‹ Les maîtres de la pensée moderne [microform]Chapitre 20 sur 47 · Celui de M. Ollé-Laprune · texte numérisé non relu

Celui de M. Ollé-Laprune

teur a su conserver sa liberté, et il semble avoir trouvé lui-même, tant ses idées se développent naturellement, le plan qui lui était suggéré. Le programme, d'ailleurs, en ne lui donnant que des têtes de chapitre très générales, lui laissait encore beaucoup à faire pour la division et l'ordonnance des matières; et, soit dans l'exposition, soit dans l'appréciation du système, c'est à l'auteur seul qu'appartient le mérite de la composition. Essayons de donner quelque idée par l'analyse de ce savant travail, œuvre d'un esprit noble et délicat, pénétrant et judicieux, plein de candeur et d'élévation morale, très capable d'entrer par la pensée dans toutes les profondeurs du problème, mais assez ferme pour s'arrêter devant les hypothèses téméraires et dangereuses, et pour ne pas craindre de justifier en philosophe l'irrésistible empire des croyances naturelles, excellent esprit encore une fois chez lequel ne se séparent pas le sens commun et l'ardeur métaphysique, et même, on le sait par sa propre et noble confession, la foi chrétienne et la liberté philosophique. Il porte dans l'exposition de Malebranche une lumière pure et aimable, dans l'interprétation des difficultés du système une sagacité très au-dessus du commun, dans la comparaison de cette philosophie avec les philosophies voisines et semblables , une finesse rare et toujours juste, dans l'examen des problèmes eux-mêmes, le mouvement d'une âme émue, pour qui la philosophie n'est pas seulement un objet de spéculation pure, mais un objet d'amour : non

scholœ, sed vitœ scribirmis, pourrait-il dire avec Sénèque; partout enfin, il s'exprime sur un ton de simplicité, de sincérité, qui fait penser à Fénelon, non pas au Fénelon subtil des Maximes des Saints et du Quiétisme, mais à Faimable, au charmant, au noble auteur de VÉducation des Filles et de y Existence de Dieu, S'il y a, comme le pense un spirituel critique de nos jours, des familles d esprits, séparées les unes des autres par des traits innés et des virtualités ineffaçables, l'auteur du mémoire n» 2 appartient, avec Fénelon et Malebranche, à la famille des méditatifs, mais il s'en sépai^ aussi par un bon sens éveillé et éclairé, qui voit 1 abîme, qui le regarde et le sonde sans vertige, et se retire prudemment en arrière pour n'v pas tomber. ^

L'auteur commence, comme le programme le lui indiquait, par rechercher les origines de la philosophie de Malebranche ; non pas qu'il se croie obligé d exposer dogmatiquement les doctrines philosophiques auxquelles Malebranche a pu puiser, telles que celles de Descartes ou de saint Augustin. Les comparaisons nombreuses et approfondies qu'il fera plus tard suffisaient amplement, sans qu'il fût nécessaire de grossir ce travail par une étude trop étendue des origines; car on sait que d'origine en origine on a bien vite remonté à l'origine des choses. L'auteur se contente donc avec raison de nous donner l'histoire de l'esprit de Malebranche, de nous faire connaître d'abord le caractère de son génie, la nature de son âme, la famille

