KANT ET SWEDENBORG
Dans la seconde moitié du xvin^ siècle, vers 1760, vivaient à la fois dans le Nord, l'un à Stockholm, l'autre à Rœnigsberg, deux hommes dont l'un étonnait alors le monde par ses prestiges, dont l'autre devait l'étonner plus tard par sa pensée ; l'un déjà vieillard et presque illustre, l'autre dans la force de la jeunesse et déjà célèbre ; l'un communiquant familièrement avec les esprits, l'autre interrogeant curieusement son propre esprit; l'un vivant à la fois dans le monde visible et dans le monde invisible, l'autre, au contraire, creusant un fossé infranchissable entre ces deux mondes ; tous deux, d'ailleurs, unis par quelques traits communs,
1. Immanuel Kant von Kuno Fischer, (Mannheim 1860). — Supplément Zu Kant's Biographie, von Imm. Tafel (Stuttgard, 1845). — Swedenborg, sa vie et ses écrits, par M. Matter (Paris, 1863).
up même mépris de la philosophie des écoles, un même amour pour les sciences naturelles, une même liberté théologique, une même préoccupation de la destinée humaine. Ces deux hommes, si semblables et si différents, se sont un instant rencontrés, et peu s'en fallut qu'il ne s'établît entre eux un commerce de lettres philosophiques comme c'était souvent l'usage parmi les savants. On eût pu voir alors le spectacle le plus curieux : le mysticisme aux prises avec la critique, et le combat corps à corps de la science contre l'illusion. Malheureusement le mysticisme se déroba devant les sollicitations importunes de la critique. Kant fit les première ouvertures. Il écrivit à Swedenborg, il lui adressa môme un de ses amis pour lui demander des éclaircissements. Le superbe théosophe reçut la . lettre, accueillit l'ami avec politesse, mais il n'éclaircit rien et ne répondit pas.
Nous n'avons pas la lettre adressée par Kant à Swedenborg, mais nous avons de lui une longue lettre adressée à une personne très distinguée, très curieuse de philosophie, curieuse aussi, comme toutes les femmes, de merveilleux, mademoiselle de Knobloch. Cette lettre témoigne de l'intérêt singulier que le voyant suédois inspira à notre philosophe, de l'enquête qu'il essaya de faire sur les laits étranges rapportés par la voix publique. En outre, Kant se procura les œuvres philosophiques de Swedenborg, les lut, les médita, et en tira l'occasion d'un de ses écrits les plus originaux et les plus profonds, qui correspond à toute une phase de sa carrière
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philosophique. Telles sont donc les deux sources auxquelles on peut puiser pour connaître à fond les rapports de Kant et de Swedenborg : 1<* la Lettre à Mlle de Knobloch, lettre dont la date est contestée ; 2° les Héves d'un visionnaire, ouvrage publié sans nom d'auteur en 1766, mais dont l'auteur était bien Kant, puisqu'il le distribua luimême à ses amis.
En outre, trois ouvrages diversement intéressants contiennent l'analyse et la discussion critique du point que nous examinons, et nous fourniront les éléments de notre examen. C'est d'abord M. Tafel, qui dans son Supplément à la biographie de Kant, a prétendu présenter notre philosophe comme beaucoup plus swedenborgien qu'il ne l'a Jamais été ; M. Kuno Fischer, qui dans son livre, devenu classique, sur Emmanuel Kant, a traité ce point particulier entre mille autres avec beaucoup de précision; enfin M. Matter, qui, dans son livre sur Swedenborg, a recueilli tous les documents relatifs à ce personnage célèbre, et en particulier des renseignements curieux, ignorés de Kant luimême, sur les prodiges de son héros. Tels sont les écrits que nous avons consultés et dont nous analyserons les résultats en les contrôlant, dans notre propre récit.
Avant de mettre nos deux personnages en présence, recherchons d'abord ce qu'ils étaient l'un et l'autre ; résumons brièvement la biographie de Swedenborg et celle de Kant jusqu'au moment où ils se sont rencontrés.
