Deuxième partie, chap. i, (tome ii
LE SPINOZISME EN FRANCE
l'être, de sorte que Malebranche ressemble bien plus encore à Spinoza que le P. Dutertre ne l'a cru.
Bossuet est encore un des écrivains philosophes de ce siècle qui avaient entrevu d'avance les conséquences possibles des principes de Descartes : « Ses disciples, dit-il, ont fort embrouillé ses idées; les siennes même n'ont pas été fort nettes lorsqu'il a conclu l'infinité de l'étendue par l'infinité de ce vide qu'on imagine hors du monde ; en quoi il s'est fort trompé ; et je crois que de son erreur on pourrait induire, par conséquences légitimes, l'impossibilité de la création et de la destruction des substances, quoique rien au monde ne soit plus contraire à l'idée de l'être parfait *» .
La doctrine du plein ou de l'infinité du monde n'était pas la seule doctrine cartésienne d'oii l'on pouvait tirer le spinozisme : il y en avait une autre, qui à la vérité n'appartenait pas plus à Descartes qu'à la scolastique, mais que Descartes et ses disciples s'étaient appropriée et avaient dépopularisée : la doctrine de la création continue. Victor Cousin a publié une discussion manuscrite intéressante sur ce point, dont nous ne savons pas exactement la date, mais qui doit être de la fin du XVII® siècle. Un docteur de l'Université d'Oxford, dont le nom est resté inconnu, avait écrit à l'un de ses amis de France pour lui faire voir que la doctrine de la création continue conduit nécessairement au spinozisme. Cet ami montra sa lettre à un certain
1. Lettres diverses, clvii, clii, à Leibniz, édition de Versailles, tome XLVU, p. 492.
abbé Gaultier, zélé janséniste et cartésien, très vraisemblablement attaché aux idées de Malebranche. Il essaye de repousser la conséquence que l'on veut établir. Suivant lui, la doctrine de la création continue ne peut être confondue avec un système où il n'y a a ni création ni créatures ». La création continue n'implique pas la négation des substances contingentes; au contraire elle en suppose l'existence; « elle suppose leur création, dont elle soutient la continuité. » Il ajoutait, contre le savant anglais, que « la création continue ne détruit pas l'activité des créatures », qu'il «n'est personne qui nie que Tesprit soit actif», que « l'on ne prouve pas d'ailleursque les corps soient actifs»; que, lors même que les corps seraient inactifs, on n'aurait pas prouvé que « la création de ces corps serait une œuvre inutile », que « lors même que la négation de l'activité des corps réduirait toute la nature à j'être spirituel, il n'en résulterait aucun péril pour ja religion *».
Ce n'est donc pas seulement dans la philosophie de Malebranche que l'on entrevoyait dès cette époque des germes de Spinoza ; de bonne heure avant Leibniz, on vit que la philosophie de Descartes luimême pouvait conduire au spinozisme. Quelquesuns môme eu avaient tiré ces conséquences avant Spinoza. C'est ainsi que M. Cousin, dans ses Fragments philosophiques : Rapport du cartésianisme et du spinozisme, nous iàit connaître un certain
1 . Voir la lettre entière dans les Fragments philosophiques de Y. Cousin.
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M. de La Clausure, ami de madame de Sablé et membre de sa Société, qui, dès 1673, par conséquent avant V Éthique (1677), tirait des principes de Descartes des conséquences panthéistes : « S'il répugne, disait ce philosophe, s'il répugne qu'il y ait du vide au dedans ou au dehors du monde, il a dû toujours répugner qu'il y en ait eu ; ainsi le monde ou le plein a dû toujours être et n'aura pas été créé dans le temps, comme on le croit. Le monde sera donc nécessaire, et, comme il est déjà immense, il sera encore éternel ; en un mot, le monde
sera Dieu. »
Nous avons déjà signalé dans le P. Dutertre une assimilation plus ou moins exacte de iMalebranche et de Spinoza. Mais nous possédons sur cette question un document bien autrement important ; il ne s'agit plus d'une critique vague, lourde, abstraite, dirigée contre des livres qui ne parlent pas et un système qui ne se défend pas. Il s'agit maintenant de Malebranche lui-même, personnellement provoqué, mis au défi, sur le ton du plus haut respect, mais avec une insistance, une ténacité, une vigueur de logique des plus redoutables, et pressé jusqu'à l'importunité de reconnaître ou de désavouer sa parenté avec Spinoza, et cela par un jeune homme encore inconnu, mais qui devait être l'un des savants les plus distingués du xviii*' siècle, Dortons de Mairan. Cette lutte entre le mathématicien et le philosophe, l'un avec toutes les ardeurs de la jeu-
1. Voir Cousin, Fragments philosophiques. ^Philosophie moderne, l-^* partie, b' édition, p. 230. (Rapports du Carié' sianisme et du SpinozismeJ.
nesse, Fautre avec la mauvaise humeur de la vieillesse, l'un soutenant une cause solide avec une logique souple et toute fraîche, l'autre se défendant maladroitement et péniblement dans une cause difficile, c'est là un spectacle du plus vif intérêt, et cette correspondance, restée inconnue jusqu'à nos jours, est un des monuments les plus curieux de la philosophie française.