d'esprits à laquelle il appartient. Il se sert pour cela des aveux indirects par lesquels Malebranche se peint lui-même sans s'en douter dans son ouvrage; et il arrive par cette ingénieuse méthode, et en liant ensemble de la manière la plus naturelle ces textes épars, à nous faire le vivant et iidèle portrait du philosophe, qu'il résume très bien en rappelant un méditatif. Peut être quelques traits de ce portrait pourraient-ils soulever quelques doutes; par exemple, est-il bien certain, comme il le dit, que Malebranche eût l'âme tendre? 11 est permis d'en douter; sa philosophie est noble et grande, mais elle n'est pas tendre, et l'auteur du mémoire précédent nous a bien montré qu elle était dure. La dévotion pieuse et la tendresse du cœur ne sont pas toujours la même chose, et ou peut aimer Dieu sans aimer les créatures. Nous ne voudrions pas abuser d'une anecdote de Fontenclle qui nous montre Malebranche maltraitant brutalement une pauvre chienne, car ce pouvait être l'effet de l'esprit de système ; mais si tout ce que nous savons de Malebranche nous montre une ûme Terme et hère, nous ne savons rien de lui qui nous montre une âme bonne et douce. Ne concluons rien contre la tendresse de son cœur ; mais n'en parlons pas. L'auteur nous le montre ensuite entrant à l'Oratoire que venait de fonder M. de Bérulle, attiré sans doute par l'esprit de piété et de haute méditation qui éclate dans les écrits de ce saint fondateur; puis, prenant comme établie la célèbre anecdote citée par Fontenelle, et dont

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l'auteur défend contre M. Cousin la vérité historique, il nous raconte que c'est à la lecture du Traité de Vhomme, de Descartes, que s'est tout à coup révélée chez Malebranche la vocation philosophique; et il cherche à s'expliquer comment cette vocation avait pu dormir jusque-là. Celte discussion nous paraît aussi ingénieuse que solide, et s'appuie sur une line psychologie. Il montre en effet comment Malebranche, avant à la fois J'âme méditative et l'esprit scientifique, a pu pendant longtemps posséder sans le savoir la philosophie pieuse et mystique qu'il devait développer plus tard; et comment Descartes a suscité en lui la pensée de retrouver par la science et par l'analyse ces mêmes vérités qui n'avaient été jusque-là pour lui que des objets de dévotion pratique.

Vient ensuite l'exposition de la philosophie d Malebranche, laquelle contient huit chapitres : 1« Objet et méthode de la philosophie; 2° Théorie de la connaissance; 3° Théorie de Ja volonté; ¥ Théorie de la cause; S° De la nature de Dieu ; 6° De la création et de la providence ; 7o Logique, morale et religion; 8« Résumé. L'ensemble de cette exposition contient trois cent quarante pages.

Nous croyons ne rien exagérer en disant que la philosophie de Malebranche, sauf peut-être une lacune assez importante que nous signalerons, n'a jamais été exposée d'une manière plus complète,

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plus heureuse, plus satisfaisante de tous points*. On voit que l'auteur est tout plein de Malebranche, qu'il Ta non seulement lu et étudié, mais en quelque sorte savouré, qu'il se l'est assimilé ; il se meut dans l'exposition de ces idées si subtiles et si abstraites avec une aisance et une liberté parfaites; il comprend et parle la langue de Malebranche comme sa langue naturelle, langue savante et mystique, raffinée et vaporeuse, qui unit l'exactitude géométrique à l'élan poétique et dont le caractère propre est d'unir Timagination à l'abstraction. L'auteur du mémoire n^ 2 se promène avec Malebranche dans le monde des idées avec une sérénité et une tranquillité merveilleuses; il nous en dévoile les obscures clartés, et nous les rend comme familières. Tel est à nos yeux le caractère original de ce travail ; on ne peut dire qu'il ait précisément découvert quelque chose de nouveau dans la philosophie de Malebranche ; mais, au lieu de l'exposer du dehors en quelque sorte, comme une doctrine étrange et abstraite, il se place au cœur de cette philosophie, et nous la rend persuasive et lumineuse par le sentiment juste et vif qu'il en a luimême.

