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L'auteur dans son livre imprimé a comblé cette lacune

Ce n'est pas par oubli, mais de propos délibéré, que l'auteur, dans la controverse d'Arnauld et de Malebranche, s'est décide à ne s'occuper que d'un seul ouvrage d'Arnauld à savoir le livre Des vraies et des fausses Idées, et à laisser entièrement de côté les autres ouvrages d'Arnauld, et entre autres les Réflexions siu' un nouveau système de la nature et de la grâce. La raison donnée par l'auteur, c'est qu'Arnauld, dans ce livre, critiquant surtout la théodicée de Malebranche, et cette critique étant au fond à peu près la même que celle de Fénelon, il suffisait d'exposer la controverse de Fénelon, qui ne faisait que reproduire celle d'Arnauld. Cette raison paraît peu solide; car, le livre d'Arnauld ayant précédé celui de Fénelon, il eût été plus rationnel de commencer par lui, sauf à supprimer dans le chapitre sur Fénelon tout ce qui faisait double em- ])loi. J'ajoute qu'en étudiant de près les deux ouvrages, l'auteur n'eût pas manqué de reconnaître qu'ils ne peuvent se remplacer l'un l'autre. C'est ainsi par exemple que, si l'optimisme est discuté plus à fond dans Fénelon, la question des volontés générales et de la causalité des créatures est plus profondément fouillée dans Arnauld que dans Fénelon.

On peut aussi se demander si l'auteur a eu raison d'écarter presque entièrement, comme il l'a fait, soit dans la première, soit dans la seconde partie, la théorie de Malebranche sur la grâce et sur les miracles. Sans doute, Fauteur n'a pas voulu mêler la théologie à la philosophie, et on doit le félici-

ter de cette circonspection; mais, dans une philosophie chrétienne comme celle de Malebranche, qui no craint point du tout de mêler le dogme à ses systèmes, ni ses systèmes au dogme, ce qui est même un des caractères originaux de cette philosophie, une telle séparation est-elle légitime? Si Ton considère en outre que la doctrine de Malebranche sur la grâce et sur les miracles est une doctrine philosophique, et qu'elle se lie très étroitement à son système de la simplicité des voies et des volontés générales, enfin qu'elle touche de très près à la question de la Providence particulière ; on ne voit pas trop pourquoi l'auteur se serait fait plus de scrupules d'exposer cette partie de la doctrine de Malebranche et de la polémique d'Arnauld, qu'il n'en a eu à nous exposer l'hypothèse hardie par laquelle Malebranche fait de l'Incarnation de Jésus-Christ le motif et le but de la création.

Puisque nous en sommes à signaler les lacunes et les oublis de l'auteur, rappelons-lui encore le nom d'un grand controversiste du xvn® siècle, mêlé à tous ces débats, qui à la vérité n'a pas attaqué Malebranche, qui au contraire l'a défendu, mais qui en le défendant le compromet, et est, par son adhésion même, une objection à son système : je veux parler de Bayle. On sait que Bayle en effet a pris parti contre Arnauld pour les causes occasionnelles; mais ce n'est pas, on peut le supposer, pour la plus grande gloire de Dieu. Il est impossible de signaler aucune grande controverse au xvn® siècle, sans y rencontrer le nom de Bayle, et

sans lui faire sa part. C'est encore là une omission que l'auteur aura à réparer.

Tout en relevant les oublis commis par l'auteur dans cette seconde partie de son mémoire, nous devons reconnaître que c'est dans cette partie même que se trouvent ses pages les plus heureuses, celles qui font le plus d'honneur à son talent d'écrivain. Nous citerons par exemple celle où il oppose Arnauld à Malebranche : tous deux cartésiens, tous deux amis de saint Augustin, tous deux faisant la part de Dieu très grande et la part de la créature très petite ; comment deux esprits qui ont tant de points communs ont-ils pu passer leur vie à se disputer? C'est ce que l'auteur explique avec beaucoup de finesse et d'esprit.

a Malebranche, dit- il, soumis à l'Église et pé- » nétré de l'esprit chrétien, est avant tout un mé- » taphysicien; il veut éclaircir la foi, il veut avoir » la science de ce qu'il croit. Arnauld, esprit net, » ferme, solide, mais plus étroit et plus sec, traite » de chimères les entreprises du philosophe. Cette » philosophie subtile, engageante et hardie, effraye » ou plutôt irrite le fidèle défenseur de la tradition » théologique. Il veut bien qu'on philosophe, mais » avec plus de retenue. Dans Descartes, il trouve » quelques principes clairs et simples, puis un bel » enchaînement de vérités scientifiques; cela lui » va; il y a là de la force et de la rigueur; et les » questions morales et religieuses étant soigneuse- » ment écartées, tout empiétement sur le domaine » de la théologie est impossible ; ainsi l'esprit scien-

