Même volume p
des témoins eux-mêmes, il ne les donne plus que « comme des bruits publics dont la valeur est » très peu certaine » .
Ces deux opinions si différentes ont donné lieuàun swedenborgien allemand, M. Tafel, de supposer que la lettre écrite à mademoiselle de Knobloch était postérieure aux Rêves d'un visionnaire, qu'au lieu de passer de la confiance au doute, Kant, au contraire, serait passé de l'indifférence sceptique à une demicroyance, et cela après un examen et une enquête sérieuse des faits. Le fondement sur lequel il s'appuie est d'abord que la date assignée par le premier éditeur Jachmann est manifestement fausse, car cette lettre est datée de 1758, et les faits relatés vont au moins jusqu'en 1761 ; la lettre ne peut donc pas être antérieure à cette époque. Reste à prouver qu'elle est postérieure à 1766. M. Tafel s'appuie surtout sur la contradiction déjà signalée; dans les Rêves, les faits sont donnés comme attestés seulement par la renommée; or, dans la lettre, Kant semble dire que son agent tient sa version des témoins oculaires eux-mêmes : preuve que cette enquête est postérieure. En outre, dans la Lettre, Swedenborg dit à l'ami de Kant qu'il répondra à la lettre de celui-ci dans un prochain ouvrage qu'il va publiera Londres au mois de mai suivant. Or, suivant M. Tafel, Swedenborg n'aurait rien publié à Londres entre 1761 et 1769. Il s'agirait donc de cette dernière année; et la lettre devrait être placée en 1768. Par conséquent, le scepticisme méprisant des Rêves d'un visionnaire n'est pas
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le dernier mot do Kant sur le swcdenborgisnie : il serait revenu, après un examen plus attentif, à une opinion plus bienveillante, et presque à une adhésion formelle.
M. Kuno Fischer, dans son livre sur Kant, a soumis l'opinion précédente à une discussion cri- ['i([\ie qui ne laisse absolument rien à désirer. Il donne surtout une preuve péremptoire qui rend loutes les autres inutiles : « J'avais écrit, nous dit-il, » tout ce qui précède, lorsqu'un heureux hasard » m'a fait faire connaissance d'une vénérable daine. M arrière-petite nièce de l'amie de Kant, à l'obli- » geance de laquelle je dus la communication sui- » vante : Amélie-Charlotte de Knoblocli, née le w 10 août 1740, épousa en 1763 le chevalier de » Klingspor. La lettre de Kant adressée à mademoin sdle de Knobloch ne peut doue pas être posté- » Heure à 1763. » Elle est donc antérieure aux Rêves, qui sont de 1766. Ainsi les faits viennent prouver péremptoirement ce que la vraisemblance philosophique permettait déjà d'aflirmer avec une entière certitude.
En 1766, en effet, nous l'avons dit, Kant était sceptique à la manière de Hume; en 1770, il fondait la philosophie critique. Entre la période du scepticisme et celle du criticisme, est-il vraisemblable de supposer que Kant ait pu être un instant swedenborgien? En outre, dans la Lettre, Kant paraît évidemment ne pas connaître les écrits de Swedenborg ; dans les Rêves, au contraire, il nous apprend qu'il se les est procurés et fort cher (175 francs), et
il en donne l'analyse. Quant à la conlradiction des deux écrits, elle est plus apparente (fue réelle; cl ils ditïerent peut-être plus par le ton que par le fond des choses. Écrivant à une daine, naturellement plus disposée à croire à ces sortes de choses, il en parle avec plus d'égards. Écrivant pour le public, il a moins de scrupules; ou plutôt, comme il le dit lui-même dans une lettre à Mendelsohn, pour ne pas se faire moquer de lui, il se moque lui-même de son sujet. Dans la Lettre, on voit déjà des marques de déliance, et au l'ond il incline au doute. Dans les Rêves, il ne nie pas d'une manière absolue, et il dit que l'impossibilité de la chose ne peut pas être plus prouvée que sa possibilité. Ajoutons une dernière raison, qui explique la dillcrence: au moment de la Lettre, il était dans le fort de son enquête, il a écrit à Swedenborg, il en espère une réponse, il attend les éclaircissements, il doit donc encore suspendre son jugement. Dans les Rêves, il n'attend plus de réponse. Swedenborg n'a rien éclairci dans ses écrits, il s'est contenté d'affirmer ses visions sans en donner aucune preuve, sans faire appel à un témoignage précis et authentique. Enfin il est permis de supposer que, dans le premier moment, Kant lui-même, malgré son robuste scepticisme, a subi le charme, puis qu'à la longue son imagination s'est refroidie, et a tourné nonseulement à l'indifférence, mais à l'impatience et même à l'irritation. C'est ce que Kant nous apprend lui-même dans sa lettre à Mendelsohn ^ : « Gomme, 1. 8 iivrill766. Œuvres de Kanl{vd. Kosenkranz), t.XI,p. 7.