Quant à l'interprétation de la doctrine, l'Académie n'a pas trouvé une seule méprise dans le mémoire uP 2. Tout au plus, a-t-on pu faire remarquer que

1. n ne faut pas oublier cependant la savante analyse de M. Fr. Bouillier dans son Histoire de la philosophie cartésienne, (Tome II, ch. iii-viii) et celle de M. Damiron dans sa Philo^ Sophie du XVII !• siècle*

hA PHILOSOPHIE DE MALEBRANCHE i6l

Fauteur forçait un peu trop, surtout dans la théorie dl étendue intelligible, le rapport de Malebranche et de ânf' '• ^""^^"^^'S^^Ié.Que, dans la critique de cette théorie, on puisse, par voie de conséquence faire remarquer que l'une de ces théories îonduî àlautre, nen de plus légitime; mais, dans l'exposition d'mie doctrine, il faut prendre la pensée propre de l'auteur, et ne lui imputer que ce ou' ? a voulu dire. Or il est certain que Malebranche n'a jamais voulu assimiler substantiellement les corps avec 1 étendue intelligible. II croit à la réalité des corps créés par Dieu et distincts de Dieu, sinon sur 1 autorité de la raison naturelle, au moins sur celle delà révélation. Si l'auteur n'avait pas négligé, et c est une critique que nous lui ferons plus tard Ja correspondance de Malebranche et de Mairan il aurait vu que Malebranche, pressé par ce dernier d avouer 1 identité de sa doctrine avec celle de ' ^pinoza précisément sur le point en question, à savoir 1 étendue intelligible, a toujours manifesté son horreur pour cette assimilation et a toujours maintenu, à tort ou à raison, qu'il ne mettait en Dieu que l'idée de l'étendue, tandis que Spinoza y mettait 1 étendue elle-même. Or c'est un principe fondamental de la critique dans l'histoire de la philosophie qu'il faut interpréter les doctrines dans le sens que les auteurs leur ont donné eux-mêmes sciemment, et ne pas confondre avec ces doc trines mêmes les conséquences que l'on en peut tirer par voie d'analyse. En outre, il n'y a pas seulement injustice, mais inexactitude absolue à

dire que, par la ihéorie de l'étendue intelligible, Dieu deviendrait la matière de toutes choses, dans le sens aristotélique. Le mot matière est ici à rebours de la vérité. Leibniz a dit avec raison et profondeur qu'il y a deux sortes de doctrines qui réduisent tout à l'unité; celles qui ramènent tout à la matière première, et celles qui ramènent tout à la première forme* Malebranclic est évidemment du nombre de ceux qui tendent à tout réduire à l'unité, mais, dans le second sens et non dans le premier. On pourra donc dire que dans son système Dieu est la forme du monde ; mais on ne devra jamais dire qu'il en est la matière.

On voit, par le développement même que nous avons donné à ce léger dissentiment, qui porte sur les mots plus encore que sur les choses, combien la section de philosophie a trouvé peu à reprendre dans l'interprétation donnée par l'auteur à la philosophie de Malebranche. On aurait seulement désiré sur la question des origines quelques lumières de plus. Ainsi l'auteur aurait pu indiquer, par exemple, que la théorie des idées individuelles que Malebranche met en Dieu, remonte juscju'à Piotin. Il y avait lieu de se demander à cette occasion si Malebranche a eu quelque connaissance des Alexandrins, soit par saint Augustin, soit par Thomassin. Il y a en outre une question de critique assez importante que nous indiquons à l'auteur pour le cas où, comme nous l'espérons, il publiera son travail. Nous considérons en France comme un poiitt acquis que Malebranche est le véritable auteur

de ia doclriaeoccasionaliste. Celte opinion n'est oas

Sn^tt ""^-ï'"'^ ^^ Aliem^ne:!'!^ !

TcZ/ ,r"'^^^'' '^"^"^^ ^^ doctrine propre

n odt e'ï Sl,r '"'^T '' '^ ^''''^^^^^ mouerne, M. IJ. Ruter expose Geulinx aussi lonn-„p

jn..t que Malebranche et avant iui. e^Te^^'^^l Imx quil considère comme l'iuvonleur de l'occa s.onal.smc, Malebranche se trouvant rédui ainsU la doctnne do la vision de Dieu. Au fond s iL veut, la question n'a pas une très grand" 'i^o" «a ce car ,1 est bien certain que Malebranche' n'a

