Spinoza et la Synagogue
LE SPINOZISME EN FRANCE
face de l'infini, il a dédaigné ce monde qui passe ; il n'a connu ni le plaisir, ni l'action, ni la gloire. Pauvre et souffrant, sa vie a été l'attente, la méditation de la mort. Il a vécu dans un coin de La Haye gagnant à polir des verres le peu de pain et de lait dont il avait besoin pour se soutenir, répudié des hommes de sa communion, suspect à tous les autres, détesté de tous les clergés de l'Europe, n'échappant aux persécutions et aux outrages qu'en cachant sa vie, humble et silencieuse, d'une douceur et d'une patience à toute épreuve, passant- dans ce monde sans vouloir s'y arrêter, ne songeant à y faire aucun effet, à n'y laisser aucune trace. Spinoza est un mouni indien, un soufî persan, un moine enthousiaste ; et l'auteur auquel ressemble le plus ce prétendu athée et l'auteur inconnu de Vlmitation de Jésus- Christ, y> Il y aurait sans doute, aujourd'hui, quelques restrictions à apporter à ce rapprochement, Spinoza n'est pas si mystique que le fait Victor Cousin. Mais, à ceux qui confondaient Spinoza avec Lpicure il était nécessaire d'opposer les traits de sa philosophie et de sa personne, qui le rattachent à la tradition mystique des grands contemplatifs. M. Victor Cousin s'était contenté de marquer le trait général de la philosophie de Spinoza. C'est à un de ses disciples, le plus illustre de tous, Th. Jouffroy qu'il appartient d'avoir le premier, dans une chaire publique, à la Sorbonne, donné une exposition fidèle, impartiale d'un ton haut et noble, de la métaphysique de VÉthique K 1. Th. Jouffroy, Cours de droit naturel^ VI- leçon, t. VII.
Pour comprendre le mérite de cette exposition, il faut se rappeler que, depuis deux siècles, tout le monde parlait de Spinoza sans l'avoir lu ; que les plus sincères le déclaraient incompréhensible et indéchiffrable. Jouffroy avait apporté dans cette étude son besoin de clarté ; et au moins pour la partie métaphysique, sinon pour la partie morale, il avait mis en pleine lumière les principes les plus abstraits de Spinoza.
Cependant ce n'était encore qu'une esquisse : l'honneur d'une explication vraiment complète, en même temps que d'une interprétation littérale exacte et précise, appartient à Emile Saisset, l'auteur de la traduction française des Œuvres de Spinoza}. Outre le mérite de la traduction, qui mettait Spinoza entre les mains de tout le monde, Emile Saisset avait eu encore celui de résumer dans une Introduction, laite de main de maître, non plus seulement les principes généraux de YÉthiquCj mais toute l'économie du système, avec une largeur et une pénétration tout à fait supérieures. L'espace lui manquant pour une réfutation il s'était contenté d'indiquer avec précision les points sur lesquels il faisait des réserves. Elles se réduisaient à deux
1 La première édition en deux volumes est de 1842. l\ y a eu une seconde édition, plus complète, en 1860, comprenant la traduction du Tractatus politicus. En outre, Em. Saisset publia à part son Introduction, très développée et formant un véritable ouvrage (in-8, Paris, 1860). Il y a une seconde traduction des œuvres de Spinoza, postérieure à celle de baisbci, par M. Prat, avocat, celle-ci faite au point de vue exclusivement spinoziste.
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principales; N'est-ce point une erreur capitale d'égaler la pensée et l'étendue, et de donner aux corps le même degré de réalité et de perfection qu'aux âmes? L'unité radicale de l'existence, la consubstantialité de Dieu et de l'univers se peut-elle concilier avec l'individualité des êtres finis, avec la liberté des êtres moraux *?
En résumé, l'école de Victor Cousin avait rendu à la philosophie de Spinoza un triple service. D'abord, elle avait dégagé l'honneur du philosophe de toutes les accusations odieuses et imméritées dont il était l'objet et lui avait restitué sa place dans la série des grands penseurs et des philosophes de premier rang ; en second lieu, elle l'avait fait connaître, exposé d'une manière claire et intelligible, et l'avait ainsi disculpé du reproche d'obscurité impénétrable sous lequel il était enseveli depuis deux siècles ; enfin elle l'avait traduit et mis entre les mains de tout Je monde. Voilà ce que fit pour Spinoza une école^ que l'on a souvent accusée d'orthodoxie étroite et intolérante.