Emmanuel de Swedenborg n'a pas toujours été le mystique et l'illuminé que la postérité connaît. Pendant la première partie de sa carrière, il a été un personnage public considéré, un savant estimé, un des hommes les plus compétents dans l'administration et l'exploitation de l'une des plus grandes industries de son pays, l'industrie minière et métallurgique. Né à Stockolm, en 1688, d'un ecclésiastique distingué, alors prédicateur do la cour, depuis évêque de Skara, le jeune Emmanuel fut élevé par son père dans des idées de piété éclairée, mais peu rigoriste et médiocrement orthodoxe : a Je ne connaissais alors, dit-il, » d'autre doctrine que celle-ci : Dieu est le créateur » et le conservateur de l'univers. » Il aimait, nous dit-il encore, s'entretenir des choses de la foi avec des ecclésiastiques, et il leur disait « que la foi j) n'est autre chose que la charité et que la charité » n'est que l'amour du prochain ». On voit que son christianisme n'allait pas beaucoup plus loin que le pur déisme. Envoyé à l'université d'Upsal, il négligea la théologie pour les lettres, et Ton a de lui une thèse sur les Sentences de Sénèque et celles de Publius Syrus, qu'il donna avec les notes d'Érasme et la traduction grecque de Casaubon. Mais ce n'est pas du côté des lettres que devait se fixer sa vocation ; les sciences attiraient davantage son génie, et les circonstances favorisaient naturellement cette inclination. Sa mère en effet, était la fllle d'un membre du Collège royal des mines, et Swedenborg était appelé à suivre la même carrière
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Ses premiers essais scientifiques ayant attiré l'attention sur lui, il fut nommé assesseur du Conseil par Charles XII, en présence duquel il avait donné des témoignages singuliers de son aptitude aux mathémathiques. Son talent comme ingénieur se manifesta d'une manière remarquable au siège de Frédérichshall, où devait succomber Charles XIÏ. Ce fut lui qui trouva le moyen de transporter la grosse artillerie au pied de cette ville, protégée à la fois par la mer et par les montagnes ; en récompense de ce service, la reine Ulrique-Éléonore, sœur de Charles XII, lui conféra, à lui et à sa famille, la noblesse héréditaire.
Les travaux scientifiques de Swedenborg sont très nombreux et échappent à notre compétence; ils portent, en général, sur la minéralogie, sur les métaux et sur les monnaies. Signalons seulement quelques-uns des faits qui attestent son mérite comme savant.
En 1723, on lui offre la chaire de mathématiques, qu'il refuse, à l'université d'Upsal ; en 1729, il est nommé membre de l'Académie royale de cette ville; en 1734, l'Académie des sciences de Saint- Pétersbourg l'appelle dans son sein; en 1763, l'Académie des sciences de Paris fit traduire en français son traité du fer et le fit inséfer dans sa Description des arts et métiers j « ce travail, disait- « elle, ayant été reconnu le meilleur en cette « matière. » Rappelons enfin que M. Dumas, dans sa Philosophie chimique, cite Swedenborg comme ayant eu quelques idées originales en chimie .
Indépendamment de ses travaux scieutiliques, Swedenborg, avant l'époque de ses visions, composa de nombreux écrits philosophiques. En 1733, il pubHe à Leipzig ses Principes des choses naturelleSy ouvrage qui est toute une philosophie de la nature. En 1737, il donne ses Prodromes de philosophie rationnelle, comprenant trois grandes questions: l'infini, Ja cause finale de la nature, et le lien de l'âme et du corps. Son Économie du régne animal (1740-1741), ouvrage de physiologie consacré presque exclusivement à l'homme, contient une introduction philosophique à la psychologie rationnelle. Dans tous ces écrits, on n'aperçoit guère la trace de cet illurainisme qui remplira la seconde partie de sa carrière ; c'est un philosophe spirituaiisle et religieux, mais c'est encore et ce n'est encore qu'un philosophe. •
Après ses livres, les événements les plus importants de la vie de Swedenborg sont ses voyages. 11 a parcouru loute l'Europe, et l'on peut le comparer à Descartes pour ce goût de perpétuel déplacement. Ces voyages avaient d'ailleurs pour but tantôt l'intérêt même de ses fonctions, tantôt la publication de ses ouvrages ; il visita la plupart des grandes cxploitiitions métallurgiques de l'Europe, et on le voyait sans cesse à Londres, à Amsterdam, à Leipzig, occupé de l'impression et de la publication de quelque œuvre nouvelle.
