LES OEUVRES INÉDITES
La publication hollandaise dos écrits inédit de Spinoza ne nous apprend rien de bien nouveau sur la vie de ce philosophe ; mais en revanche elle contient quelques détails curieux et dignes d'être recueillis sur les rapports de Spinoza avec ses disciples. On y voit assez clairement qu'il avait réuni autour de lui un certain nombre de jeunes gens dont il était comme le guide spirituel, et qui venaient chercher auprès de lui non seulement la science, mais le bonheur, la paix de l'àme, le salut; c'était une sorte de petite église et même d'église secrète dont on ne révélait pas à tout le monde les croyances sacrées. Plusieurs passages des lettres sont explicites sur ce point.
Nous y apprenons, par exemple, que pendant que Spinoza, exclu d'Amsterdam par ses coreligionnaires,
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séjournait à la campagne, ses jeunes disciples avaient formé une sorte de petite conférence où l'on s'exerçait à commenter et à développer la parole du maître. Un de ces jeunes gens, qui paraît avoir été son disciple favori, Simon de Vries, lui rend compte des travaux de cette réunion. « Quant h la conférence en question, lui écrit-il, voici sur quel pied elle est instituée : l'un de nous, chacun à son tour, se met à lire ton traité et commente, selon sa pensée et dans leur ordre, toute la suite de tes propositions; puis, s'il arrive que Tun ne réussisse pas à satisfaire l'autre, nous avons décidé d'en prendre note et de t'en écrire afin d'éclaircir nos doutes, et afin qu'avec ton secours nous puissions défendre la vérité contre les superstitieux et les chrétiens, et soutenir l'assaut du monde entier. »
Spinoza, à la campagne où il s'était retiré, avait avec lui un jeune pensionnaire que M. Van Vloten croit non sans raison être le même que cet Albert Burgh, plus tard converti à la religion catholique, et à qui Spinoza écrivit à cette occasion une lettre terrible que nous possédons. Il paraissait déjà se délier de lui, même à l'époque où ils demeuraient ensemble à Rheinsbourg, et c'est ainsi que nous apprenons que Spinoza ne communiquait pas indiscrètement à tout le monde sa philosophie. Simon de Vries en effet lui avait écrit en ces termes; « Heureux, cent fois heureux, l'hôte qui demeunî sous le même toit que vous, qui, soit à table, soit à la promenade, peut jouir de votre conversation sur les plus grandes choses qu'il y ait au monde!»
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Spinoza lui répond : « N'enviez pas le sort de mon compagnon d'ici, car je ne vous cache pas qu'il m'est très suspect, et il n'est personne dont j'aie plus à me garder. C'est pourquoi je vous avertis expressément, vous et vos amis, de ne point lui communiquer mes doctrines avant qu'il soit arrivé à un âge plus avancé. Il est encore trop enfant, trop peu constant dans ses idées, plus ami de nouveauté que de vérité ; mais j'espère que ces défauts passeront avec l'âge. »
Voici un autre fait qui nous prouve avec quelle circonspection, tout en vivant dans un pays de liberté, Spinoza communiquait sa doctrine et permettait à ses disciples de la répandre. Parmi les jeunes esprits qu'il avait groupés autour de lui, se trouvait un jeune noble allemand qui depuis a acquis une certaine célébrité philosophique, le baron de Tschirnaus, né en Allemagne en 1651, et que nous trouvons à Amsterdam, en 1674, livré à des éludes de toute nature et membre du petit cénacle. Plus tard, il vit le maître lui-même, qui commença par lui faire connaître sa méthode philosophique, et de proche en proche lui en révéla le fond. Il était donc entièrement à Spinoza; mais son esprit curieux et aventureux le portait à chercher la vérité partout. Il alla d'abord en Angleterre où il vit Robert Boyle et Oldenbourg, le secrétaire de la Société royale; puis il passa en France, où, par la protection de Huyghens, il devint précepteur du fils de Golbert, depuis M. de Seignelay. Or, pendant son séjour en France, il se rencontra à