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» par une curieuse enquête sur les visions de Swe- » denborg auprès de personnes qui avaient eu occa- )> sion de le connaître, par les moyens d'une cor- » respondance ou en me procurant ses ouvrages, » j'avais donné beaucoup à parler, je vis bien que » je ne pouvais me débarrasser des incessaptes » (juestions qui me fatiguaient qu'en me déc^ar- » géant de la connaissance supposée de ces aiiec- » dotes. ))
Il est à regretter que Kant n'ait pas été à même de pousser plus loin l'enquête critique qu'il avait commencée, et qu'il eût certainement conduite à bien, avec ses habitudes de sévère méthode, s'il se fût trouvé lui-même sur les lieux; mais cette enquête, qu'il n'a pas achevée, a été continuée après sa mort ; et, au moins pour l'une des trois histoires merveilleuses que nous avons rapportées, nous pouvons mesurer la distance qui existe toujours entre la légende et la réalité. En effet, l'histoire de la quittance, dont nous avons raconté et dont Kant ne connaissait que le récit légendaire, nous est connue aujourd'hui par le témoignage du principal témoin, madame de Marteville (et non madame Harteville). Cette dame s'était remariée, et c'est son second mari, le général E., qui raconte d'après sa femme le récit véritable, qui reste encore assez singulier, mais non miraculeux. C'est là, pour le dire en passant, un exemple assez remarquable de la manière dont se forme la croyance aux miracles. Voici ce récit:
« Ma femme, dit le général E., eut l'idée de
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h rendre visite à M. de Swedenborg. Entre autres » discours, elle lui demanda s'il n'avait pas connu » M. de Marteville. A quoi il répondit qu'il n'avait » pas pu le connaître. 11 faut que je dise ici en » passant (jue l'histoire des 2o,000 florins de Hol- » lande est exacte en ce sens que ma femme était )) inquiète à ce sujet et n'avait pas de quittance à » présenter. Toutefois, dans la susdite visite, il ne )) fut point fait mention de cela. Huit jours après, » M. de Marteville apparut en songe à mon épouse » et lui indiqua, dans une cassette de façon anglaise, » un endroit où elle trouverait non seulement la » quittance, mais une épingle à cheveux avec vingl » brillants, que l'on croyait également perdus, li » était environ deux heures du malin. Pleine de; » joie, elle se leva et trouva tout à la place iudi- » quée. Puis elle se recoucha et dormit jusqu'à » neuf heures du matin. Vers onze heures, M. de » Swedenborg se fait annoncer. Avant d'avoir rien » appris de ce qui était arrivé, il raconta que, dans » la nuit précédente, il avait vu plusieurs esprits, • et. entre autres M. de Marteville. Il aurait désiré » s'entretenir avec lui ; mais M. de Marteville s'v » était refusé par la raison qu'il était obligé de se )) rendre auprès de sa femme pour lui faire faire » une découverte importante. »
Si l'on compare ce récit à la légende rapportée plus haut, on voit combien la part du merveilleux y est diminuée, et, en particulier, combien l'intervention de Swedenborg y est amoindrie. Ici ce n'est plus Swedenborg lui-même, c'est madame de Marteville
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qui; dans un rêve, retrouve la place de la quittance. Ce n'est plus un fait de seconde vue; c'est le fait si connu et si fréquent de la mémoire inconsciente. Tous les auteurs qui ont étudié les phénomènes du sommeil. et de l'hallucination citent des cas semblables. Reste la coïncidence du rêve de Swedenborg avec celui de madame de Marteville et cet avertissement donné par l'âme du défunt, qu'elle était forcée d'aller rendre visite à sa femme. Mais c'est lu un détail si puéril et si peu sérieux, qu'il est difficile de ne pas croire à quelque supercherie, ot peut-être l'enquête poussée plus loin pourraitelle nous apprendre que notre voyant avait quelque moyen de savoir ce qui se passait chez madame de Marteville. En accordant, d'ailleurs, l'authenticité des faits tels qu'on nous les donne, il ne resterait qu'une simple coïncidence de songes, s'expliquant par une préoccupation commune.