De tous les faits qui précèdent, nous pouvons conclure que Swedenborg n'a pas été un rêveur vulgaire entraîné seulement par une imagination
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exaltée et une fausse science dans les illusions du mysticisme. Il a donné les preuves d'une science réelle et positive non seulement dans la théorie, mais dans la pratique. Ce n'est pas non plus une vie trop intérieure, trop solitaire, trop contemplative, qui a conduit Swedenborg à la mysticité, car il a connu le monde et les hommes autant que qui que ce soit ; ce n'est pas davantage, nous l'avons vu, une éducation trop théologique, car sa religion avait très peu de dogmes ; enfin la métaphysique, à son tour, ne doit pas être considérée comme suspecte et complice des aberrations du jeune illuminé, car elle n'avait occupé, jusqu'ici, qu'une part assez peu importante de ses spéculations et n'avait jamais été séparée par lui de l'étude des choses naturelles. Non, ce fut chez Swedenborg une disposition toute spontanée, qui éclata par une crise à la suite de laquelle il fut entièrement transformé ; le vieil homme, à partir de ce jour, céda la place à l'homme nouveau; la chair s'humilia devant l'esprit.
Ce fut à Londres, en 1745, qu'eut lieu la première vision, ou, si l'on veut, la première hallucination de Swedenborg, et il faut avouer que cette première initiation aux choses surnaturelles prit d'abord une forme assez prosaïque. Un jour, en effet, que Swedenborg était à table, dînant très tard avec im grand appétit, vers la lin de son repas, une ' sorte de brouillard se répandit sur ses yeux ; il vit la chambre se couvrir de hideux reptiles ; l'obscurité s'épaissit, puis, se déchirant tout à coup.
laissa paraître dans un coin de la chambre un homme enveloppé d'une lumière radieuse, qui lui dit d'un ton de voix effrayant : Ne mange pas tant. On s'étonne qu'un envoyé de l'autre monde ait pris la peine de se déranger pour un avertissement aussi vulgaire. Mais Swedenborg le prit très au sérieux, et, n'ayant, à ce qu'il parait, aucune notion du phénomène appelé aujourd'hui hallucination^ il pensa que ce qu'il avait éprouvé ne pouvait avoir aucune cause naturelle, et il commença à croire, sans en rien dire d'abord à personne, qu'il avait des révélations d'en haut, a A partir de ce jour, dit-il, je renonçai à toute » occupation profane pour ne plus travailler » qu'aux choses spirituelles. » La première vision, comme on le pense, ne fut pas la dernière; elle se renouvela à plusieurs reprises, et Swedenborg commença à communiquer avec les morts et à jouer son rôle de médium à peu près de la même manière que nous avons vu, de nos jours, jouer le même rôle par ses successeurs. Dix-huit mois seulement après la vision de Londres, on voit qu'il était déjà en possession de donner des nouvelles du monde des esprits à ceux qui le consultaient. Voici ce que raconte, à ce sujet, le général Danois Tuxen : « M. Kryger, consul de Suède, donna un » jour à dîner à Swedenborg avec plusieurs per- » sonnes distinguées de la ville, qui désiraient » voir et entretenir le célèbre voyageur. Quand » tout le monde fut placé à table, personne » d'entre les invités n'osant prendre la liberté
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» d'adresser la parole à Swedenborg, le consul crut » devoir rompre le silence et prit occasion de la » mort de Christian VI, roi de Danemark, mort » l'année précédente, pour lui demander s'il avait h vu ce prince depuis sa mort. Swedenborg répondit » que oui et qu'à la première entrevue le prince « était avec tel évêque, qui lui demandait pardon » des fautes où il l'avait fait tomber pendant sa )) vie. Or le fils de cet évêque se trouvait précisé- » ment là ; le consul, craignant que Swedenborg » n'ajoutât sur le compte du père des choses » encore plus pénibles, lui dit : «Monsieur, voilà son » lils. — Cela peut être, répondit Swedenborg, mais » ce que je dis est vrai. » Ainsi la seconde vue, qui permettait à notre prophète de tout voir dans l'autre monde, ne le préservait pas de maladresse dans celui-ci.