Paris avec Leibniz, alors peu connu encore, dont l'esprit libre, riche, fécond, parait Tavoir merveilleusement séduit. Cependant il continuait de correspondre avec ses amis de Hollande ; il leur confiait tout ce qui lui arrivait d'heureux et d'in- .téressant; il leur parla donc avec beaucoup d'enthousiasme de sa rencontre avec Leibniz, et manifesta le désir d'initier ce beau génie à la doctrine secrète dont il était le confident : Simon de Vries, intermédiaire entre Spinoza et ses autres disciples, en référa à celui-ci . « Notre ami Tschirnaus nous écrit de Paris qu'il a rencontré un homme d'un génie admirable, versé dans toutes les sciences et libre des préjugés vulgaires de la théologie. Il s'appelle Leibniz; notre ami a contracté amitié avec lui. Il le dit extrêmement versé dans la morale et sachant traiter des choses sans aucun entraînement de passion et par la seule lumière de la raison. Eu physique et principalement en métaphysique, sur Dieu et sur l'âme, il le dit extrêmement entendu. En un mot, il le croit digne, avec votre permission, de recevoir communication de vos écrits ^ »
La réponse de Spinoza est curieuse, elle indique une défiance extrême. « Je crois, dit-il, connaître, par quelques lettres, le Leibniz dont vous me parlez ; mais pourquoi, étant conseiller à Francfort, se trouve-t-il à présent en France ? C'est ce que je ne sais pas. Autant que j'en ai pu juger par ses
1 . Leibniz lui-môme reconnaît qu'il avait d'abord « penché du côté des spinozistes, qui ne laissent qu'une puissance inûnie à Dieu 3D. [ïiouveaux Essais^ I. I, c. i).
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lettres, il m'a paru d'un esprit libéral et d'une grande science. Cependant je juge imprudent de lui communiquer sitôt mes écrits. Je désirerais d'abord savoir ce qu'il fait en France, et attendre l'opinion de notre ami Tschirnaus après qu'il l'aura plus longtemps fréquenté et qu'il connaîtra mieux son caractère. » Cet épisode ignoré, qui met en présence Spinoza et Leibniz, est très piquant et nous révèle d'une manière frappante le caractère de l'un et de l'autre : l'un curieux, avide de nouveau, expansif à l'excès, libre penseur à l'occasion, l'autre secret, circonspect, averti par les malheurs de sa race et les persécutions de sa jeunesse de ne pas se confier indiscrètement au premier venu ; — l'un mêlé à toutes les affaires de ce monde, l'autre obscur et caché, ne vivant que dans la pensée ; ces deux hommes ne pouvaient s'entendre par aucun côté. Spinoza persista-t-il d'ailleurs dans sa résolution de ne point laisser communiquer à Leibniz le secret de sa philosophie ? Cela est vraisemblable, et il est permis de le conjecturer par quelques mots de la Théodicée, où Leibniz nous apprend qu'à son retour de France il passa par la Hollande et y vit Spinoza « duquel il apprit, nous dit-il, quelques bonnes anecdotes sur les affaires de ce temps-ci ». Ces mots semblent indiquer que le philosophe hollandais éluda avec Leibniz toute conversation métaphysique et se borna à causer avec lui des affaires du moment.
Le morceau capital et vraiment important pour l'histoire de la philosophie dans la publication nou-
60 LES MAITRES DE LA PENSÉE MODERiNE
velle, est une première rédaclion de YÉtJuque très étendue sous ce titre : De Deo et homine. Déjà, en 18o3, un savant allemand, M. Boehmer, avait découvert quelques fragments latins de cette première rédaction et les avait publiés * : M. Frédéric Muller a eu la bonne fortune, dans une vente publique, de trouver Fouvrage entier en hollandais. C'est cet ouvrage, esquisse développée de VÉthique, que nous donne aujourd'hui Tcditeur M, Van VIoten en l'accompagnant d'une traduction latine ^.