a à une question de priorité qui n'est pas sans niera au moins historique ; et, pour bien m sur r le degré d'or.gmalité et de puissance philosopliauc ' de Malebranche. peut-être y aurait-ii lieu de^"' comparer non seulement à Geulinx, mais enco e a Laforge et à Clauberg, afin de bien se r3re

aSt fa r '"''"/" """^ '''' '"''^ -''-^-" d arrner i i idéalisme complet de Jlalebranche On saurait alors exactement si nous avons Je d^H com^e nous le faisons en France, de considère; Malebranche comme un des quatre grands mai t es philosophiques du xvno siècle, au lieu de ie comp! cr, comme certains critiques allemands, au «ombre des carte^siens secondaires, intermédiaires entre Descartes et Spinoza.

Quelque intéressante et satisfaisante que soit l'exposition de la philosophie de Malebranche donnée par l'auteur du mémoire n" 2, nous aurons cependant une critique à lui faire. 11 y a dans cette exposition une grave lacune. L'auteur a par trop négligé ce que j'appellerai la psychologie de Malebranche. Il a exposé, à la vérité, savamment et longuement la théorie de l'entendement et la théorie de la volonté ; mais il a pris ces théories surtout par le côté métaphysique. Or il y a dans Malebranche, non sei^lement une psychologie métaphysique, mais encore une psychologie expérimentale; c'est même là un des points les plus nouveaux de cette philosophie. Il est diflicile d'admettre, comme on l'a souvent dit, que Descartes soit le fondateur de la psychologie moderne. Pour être parti d'un point de vue psychologique, il n'en est pas moins presque exclusivement un métaphysicien. Le vrai fondateur de la psychologie expérimentale est Locke, et c'est une part d'invention et de création qu'on ne peut lui refuser. Or entre Descartes et Locke il est juste de placer Malebranche, qui, dans la Recherche de la vérité, a commencé à mêler le point de vue expérimental au point de vue métaphysique. Sans doute sa psychologie n'est pas encore rigoureusement scientifique : elle est d'un côté trop physiologique et de l'autre trop littéraire; mais ces deux points de vue eux-mêmes méritaient d'être mis en lumière par l'auteur du mémoire, et son talent même en eût pu tirer des pages charmantes et intéressantes. Les

explications physiologiques que Malebranche donnait de la mémoire et de l'imagination ont une importance considérable, surtout aujourd'hui où ces explications reviennent à la mode. 11 eût été curieux de voir si les hypothèses d'il y a deux siècles étaient plus arbitraires et plus vagues aïe es hypothèses de nos jours, si leLouI-ementsI esprits animaux ne valaient pas les vibrations de la cellule nerveuse que l'on nous recommande aujourd'hui. Il eût été très curieux de nousTÎ trer une philosophie aussi parfaitement spirituahste que celle de Malebranche ne reculant pas devant os explications physiologiques des phén^ mènes mj,,,,,^„^,3^ ^^ ^^.^^ de ceux qui toLent le plus près aux sens. Cette correspondance du physique et du moral, dont nous nous effrayons trop

effrayait m Descartes, ni Malebranche, ni Leibni? • 'Is s y complaisaient même, et leur spiritualisme en sortai plus fort et plus convaincu. Quant à cTaue J appelle la partie littéraire de la psvcholo-^le de Malebranche, l'auteur du mémoire n» 2 aLT être trop oublié que son philosophe n'est pas seulement un métaphysicien abstrait et spéculatif mis un moraliste exquis et même un satirique mordant, qui, pour la peinture vive et caustique des caracteres humains, ne le cède pas même à La Bruyère. A-t-on jamais mieux raillé les pédants^

co", "rT IT'" '"''"'' P""' '"' "'"^«^^ d«« sens de cour? A-t-on peint avec des couleurs plus vives

^s inclinations et les passions du cœur humain'