Jusqu'ici rien de bien extraordinaire. Un homme a des visions, il communique ou croit communiniquer avec les morts; tout cela peut être et n'est, sans doute, qu'une illusion subjective, et n'est susceptible d'aucune vérification. Si les prodiges de Swedenborg s'étaient bornés là, il est probable que Kant ne s'en serait pas occupé, et se serait contenté de le considérer comme un malade ; mais un événement surprenant, et dont le récit paraissait offrir toutes les apparences de l'authenticité, vint révéler dans Swedenborg de nouvelles facultés bien plus extraordinaires; et presque dans le même temps, deux autres circonstances non moins prodigieuses, et, en apparence, non moins attestées,
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vinrent mettre le comble h. la renommée du voyant. En un instant, on peut le dire sans exagération, toute l'Europe eut les yeux tournés sur la Suède et sur Swedenborg; et nous le comprendrons aisément, nous qui avons vu une émotion tout à fait pareille se produire, il y a une quinzaine d'années. C'était le temps où le xvni*^ siècle, déjà las du débordement du scepticisme et ne voulant plus de la foi révélée, ne demandait qu'à se jeter dans la superstition; les trois grands charlatans, Saint-Germain, Mesmer et (Jagliostro, qui allaient exploiter cette veine, n'avaient pas encore paru. Swedenborg, bien supérieur à ces charlatans vulgaires, jouit le premier de cette étrange gloire; elle arriva jusqu'à Kœnigsberg, et là elle rencontra un homme de génie, qui n'était dupe de rien, mais qui n'était systématiquement fermé à rien, et qui voulut, avec sa méthode critique, savoir le fort et le faible des miracles que l'on vantait. Il n'y réussit qu'imparfaitement; car^ en ces matières, rien de plus difficile que de savoir la vraie vérité; mais l'opinion de Kant, ne fût-elle qu'une opinion, est déjà par elle-même une lumière. Voyons donc ce qu'il a pensé et dit à ce sujet. Mais, auparavant, voyons ce qu'il était lui-même et quelles avaient été jusque-là sa carrière et ses pensées.
Emmanuel Kant est né à Kœnigsberg en 1724; il était donc de trente-six ans plus jeune que Swedenborg; celui-ci était un vieillard lorsque Kant brillait de toute la force de la jeunesse; Tun avait j&oixaute-douze ans, l'autre trente-six.
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La vie de Kant est encore moins riche en événements que celle de Sw^edenborg. Il était d'une assez humble famille, d'origine écossaise: son père exerçait le métier de sellier; sa mère était très pieuse et d'une piété rigide ; elle appartenait à la secte des piélistes, et elle confia son éducation au docteur Schultz, homme distingué et bienveillant, qui était alors le chef de cette secte à Kœnigsberg. On peut attribuer à cette éducation le caractère rigoriste de la morale de Kant, caractère qui se retrouve dans sa vie comme dans ses écrits ; mais il ne s'asservit pas aux dogmes de la secte, et n'en garda que la morale : trait de ressemblance remarquable avec le visionnaire suédois. Kant fit ses études au collège de Frédéric {Collegium Fridencianum), dirigé par le docteur Schultz, et il eut pour 'maître d'humanités le célèbre Heydenreich, et pour camarade un autre humaniste non moins célèbre, Runken, depuis professeur à l'Université de Leyde, et l'un des premiers savants de son temps. Quelque temps, Kant eut également l'idée de se livrer à la philologie , mais une fois à l'Université, ses goûts changèrent, et comme Swedenborg, il quitta les lettres pour les sciences. Son professeur, Martin Knutzen, lui fit lire les œuvres de Newton, il lui inspira le plus vif enthousiasme pour sa philosophie. Ce fut avec le même professeur, comme c'était alors l'usage, qu'il apprit la logique et la métaphysique. Au sortir de l'Université, Kant pensa à entrer dans la carrière théologique, mais, ayant échoué ; il y renonça et
fut obligé de se livrer au préceptorat. Il fut précepteur pendant neuf années, dans trois maisons différentes, et il nous apprend lui-même qu'en fait de pédagogie sa théorie était très supérieure à sa pratique. A la différence de Swedenborg, qui était toujours en voyage et qui a vu toute l'Europe, Kant, comme Socrate, n'est jamais sorti de sa province ; ce qui prouve en passant qu'il n'est pas nécessaire d'avoir tant voyagé pour avoir l'esprit libre de préjugés. Kant, sans être pour ainsi dire sorti de chez lui, connaissait merveilleusement toutes les contrées du globe, et il enseignait de la manière la plus brillante et la plus fidèle la géographie, l'anthropologie, l'ethnologie. Ses premiers écrits furent des écrits scientifiques; le principal est une Histoire naturelle du ciel, dans laquelle les Allemands prétendent retrouver la célèbre hypothèse de Laplace sur l'origine de notre système planétaire. Il écrivit également sur la géologie et la physique. Ce n'est qu'en 17oo qu'il revint, à titre de maître, à l'Université ; et, comme si, dans sa carrière, tout dût être lent et laborieux ainsi que dans sa philosophie, il resta quinze ans privatdocent. Ce n'est qu'en 1770, à l'âge de quarantesix ans, qu'il fut nommé professeur ordinaire ou titulaire, en même temps que, par sa thèse inaugurale, il posait les premières bases de la philosophie critique.