11 serait du plus haut intérêt de comparer en détail cette première rédaction avec l'ouvrage délinitif que nous possédons% mais cette comparaison exigerait des détails techniques qui n'intéresseraient pas tout le monde. Nous devons nous borner aux indications les plus générales.
Les différences qui frappent d'abord sont tout extérieures. Elles portent sur la forme, et sur le plan de l'ouvrage. Quant à la forme on voit que l'auteur n'a pas encore adopté le mode
1. Lineamenta tractatus Spinozani de Deo et homine; Halle, i853.
2. Tout en reconnaissant le service que nous rend ici le traducteur et l'éditeur de cette nouvelle Éthique^ qu'il nous soit permis de regretter qu'il n'ait pas mis un peu plus de soin à sa traduction, laquelle laisse fort à désirer soms le rapport de la correction et de la clarté. Ce que nous regrettons surtout, c'est la manière amère et dédaigneuse dont il parle de la critique française, et le silence injuste et volontaire qu'il garde sur les travaux de notre maître et ami Emile Saisset.
3. Voir pour cette comparaison détaillée notre traduction française déjà mentionnée [Dieu, l'homme et la béatitude, Introduction].
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d'exposition que nous trouvons dans l'Éthique, à savoir la méthode géométrique. Nous ne rencontrons point ici ce vaste appareil d'axiomes, de définitions, de théorèmes, de corollaires, de scolies, qui rend la lecture de Spinoza si difficile et même, il faut le dire, insupportable* ; on voit d'ailleurs que cette forme n'était nullement nécessaire à l'exposition et à la démonstration du système, puisqu'elle n'y a été appliquée qu'après coup. Quant à l'étendue et au plan de l'ouvrage, il est facile de reconnaître que VÉthique est le développement de l'esquisse nouvellement découverte. En effet VÉthique, on le sait, se compose de cinq parties {Dieu, — l'âme, — les passions, — V esclavage, — la liberté), tandis que l'esquisse n'en a que deux : Dieu et Hiomme. Seulement, la première de ces deux parties n'est pas beaucoup moins étendue que la première deV Éthique et en contient à peu près toute la substance. La seconde au contraire, qui correspond aux quatre dernières de VÉthique, est évidemment beaucoup moins développée. Surtout ce qui regarde l'homme, les idées de Spinoza se sont étendues, mûries, en quelques points même modifiées ; mais tout ce qui touche à la nature divine est arrêté dans son esprit, et ne changera pas.
11 y a aussi dans la première partie des deux ouvrages une doctrine qui est exposée dans l'es-
l.Nous trouvons cependant déjà dans un appendice donné par M. Van VIoten un premier essai de démonstration géométrique appliquée à la théorie de la substance (Voyez Supplementum, p. 233).
quisse avec beaucoup plus de netteté et de précision qu'elle ne le sera plus tard dans VÉthique ellemême. Emile Saisset a le premier signalé dans quatre ou cinq théorèmes obscurs du De Deo une théorie qui n'avait jamais été remarquée : c'est la théorie des modes éternels et infinis. 11 pensait qu'entre la substance et ses attributs, c'est-à-dire Dieu, d'une part, et les modes, c'est-à-dire lés esprits et les corps d'autre part, Spinoza, par une sorte de réminiscence des émanations alexandrines et cabalistiques, admettait des intermédiaires, qui d'un côté étaient des modes comme les esprits et les corps, et de l'autre étaient infinis comme les attributs divins; mais Emile Saisset, en signalant cette doctrine, disait qu'elle était très voilée dans Spinoza, et surtout que tout en pai'lant de ces modes Spinoza n'en donnait aucun exemple. Or la nouvelle Éthique confirme ici de la manière la plus heureuse la conjecture du critique français et vient attester sa sagacité. Non seulement Spinoza y expose expressément la théorie des modes éternels; mais il en donne deux exemples : l'un correspondant à l'attribut de la pensée, l'autre à Fatlribut de l'étendue ; le premier est le mouvement qu'il appelle « le fils de Dieu immédiatement créé par lui », l'autre est Vintelkct, également « fils de Dieu, créature immédiate de Dieu, dont la foncUon est de tout connaître dans tous les temps avec une entière clarté et distinction, d'où naît une joie infinie d . On remarquera cette expression toute chrétienne de fils de Dieu ; ce n'est pas la seule qui
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se rencontre dans l'esquisse : il y est parlé aussi de la prédestination; enfin nous voyons que Spinoza conserve encore également l'expression de providencey et même il distingue avec l'école la providence générale et la providence particulière. Dans YEthique, tous ces vestiges de la terminologie chrétienne ou scolastique ont entièrement disparu.
