Spinoza que par lui.
Fénelon semblait indiqué par son génie pour nous donner une exposition fidèle et une réfutation profonde de Spinoza. Doué lui-même au plus haut degré de la subtilité métaphysique et capable des pensées les plus sublimes et les plus téméraires, il paraissait fait pour comprendre la subtilité de Spinoza et pour apercevoir les endroits faibles de sa philosophie. Malheureusement, il est douteux qu'il ait lu Spinoza ailleurs que dans Baylc ou dans la réfutation du P. Lamy : aussi ne l'a-t-il point compris. Sa réfutation porte donc à faux, parce qu'il combat un système qui n'est pas celui de Spinoza. Il confond l'unité absolue de la substance avec l'unité collective d'une masse. « Peut-être, dit-il, cette multitude d'êtres, dont l'assemblage porte le nom d'univers, est-elle une masse infinie qui dans son tout renferme des perfections infinies. » Partant de cette idée, il croit que l'on peut dire du tout ce qu'on dit des parties. « Le tout est changeant, dit-il, si toutes les parties prises séparément sont changeantes. Un assemblage de parties ne peut être cette unité souveraine et infinie dont j'ai l'idée. Aucun composé ne peut être infini. » Et ce qui prouve combien Fénelon a peu compris Spinoza, c'est que la doctrine qu'il lui oppose ressemble beaucoup plus à celle de Spinoza que celle qu'il combat, de sorte qu'il semble le réinventer en le réfutant. « 0 unité infinie, dit-il, qui surpasse toutes les multitudes! 0 unité, qui
LE SPINOZISME EN FRANGE
êtes tout et devant qui tous les nombres accumulés ne seront jamais rien, je vous revois, et vous me remplissez. » Et ailleurs : « Quand je dis de l'Être infini qu'il est l'Être simplement, sans rien ajouter, j'ai tout dit. Sa différence, c'est de n'en avoir point. Dieu est donc l'Être. L'Être est son nom essentiel, glorieux, ineffable, inouï à la multitude. . . Dieu n'est pas plus esprit que corps ni corps qu'esprit. Il n'est ni l'un ni l'autre... Celui qui est esprit n'est qu'esprit. Celui qui est est tout être *. » De telles propositions sont certainement beaucoup plus près du sens de Spinoza que la doctrine du grand Tout, que Fénelon réfute et qui serait plutôt celle de d'Holbach ou de Diderot.
Ainsi, quelques-uns de ceux qui combattaient le plus violemment Spinoza, un Fénelon, un Maiebranche, en étaient précisément les plus près, l'un par ses attaches avec le quiétisme espagnol, l'autre par ses attaches avec le cartésianisme.
Nous voyons en effet l'un des adversaires de Malebranche, le P. Dutertre, dans sa Réfutation du P. Malebranche (1715)^ signaler avec sagacité dans ce philosophe les germes du spinozisme. Seulement, comme le P. Dutertre comprend Spinoza à la manière de Lamy et de Fénelon, il a soin de distinguer Malebranche et Spinoza au moment oii il les rapproche ; mais, comme cette distinction repose sur une fausse interprétation, on peut dire qu en
1, Existence de Dieu, 2" partie, chap. v.
2. Voici le titre exact du livre : Réfutation d'un nouveau système de métaphysique proposé par le P. M. (Paris, 1715).
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réalité c'est le vrai spinozisme que Dutertre signale dans Malebranche, tout en évitant de le confondre avec le spinozisme convenu qui avait cours à cette époque. Voici comment s'exprime le P. Dutertre :
« Ce Dieu (le Dieu de Malebranche), cette idée d'être vague et abstrait renferme toute réalité puisque toute réalité est être ; il renferme tout être particulier existant ou possible, puisque rien n'est en particulier qu'en tant qu'il est un tel être ; il renferme toute perfection puisqu'il est la perfection en général, il renferme tous les esprits, tous les corps, toutes les modalités des esprits et des corps, puisque les esprits, les corps, les modalités des uns et des autres sont des êtres ; il renferme tout, puisque tout se réduit à être et à manière d'être. Mais il renferme toutes ces choses non comme parties ac-tuelles, à l'égard desquelles il soit un tout actuel, ainsi que l'a faussement pensé Spinoza ; mais il les renferme comme parties subjectives t en tant qu^il est genre suprême à l'égard de tout être particulier, de la même manière que l'idée générique du cercle renferme tel ou tel cercle déterminé *» .
Ce serait sans doute une question de savoir si la substance de Spinoza est la même chose que l'être indéterminé de Malebranche ; mais ce qui est certain, c'est que, dans Spinoza, les êtres contingents ne sont pas du tout les parties actuelles d'un tout actuel, mais beaucoup plutôt les parties subjectives du genre suprême de la substance ou de