A l'époque où eurent lieu les événements que nous allons raconter, c'est-à-dire de 1760 à 1766, Kant était donc un simple privat-docent à Kœnigs-
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berg, connu déjà par quelques écrits importants, soit dans les sciences, soit en philosophie, professeur très goûté, et très brillant, homme du monde en même temps, quoique l'on soit disposé, à tort, à ne voir en lui qu'un homme d'école. On l'appelait le beau professeur; il aimait à dîner en ville et recherchait particulièrement la conversation des dames, avec qui il savait causer de toutes sortes de sujets, sans excepter les plus frivoles. Il était reçu dans le meilleur monde et y apportait une politesse exquise et même méticuleuse. Ce fut dans ce monde distingué qu'il connut mademoiselle de Knobloch, dont la curiosité provoqua la lettre intéressante sur Swedenborg dont nous avons à parler.
Quelles étaient, à cette époque, les idées philosophiques de Kant? Rappelons en quelques mots les diverses phases qu'il avait traversées jusque-là. L'entrée de Kant à l'Université (1746) coïncide avec une date importante dans Thistoire de la philosophie allemande au xviii® siècle, le retour d'exil du célèbre Wolf, l'organisateur, le vulgarisateur de la philosophie de Leibniz, qui, banni pour cause d'hétérodoxie philosophique par Frédéric-Guillaume P'', venait d'être rappelé dans sa patrie, à Halle, par le nouveau roi Frédéric II, son ancien élève. Ce triomphe de Wolf fut le commencement de sa décadence ; il acheva dans le silence et dans l'abandon une carrière qui avait été, lorsqu'il était suspect, des plus brillantes. Néanmoins sa philosophie était encore la seule qui régnât dans les écoles, et ce fut celle que Kant reçut, adopta et professa. Long-
temps encore après être arrivé lui-même à une philosophie originale, il expliquait à ses élèves la métaphysique dans le Manuel de Baumgarten et la logique dans celui de Meier, tous deux wolfiens distingués. Déjà, cependant, il avait fait des infidélités à Leibniz pour Newton; puis il avait lu et fort goûté les moralistes anglais, et il inclinait de plus en plus à la philosophie de l'expérience. Enfin il rencontra les écrits de David Hume, le célèbre sceptique écossais, et ce fut pour lui le trait de lumière ; « Ce fut Hume, nous dit-il lui-même, qui me » réveilla du sommeil dogmatique. » Il en était là lorsqu'il commença à s'occuper de Swedenborg, et Ton doit présumer que, dans les dispositions sceptiques où il était alors, le médium suédois allait trouver en lui un juge sévère. Cependant ce scepticisme même, qui portait sur le dernier fond des choses, devait le rendre précisément plus réservé, et aussi éloigné de nier sans examen, comme les vulgaires esprits forts, que de croire aveuglément comme les ignorants et les enfants.
Nous voici donc arrivé au cœur de notre récit. Quels sont ces faits étranges qui firent croire un instant au pouvoir surnaturel de Swedenborg, et qui imposèrent, sinon l'adhésion, au moins l'examen et le doute, à un esprit tel que Kant dans sa pleine maturité?