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» tifique d'Arnauld est satisfait, et les susccptibili- » tés de sa foi sont ménagées. Dans Malebranchc, » c'est tout autre chose. Au lieu de la prudente ré- » serve du maître, le dessein avoué de philosopher » sur les choses de la foi ; au lieu de ces quelques » principes très nets, une métaphysique péné- » trante, subtile et outrée. Arnauld ne reconnaît » plus là l'esprit de Descartes. Il se plaint aussi de y trouver saint Augustin singulièrement altéré dans » cette philosophie où le nom du grand docteur » revient si souvent. On se cherche toujours un » peu soi-même dans ses auteurs favoris ; Arnauld D ne voit guère et n'aime dans saint Augustin que h le défenseur de la foi. 11 lui demande des déci- )) sions Ihéologiques, et il admire la rectitude et la ); fermeté de son esprit. Il remarque bien moins la » philosophie platonicienne répandue dans ses » écrits, et les aspirations mystiques qui s'échap- » pent à chaque instant de cette àme ardente. » Quand il retrouve dans Malebranche ce plato- » nisme avec un esprit moins juste et un sens » théologique moins sûr, il se plaint et il prétend » opposer à rmlidèle et téméraire disciple le vrai » saint Augustin, comme tout à Tlieure il lui op- » posait le vrai Descartes... Ces deux esprits ne A peuvent so comprendre. Arnauld a-t-il jamais » tressailli en contemplant le monde intelligible? » Il aime la vérité, mais il l'aime pratique et vi- » vante ; il l'aime mêlée à l'expérience, en tant » que règle des esprits et de la conduite, dans les » faits ou dans les dogmes. Il ne la contemple guère

» en elle-même. C'est un esprit positif, que l'idéal » ne touche que médiocrement. Quand il voit Ma- )> lebranche s'attarder dans le pays des idées, il » s'indigne de ces rêveries contraires à l'esprit de la » science qui repousse les chimères, contraires à » l'esprit chrétien qui condamne la perte du temps. » Et Malebranche à son tour s'étonne de rencon- » trer dans une grande intelligence si peu de goût » pour ce qu'il y a à ses yeux de plus solide, de » plus relevé et de meilleur ; et il se sent pris de » pitié pour ces philosophes qui ne savent point ou » ne veulent point méditer et qui mesurent Dieu » sur eux-mêmes. »

11 faut citer encore une page agréable et fine sur la Société de Jésus, dont l'auteur paraît peindre avec une liberté discrète et une impartiale équité les vrais caractères :

« C'est l'esprit de la société, dit-il, de prendre » l'homme tel qu'il est, et non de le traiter comme » un pur esprit. Aiusi l'homme a des sens ; il est » doué d'imagination ; il a des passions ; mépri- » sera-t-on tout cela? Non pas, ce serait folie. » Pour mener une âme au bien^ on la prend par » toutes les puissances à la fois ; on ne rejettera » rien de ce que les hommes estiment; on ne lan- » cera pas l'anathème sur la poésie, sur les arts ; et » les jeux même du bel esprit trouveront grâce » devant une indulgente sagesse. Puis on ne défi couragera pas la faiblesse humaine par les prin- » cipes d'une morale outrée ; on n'exigera pas tou- » jours d'une âme tout ce que la règle demande;

» on verra ce que cette âme peut porter et peut » faire, et, sans faire fléchir les principes sur les- » quels on ne doit point transiger, on ne cher- » chera pourtant point à les retrouver toujours » dans l'application avec une idéale rigueur. Entre- » prise difficile que celle-là ! A force de ne regar- » der que la réalité, on risque de ne plus voir » qu'elle; à force de tenir compte des difficultés » de la pratique et de la faiblesse de l'homme, on » peut aff'aiblir les principes mômes. Les jésuites » se défient dans les choses de Ja vie de l'esprit ït géométrique ; ils en redoutent la rigueur et la 9 roideur. Ils ont l'esprit de finesse, et je le dis » dans le bon sens; les choses pratiques sont » choses de finesse, comme dit Pascal : c'est là » qu'il faut avoir bonne vue pour saisir ces prin- » cipes; c'est là qu'il faut un sens délicat pour > sentir ces choses si délicates et si nombreuses. 9 Mais encore une fois quel danger! Qui peut dire » le moment précis où à la finesse succéderont les » finesses? Qui sait au juste le point où la pru- » dcnce s'arrête, et où commencent les accommo- » déments, les transactions et les compromis? »

La dernière partie du mémoire n° 2 contient la conclusion; elle occupe la valeur de près de trois cents pages, c'est-à-dire presque un volume : on voit que l'auteur du mémoire a pris à cœur non seulement l'étude de son auteur, mais les problêmes eux-mêmes, et qu'il a voulu se satisfaire, non seulement sur la philosophie de Malebranche, mais sur le fond des choses.