Le précision et la rigueur même de cette discussion, menée par un mathématicien, qui, pour la première fois, entre dans le détail des conceptions spioozistes et en détermine le vrai sens, rend difficile une analyse exacte et complète. Disons seulement que le point le plus délicat de cette discussion porte sur la notion d'étendue. Mairan soutient quaV étendue intelligible de Malebranche n'a rien qui la distingue de l'étendue, attribut divin, telle que la conçoit Spinoza. Si Ton place en Dieu l'étendue, même intelligible, on fait de Dieu la substance du monde corporel. Malebranche, de son côté, essaye de distinf'uer l'étendue intelligible de l'étendue réelle et corporelle. Ce qu'il place en Dieu, c'est « l'idée » de l'étendue, « l'archétype » de l'étendue ; mais il en distingue l'étendue réelle, corporelle, celle qui appartient aux choses créées. Mais Mairan ne se rend pas à cette distinction. 11 maintient de son côté que l'étendue, attribut divin, n'est également, chez Spinoza, que l'idée et l'archétype de l'étendue, et que, hors de cette idée, il ne peut y avoir que des modes; que les corps, par conséquent, pour Malebranche comme pour Spinoza, sont des modes de Dieu.
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Malebranche, poussé à bout, semble n'avoir d'autre issue que la foi. « L'âme, dit-il, ne se connaît nuL lement Étant finie, elle peut encore moins connaître les attributs de l'infini. Comment donc faire sur tout cela des démonstrations? Pour moi, je ne bâtis que sur les dogmes de la foi. »
Mairan est le premier philosophe en France qui paraisse avoir pénétré dans le vrai sens de Spinoza, et avoir distingué sa doctrine de celle des « athées de système » avec lequel on le confondait. Un autre philosophe distingué du même siècle, mais beaucoup plus tard, en 4760, a également vu cette différence. C'est l'abbé de Lignac. « Spinoza , dit celui-ci, n'était point un athée, comme on le croit communément, mais un spiritualiste outré. Il ne reconnaissait que Dieu. Le monde, les créatures matérielles étaient pour lui les songes de la divinité ^w
Malgré ces protestations de quelques esprits distingués, on continua à se faire de Spinoza une idée fantastique et en quelque sorte diabolique ; l'accusation de spinozisme devint synonyme de celle d'athéisme. C'est ainsi que Montesquieu lui-même fut accusé de spinozisme par les Jésuites de Trévoux, pour avoir dit que « les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ». Montesquieu répond à cette accusation dans la Défense de r Esprit des lois : « Le critique a ouï dire que Spinoza admettait un principe aveugle et nécessaire qui gouvernait l'univers. Il ne lui en faut
1. Voir Témoignage du sens intime, (3 vol. in-12, Auxerre, 1760) 2* partie, chap. vni.
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pas davantage: dès qu'il trouvera le mot nécessaire, ce sera du spinozismc. L'auteur a dit que les lois étaient des rapports nécessaires : voilà du spinozisme parce que voilà du nécessaire... Mais on Ta si peu entendu, que l'on a pris pour des opinions de Spinoza les objections qu'il a faites contre le spinozisme. » Montesquieu avait raison. Ce qu'il avait voulu démontrer dans le premier chapitre de son livre, c'est que la morale a des lois absolues, éternelles, qui président aux actions humaines : or, rien ne semble, au premier abord, plus opposé aux maximes de Spinoza.
Les incrédules du xvni^ siècle ne paraissent pas avoir mieux connu ni compris Spinoza que les croyants du xvn'' siècle. Ils l'interprètent d'après les idées de leur temps. C'est toujours le Dictionnaire de Bayle qui est la source principale. Voltaire déclarait absurde, comme celui-ci, « de faire Dieu astre et citrouille, pensée et fumier, battant et battu*». Mais il soutenait que Spinoza n'est pas aussi dangereux qu'on le croit : « Vous êtes très confus, Baruch Spinoza, disait-il, mais êtes -vous aussi dangereux qu'on le dit? Je soutiens que non; et ma raison, c'est que vous êtes confus, que vous avez écrit en mauvais latin, et qu il n'y a pas dix personnes en Europe qui vous lisent d'un bout à Tautre. » Il ne voyait en lui, comme Bayle, qu'un athée. « Le fait est, disait-il, que Spinoza ne connaît point du tout de Dieu, et qu'il ne s'est servi de ce mot sacré que pour ne pas effaroucher les hommes.» 1. Voltaire, Le Philosophe ignorant^ XXIV.
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Il exprimait la même pensée dans les vers charmants que nous avons cités plus haut (p. 82). C'est à peu près dans le même sens que le cardinal de Polignac, dans son Anti-Lucréce S et le cardinal de Bornis, dans son Discours sur la poésie, entendaient le système de Spinoza.
On s'attendrait à ce que Diderot, si admiré par Gœthe, et considéré par lui comme le précurseur de la philosophie de la nature, aurait mieux compris, ou du moins mieux lu un penseur avec lequel il avait tant d'alîinités de doctrine. Mais il n'en est rien. L'article Spinoza de VEncifdopédie, qui est de lui, n'est guère autre chose que la reproduction presque textuelle de l'arlicle de Bayle, y compris la polémique de celui-ci : car VEnqjdopédie ne pouvait administrer à ses lecteurs le poison de Spinoza sans y ajouter aussitôt le contre-poison. Si l'on consulte les œuvres de Diderot et ses propres doctrines philosophiques, on n'y trouve aucune trace non seulement de l'influence, mais de la lecture même de Spinoza ; sans doute on a eu raison de dire que Diderot est plutôt un panthéiste qu'un athée; et par là il se rapprocherait de Spinoza; mais son panthéisme diffère de celui de Spinoza, comme la philosophie du xviii^ siècle diffère de celle du wif. La philosophie du xvii® siècle, sous Finttuence de Descartes et de ses grandes découvertes mathématiques, est essentiellement métaphysique et idéaliste. La philosophie du xviu® siècle, sous l'influence de Voltaire et du progrès des sciences phy-
1, Anli-Lticrècef t. III, vers 805.