Il y en a trois distincts, arrivés à des époques différentes, quoique à peu de distance l'un de Tautro ; ce sont, pour les distinguer par le nom, Faffaire de l'incendie de Stockholm; l'affaire de la
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quittance perdue et retrouvée, et enfin l'affaire de la reine.
Voici d'abord l'affaire de rincendie, telle qu'elle est rapportée par Kant dans sa Lettre sur Swedenborg^ : (( C'était en 1756 ^ que M. de Swedenborg, vers )» la fin du mois de septembre, un samedi, vers )» quatre heures du soir, revenant d'Angleterre, ). prit terre à Gothenbourg. M. W. Castel l'invita )* en sa maison avec une société de quinze V personnes. Le soir, à six heures, M. de Sweden- » borg, qui était sorti, rentre au salon pâle et ); consterné, et dit qu'à l'instant même il venait w d'éclater un incendie à Stockholm au Sûdermahn, )j et que le feu s'étendait avec violence vers » sa maison. 11 était fort inquiet et sortit plu- )> sieurs l'ois ; il dit que la maison d'un de ses ) amis, qu'il nommait, était réduite en cendres, i> et que la sienne propre était en danger. A huit >j heures, après une nouvelle sortie, il dit avec >' joie : Grâce à Dieu, l'incendie s'est éteint à la )' troisième porte qui précède la mienne. Cette nou- » velle émut fort la société, ainsi que toute la 0 ville. Dans la soirée même, on informa le gou- »> verneur. Le dimanche matin, Swedenborg fut » appelé auprès de ce fonctionnaire, qui l'interrogea >' à ce sujet. Swedenborg décrivit avec détail l'in- » cendie, son commencement, sa fin et sa durée.
1. Traduite en français par Tissot, dans son volume intitulé Anthropologie de Kant (Paris 1863), p. 345.
2. La vraie date est 1759. Kant la rétablit plus tard dans ses Bêves d'un visionnaire, preuve manifeste que ce second ouvrage est postérieur à sa lettre.
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» Or, le lundi au soir, il arriva à Gothenbourg » une estafette que le commerce de Stockholm avait » dépêchée pendant Tincendie. Dans ces lettres. Tin- » cendie, était décrit exactement de la manière qui » vient d'être dite. Le mardi au matin arriva égale- » ment auprès du gouverneur un courrier royal avec » le rapport sur l'incendie, sur la perte qu'il avait » causée et sur les maisons qu'il avait atteintes, » sans qu'il y eût la moindre différence entre ces » indications et celles que Swedenborg avait don- » nées. En effet, l'incendie avait été éteint à huit » heures. »
Le second prodige attribué à Swedenborg est celui d'une quittance perdue et retrouvée miraculeusement. C'est encore le récit de Kant. « Madame Har- » teville, veuve du ministre hollandais à Stockholm, y> peu de temps après la mort de son mari, reçut » de l'orfèvre Croon la réclamation du paiement ») d'un service d'argent que feu M. Harteville lui >) avait fait faire. La veuve était persuadée que son » mari avait payé cette dette ; mais elle ne pouvait » produire aucune quittance. Dans cet embarras, » elle s'adressa à M. de Swedenborg. Après quel- » ques excuses, elle lui dit que, s'il avait, comme il » le disait, le pouvoir extraordinaire de s'entretenir » avec les morts, il voulût bien s'informer auprès » de son mari si la réclamation de l'orfèvre était » fondée. Swedenborg y consentit. Trois jours » après, cette dame avait chez elle une société qui » prenait le café; M. de Swedenborg y vint, et » lui dit avec sang-froid qu'il avait parlé à son
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» mari; que la dette en question avait été payée .) sept mois avant sa mort, et qu'elle en trouverait » la quittance dans une armoire qui était à la » chambre haute. La dame répondit que ce buffet » avait été fouillé de fond en comble, et qu'on » n'avait pas trouvé la quittance parmi les papiers. » Swedenborg répliqua que le mari défunt lui » avait écrit que, si on ouvrait le tiroir de gauche, » on verrait une planche qui devait être déplacée, » et qu'on trouverait ensuite une cachette où était » serrée sa correspondance secrète avec la Hollande, » et qui contenait aussi la quittance en question. » Sur cette indication, la dame se rendit à la » chambre haute avec toute sa compagnie. On » ouvrit le buffet, suivant l'indication donnée, on » trouva la cachette ignorée jusque-là, et les papiers » signalés, au nombre desquels celui qu'on cher- » chait. On se figure sans peine l'étonnement de » toute l'assistance. )^
Ces deux récits nous sont rapportés par Kant; le troisième, qui concerne ce qu'on appelle l'affaire de la reine, nous vient de deux sources différentes ; du côté de Swedenborg, le récit nous est rapporté par le général danois Tuxen, qui le tenait de luimême; du côté de la reine, le même récit est raconté par Thiébault, membre de l'Académie de Berlin, dans ses Souvenirs, et il le tient également de la bouche même de la reine . Or les deux récits s'accordent sur les faits essentiels. Voici le récit du général Tuxen.