Tout en appréciant hautement cette dernière partie de son ouvrage, la section de philosophie s'est demandé s'il était absolument nécessaire de faire ici, à propos de la critique de Malebranche, une exposition générale de principes. Qu'il faille avoir des principes arrêtés pour faire cette critique, c'est ce qui est hors de doute. Mais il suffit qu'on Jes sente dans l'examen de la doctrine, sans qu'on soit tenu d'apporter une doctrine toute faite. Quoique toutes les parties de la philosophie de Malebranche soient ici successivement passées en revue de nouveau, et que l'auteur nous ramène de temps on temps à son auteur sans jamais l'oublier, cependant son travail parait plutôt l'exposition de sa philosophie personnelle que l'examen critique qui lui était demandé. Il introduit trop, dans cette exposition, l'esprit et la méthode de la philosophie moderne, et, en exposant dogmatiquement ses propres idées, peut-être néglige-t-il de soumettre à un examen assez approfondi la doctrine qui lui était soumise.

Ce qui peut-être était moins nécessaire encore que celte exposition dogmatique d'une philosophie complète, c'est la profession de foi par laquelle l'auteur commence cette exposition. Contestant la doctrine de Descartes, renouvelée de nos jours par le maître illustre que nous avons récemment perdu, sur les rapports de la religion et de la philosophie, et sur la séparation de ces deux puissances dans leur intérêt respectif, il expose cette pensée que le croyant ne peut jamais cesser d'être croyanl,

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et que le philosophe ne peut s'abstraire entièrement de la rehgion. En un mot, il défend dans Malebranche et il accepte en son propre nom ce qu'il appelle une philosophie chrétienne. On comprendrait cette profession de foi, si l'auteur dans les chapitres qui suivent nous eût, en effet, exposé un système propre de philosophie qui eût quelque titre particulier à se donner comme un système de philosophie chrétienne, dans laquelle, par exemple, comme chez Malebranche, le dogme chrétien interviendrait comme explication des problèmes philosophiques. Mais on ne voit rien de semblable, et la philosophie de l'auteur, qui est toute spiritualiste, n'a rien qui soit particulièrement chrétien; cette philosophie pourrait être acceptée tout entière par un platonicien ou par un déiste. On n'y voit jouer aucun rôle, par exemple, à la doctrine de la chute, à la doctrine de la grâce, à la doctrine de la rédemption. L'auteur, au contraire, condamne la théorie de Malebranche sur l'Incarnation du Verbe, considérée comme le motif de la Création, et il néglige même d'examiner sa doctrine sur les miracles. C'est à peine si lui-même nous dit quelques mots en son propre nom sur la possibilité des miracles. Sa philosophie n'étant pas chrétienne par les dogmes, il reste qu'elle le soit par les sentiments personnels de l'auteur : mais on peut se demander si une exposition de sentiments personnels est nécessaire dans un écrit philosophique de ce genre, et si même elle n'a pas quelque inconvénient. Il est certain qu'on ne peut pas se séparer de

ses propres sentiments; mais, si c'est là une nécessité, il semble qu'il ne faille pas faire de cela une théorie et une règle. Cependant, si l'on a pu élever quelques doutes sur l'opportunité de cette profession de foi, il n'y a eu qu'une voix sur le mérite littéraire de ce chapitre, pris en lui-même et qui est écrit avec une élévation, une sincérité, une onction extrêmement touchantes. L'auteur n'a rien voulu dissimuler de sa pensée ; il a voulu qu'on la connût tout entière, telle qu'elle est; et on ne peut que louer le sentiment qui l'a animé.

Sur l'ensemble de la philosophie de Malebranche, le travail de l'auteur est généralement satisfaisant. Il fait la part du vrai et du faux avec perspicacité et fermeté; et lui-même développe à son point de vue certaines des théories de Malebranche avec force et quelquefois même une certaine profon- . deur. L'on peut citer, par exemple, la théorie de la raison, qui est une des meilleures parties de l'ouvrage par la finesse et la précision de l'analyse; sur ce sujet si souvent manié, l'auteur a encore su présenter quelques aspects nouveaux. On peut signaler également son étude sur les rapports de Dieu et de l'homme, sur l'action divine et l'attrait divin ; il a émis à ce sujet des vues platoniciennes et aristotéliques, reprises et développées avec finesse et élévation.

Ce que l'on doit le plus louer dans ce travail, c'est le talent du style. Ce style sans doute n'est pas éclatant, et il ne se fait pas remarquer au premier abord ; mais, quand on en a lu quelques

pages, OQ s'aperçoit que Ton est charmé par le naturel, la simplicité et la grâce. Rien de choquant, rien d'emphatique, rien de banal; un ton libre et aisé, persuasif et touchant; une précision élégante, une abondance sans diffusion, une chaleur douce et aimable: voilà Técrivain. Peut-être lui manque-t-il quelque chose du côté de la force ; la plume faiblit queUiuefois, et sa pensée même recule peut-être parfois un peu trop timidement devant les problèmes. Mais les qualités l'emportent de beaucoup sur les défauts, et, en couronnant ce mémoire, la section de philosophie ne doute pas que, complété et perfectionné par l'auteur, il ne vienne prendre dignement sa place à côté de tous ceux qui l'ont précédé.

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