Non seulement la science du physique et du moral'

non seulement la littérature, peuvent revendiquer Malebranche comme une de leurs gloires ; j'ajoute que la psychologie proprement dite lui doit beaucoup. N'est-il pas étrange que, dans son long mémoire, l'auteur ait presque entièrement oublié la théorie des erreurs des sens, des erreurs de l'imagination, des erreurs des passions ? Autre chose est la théorie de l'erreur, autre chose est l'analyse, la classification des erreurs. L'auteur du mémoire ditunmotde la première, mais il oublie complètement la seconde. C'est là cependant un des résultats les plus solides et les plus durables de la philosophie de Malebranche. Il sera à jamais impossible de parler des erreurs humaines, sans parler de lui, sans revenir à lui. C'est un véritable gam pour la science, et qui appartient à la perenms philosophia : c'est un bien qui peut être accepte par toutes les écoles et que Voltaire et Diderot admiraient autant que nous l'admirons nous-mêmes . Si nous recherchons la raison de l'oubli que nous reprochons ici ^ l'auteur, nous la trouverons dans la méthode d'exposition qu'il a adoptée, il a 1. L'auteur a donné quelque salisfaction \celte jitique dans son ouvrage imprimé, en interca ant ra et 1^ quelque, naces sur la psychologie de Malebranche ; mais il s est refuse rrséparer,Uce qu°e c'eût été, dit-il, altérer l'ensemble de cet^ pli losophie qui est, dit-il, exclusivement métaphysique. M s Ma lebrLehe n'a-t-il pas fait lui-même dans une certaine me ure cette séparation lorsqu'il a publié les Recherches sur r^i^r avant les Médiiaiions chrétiennes ou ^es E^n r. te«. métaphysiques? L'élément psychologique ne predomine-t-il pn^ Zt? lL\echerches de la vérité ? Et était-ce et- infidèle ,. resprit de Malebranche, que do suivre 1 ordre quil a suim lui-même?

cru prendre pour base de son exposition ]'ou\Tage OÙ Malebranche a exposé lui-même sa philosophie de la manière la plus régulière et la plus systématique, à savoir les Entretiens de înétaphysique, et il a été amené par là à donner trop peu d'im-^ porlance à la Recherche de la vérité. Il n'a emprunté à ce dernier ouvrage que ce qui était nécessaire pour éclaircir l'autre, c'est-à-dire tout ce qui rentrait dans le cadre du système. Or, c'est le propre d'une bonne psychologie fondée sur l'expérience, d'être précisément indépendante de toute conception systématique. II résultait de là que la partie la plus solide do la psychologie de Malebranche, n'ayant rien à faire dans son système général et n'y trouvant pas sa place, a dû être naturellement négligée. Peut-être l'auteur eût-il évité ce défaut s'il eût adopté dans son analyse le point de vue chronologique, au lieu du point de vue systématique. Mais nous ne faisons pas de cette observation une critique; car peut-être cette autre méthode aurait-elle eu dans la pratique d'autres inconvénients . Toujours est-il qu'il y a là une lacune sérieuse dans le travail de l'auteur, et qu'il devra s'appliquer à la combler.

L'un des points les mieux traités dans la partie du mémoire qui concerne l'exposition de la philosophie de Malebranche, c'est la comparaison de cette philosophie avec celle de Descartes et celle de saint Augustin, qui sont en effet les deux éléments qui, avec le génie de Malel)ranche, ont servi à composer sa propre doctrine. Cette comparaison,

dans le mémoire n» % est faite avec une précision, une justesse et une finesse qui ne laissent rien à désirer. Sur ce point, il sera permis de dire que le travail de l'auteur est définitif, et qu'il n'aura pas besoin d'être refait ni même complété. Peutêtre eût-il été bon cependant d'ajouter à celte comparaison, un peu plus souvent que l'auteur ne le fait, un troisième élément, je veux dire la philosophie de saint Thomas d'Aquin : car déjà dans Malebranche on voit reparaître et rentrer dans le domaine de la philosophie uq bon nombre de points appartenant à la philosophie de l'École; mais je répète que dans la mesure où l'auteur s'est renfermé on ne pouvait mieux faire; et pour en donner une idée, je reproduirai les pages où il résume la théorie des idées de Malebranche comparée à celle de Descartes, de Platon et de saint Augustin.