Quant à l'histoire de la reine, nous n'avons pas, comme pour la précédente, un moyen de contrôle aussi authentique et aussi précis; mais on doit remarquei' d'abord que la reine elle-même, qui racontait l'histoire dans les mêmes termes que Swedenborg, n'a jamais voulu croire à une communication des esprits ; elle a donc pensé que son secret avait pu lui être dérobé sans qu'elle devinât par quel moyen. En outre, voici quelques circonstances suspectes qui ont été rapportées après coup. Un ancien M. Gambs, ancien aumônier de la chapelle suédoise à Paris, écrivit, le 5 mai 1809, une lettre dans le Morgcnblatt, où il invoque le témoi-
gnage de trois personnes distinguées vivant encore et qui ne réclamèrent pas. D'après leurs communications intimes, Swedenborg, instruit par le sénateur comte de Bréhé, président du conseil de l'Empire et père de Tun des témoins, de la correspondance secrète de la reine avec son frère, le prince de Prusse, put facilement révéler à la princesse un mystère dont il se serait procuré la connaissance en payant un homme de conliance. Tels sont les doutes qui planent sur la sincérité de Swedenborg dans cette affaire, et, sans nous autoriser à aifirmer une supercherie, ils suffisent cependant pour nous mettre en garde contre une conliance trop naïve.
Reste l'histoire de l'incendie de Stockholm. Ici nul iil conducteur; nous ne savons rien qui soit venu vérifier ou démentir le récit primitif de Kant; il laut croire cependant que lui-même n'a pas attaché grande importance aux témoignages qu'il avait d'abord recueillis, puisqu'il ne les mentionne plus dans son second écrit que comme des bruits publics dont on ne peut vérifier l'origine. Il est vraisemblable que là aussi, si l'on pouvait remonter à la source^ on trouverait soit une version nouvelle du fait primitif, comme dans le premier cas, soit des circonstances suspectes, comme dans le second. Peut-être Kant lui-même, ayant poursuivi l'enquête que nous lui avons vu commencer, a-t-ileu des raisons de traiter légèrement, après examen, ce qui lui avait paru, au premier abord presque indubitable.
Quoi qu'il en soit, on voit, par les exemples cités, combien il est facile au surnaturel de s'emparer des
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imaginations et combien il est difficile de le surprendre en faute. La transformation rapide des légendes et la difficulté de remonter à la source, plus une certaine part faite à la supercherie, expliquent la plupart du temps ce que l'on appelle le merveilleux. S'il en a été ainsi au xviii^ siècle, dans un temps de pleine et lumineuse civilisation, si la critique éclairée, soupçonneuse, active, d'un penseur libre tel que Kant n'a pu réussir à démasquer de faux prodiges qu'une illusion volontaire et involontaire protégeait contre une indiscrète curiosité, combien, à plus forte raison, a-t-il dû en être ainsi dans l'enfance des peuples, dans l'absence de toute science, de tout examen, et lorsque l'imagination populaire, ardente et naïve, non seulement est disposée à tout croire, mais invente elle-même, sans s'en douter, ce qu'elle croit. Nous avons pu, sur un seul point, à la vérité, mais sur un point précis et circonscrit, signaler le passage de la réalité à la fiction, la réalité elle-même étant déjà peut-être, dans l'imagination du principal témoin, mêlée de fiction. Ce qui s'est passé dans cette circonstance est l'image fidèle de ce (}ui se passe dans toutes les circonstances semblables, et, sans vouloir en aucune façon toucher à rien de respectable, nous pouvons dire, au moins pour ce qui est des prodiges purement profanes, qu'ils s'évanouiraient tous de la même manière devant les lumières de la critique, si elle avait toujours à sa disposition toutes les données du problème.
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