(' La reine ayant entendu dire qu'il y avait un
» homme qui s'entretenait avec les morts, désira » le voir. Il lui fut amené par le comte Schefter. » Elle lui demanda s'il était vrai qu'il eût com- » merce avec les morts, ce qu'il affirma... Là- » dessus, elle lui demanda s'il voulait se charger » d'une commission pour son frère mort récem- » ment. — De tout mon cœur. — Alors la reine. » accompagnée du roi et du comte, se retira avec » lui dans une embrasure de la fenêtre et lui » donna sa commission... Quelque temps après, » Swedenborg retourna à la cour avec Schefter. » La reine lui dit: «Avez- vous fait ma commission. » — Elle est faite, répondit-il. Quand il lui eut » communiqué le résultat, elle fut très sm*prise et » se trouva mal . Revenue à elle, elle ne prononça » que ces mots : «Voilà ce qu'aucun mortel n'aurait » pu me dire*. »
Tels sont les laits. Quel jugement Kant en a-t-il porté? On a remarqué, sur ce point, une contradiction entre ses deux écrits. Dans la lettre à mademoiselle de Knoblocb, Kant semble considérer les faits précédents comme à peu près aussi attestés qu'on peut le désirer; il rend compte de l'enquête qu'il a fait faire à Stockholm et à Gothenbourg par un de ses amis, et cette enquête est très favorable à Swedenborg. L'histoire de la reine est attestée par l'ambassadeur danois à Stockholm, et l'on a vu que nous avons nous-mêmes deux témoignages encore
1. La version de Thiébault, c'est à-dire de la reine ellemême, confirme, sur tous les points essentiels, celle de Swedenborg, rapportée par le général Tuxen. (Voy. les Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, par Thiébault, Paris. 1804.)
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plus authentiques, celui de Swedenborg, et celui de la reine elle-même. Pour les autres faits, « son )) ami, dit-il, a pu les recueillir immédiatement sur » les lieux » . En particulier, pour ce qui est de l'incendie de Stockolm, le mêm i ami s'est informé de tout, « non seulement à Stockolm, mais à Gothen- » bourg, où il connaissait fort bien les principales » maisons, où il a pu se renseigner de toute une ville » dans laquelle vivent encore la plupart des témoins » d'un fait arrivé depuis peu ». Évidemment, jusqu'ici, Kant est plutôt favorable qu'hostile, et en particulier pour ce qui est de l'incendie, il va jusqu'à la croyance la plus formelle. « Que dire contre » la crédibilité de ce fait?... Il coupe court à tous » les doutes imaginables. »
En 1766, au contraire, dans les Rêves d'un vision^ naire^, il ne parle plus des visions ae Swedenborg qu'avec dédain, et il ne paraît plus faire aucun cas de sa propre enquête : « L'auteur confesse avec » humilité, dit-il, qu'il a été assez bon pour 0 rechercher la vérité de quelques récits de cette » espèce. Il a trouvé, comme il arrive d'ordinaire, » qu'il n'a rien trouvé. »
Et, après avoir rapporté plus brièvement les mêmes anecdotes que plus haut, il ajoute : « On V me demandera sans doute ce qui a pu me porter » à me charger du rôle indigne de répandre un » peu plus des fables qu'un esprit raisonnable » hésite à écouler avec patience. » Enfin, rapportant ces faits, qui, dans le premier récit, viennent