« Descartes fait de l'idée une modification^ de » l'esprit ; Malebranche veut que l'idée soit l'ob- » jet intelligible lui-même. Descartes distingue » l'essence de l'existeuce; Malebranche approfon- » dit cette distinction, et, avec Platon et saint 1 Augustin, conçoit, au-dessus du monde sen- » sible, un monde idéal qui en est le modèle ]» et l'archétype. Contrairement à Platon il semble

> placer dans ce monde intelligible autant d'idées » qu'il y a d'êtres particuliers ; mais bientôt, con- • trairement à saint Augustin, il absorbe toutes

> ces idées dans une seule, celle de l'étendue, fai- » sant de l'essence entendue à la façon de Des- » cartes une idée entendue à la façon de Platon ;

iu

)) alors il est infidèle en même temps à ses trois » maîtres, tout en empruntant à chacun d'eux » quelque chose. Contrairement à Platon, il sup- » prime toute hiérarchie entre les idées ramenées » à une seule ; contrairement à saint Augustin, il » semble détruire en Dieu la connaissance des ob- » jets individuels; contrairement â Descartes, il » réalise et divinise une conception abstraite. Mais )) il établit avec force que le sensible suppose l'in- )> telligible, et que la source des essences et des » possibilités est dans la sagesse et la puissance de » Dieu : cela est solide. »

La seconde partie du mémoire, qui traite des critiques et des disciples de Malebranche, est celle qui, au jugement de la section, laisse le plus à désirer; non qu'elle ne contienne encore des parties très distinguées, mais on y a signalé des lacunes graves, et même, dans ce qu'il traite, l'auteur court encore trop rapidement, et se borne à un résumé un peu trop court.

Parmi ces lacunes, la plus grave est certainement celle qui consiste dans l'omission de la correspondance si importante, découverte de nos jours, entre ftlalebranchc et Mairan^ De toutes les publications inédites, ayant trait à la philosophie du XVII® siècle, aucune ne l'emporte pour la gravité et pour la valeur philosophique sur cette correspondance, et c'est à peine si l'on peut lui préférer et lui égaler la découverte si précieuse cependant des

1. Correspondance de Malebranche avec Darlout deMairan, Paris, 1841.

lettres de Leibniz et d'Arnauld. La critique philosophique moderne pouvait, à ce qu'il semble, s'attribuer l'honneur d'avoir découvert, ce dont \i^ wif siècle ne s'était pas douté la parenté de Malebranche et de Spinoza. C'était là, à ce qu'il paraissait, le fruit d'une science née de nos jours et habituée, par une critique de plus en pins exercée, à surprendre l'analogie des pensées sous l'apparente contradiction du langage, et dans l.i plus entière opposition des sentiments. Eh bienl l'on découvrait une correspondance, dans laquelle du vivant môme de Malebranche, un jeune hommi^ plus tard célèbre à la vérité, mais alors très jeune, et d'ailleurs plus connu comme mathématicien que comme philosophe, où ce jeune contradicteur, devançant la critique moderne, devançant aussi la science allemande, lisait Spinoza, le comprenait, surprenait les analogies de cette philosophie avec celle de Malebranche, et, avec l'audace et l'impatience du jeune âge, s'adressant à Malebranche lui-même déjà vieux, le pressant, le fatiguant avec une insistance respectueuse, mais irritante, le mettait au défi, d'une part, de lui signaler le paralogisme fondamental de Spinoza, de l'autre, de trouver une limite rigoureuse entre cette philosophie et l;i sienne. Cette correspondance, qui, au fond, est une controverse, n'était pas à la vérité expressément indiquée dans le programme de l'Académie; mais elle y était implicitement contenue, et on s'explique difficilement cette omission de l'auteur *.

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