C'est surtout dans la seconde partie de l'esquisse que les différences entre les deux rédactions et surtout les lacunes de la première deviennent sensibles. Ainsi ce qui constitue la matière de la seconde partie de VÉthique fait ici presque entièrement défaut ^ .
La théorie des corps simples et des corps composés, la définition de l'âme, la théorie de l'union de l'âme et du corps, des idées adéquates et des idées inadéquates, enfin la théorie capitale de l'erreur, toutes ces vues si neuves et si originales sont ici à peine indiquées. La théorie des passions, non moins importante et non moins originale, est encore confuse et enveloppée. Spinoza ne s'est pas dégagé de la théorie cartésienne. Comme Descartes, il admet six passions fondamentales, et il regarde l'admiration comme la première et la racine des cinq autres, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. Dans VÉthique au contraire il n'admettra plus que
1. Disons cependant que dans l'Appendice qui suit le De Deo et /jorni Aie nous trouvons un chapitre intitulé De Mente humana, qui est évidemment le germe de la seconde partie de VÉthique; mais qu'esl-ce que cet appendice? Dans quel rapport est-il avec le traité principal ? C'est ce que l'éditeur ne nous apprend pas; même dans ce chapitre il y a des différences curieuses et remarquables avec le De Mente d« VÉthique.
trois passions fondamentales , le désir, la joie et la tristesse. Enfin on peut également, dans VÉthique, considérer comme presque entièrement nouvelle ou du moins comme très développée et élucidée la quatrième partie de VÉthique, VEscîavage, où Spinoza étudie les lois de l'âme, en tant qu'assujettie aiijoug des passions. Il n'en est pas de même de la dernière partie, de la Liberté, La conclusion de l'esquisse sur la vraie liberté, sur le bonheur, sur l'immorlalilé de l'âme, sur l'amour de Dieu, est à peu de chose près toute semblable à la conclusion de VÉthique^ et on peut dire que sur ces derniers f>oints la pensée de Spinoza n'a subi aucune importante modification.
Pour résumer cette comparaison, on peut, je crois, affirmer que lors de la composition de ce traité, d'oîj est sortie plus tard VÉthique, Spinoza était en pleine possession d'une part de ses principes, de l'autre de ses conclusions. D'un côté Dieu, substance unique et cause immanente de toutes choses, — de l'autre la vraie béatitude consistant dans la connaissance et dans l'amour de Dieu et dans l'affranchissement du joug des passions par le discernement exact de leurs causes, tels sont les deux termes, les deux pôles de la philosophie de Spinoza. Jusqu'ici, tout est parfaitement arrêté dans la pensée de l'auteur; mais ce qui reste encore quelque peu indécis, soit pour les idées elles-mêmes, soit pour l'ordre des idées, ce sont les intermédiaires, c'est-à-dire toute la théorie de l'esprit humain. C'est là qu'il faudrait chercher, dans une étude plus
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particulière et plus précise, le mouvement et le progrès de sa pensée.
Nous ne voulons pas quitter cette étude sans mentionner un chapitre nouveau, — curieux au moins par le titre, — dont on connaissait l'existence par le téuioignage de Mylius \ mais qu(3 l'on n'avait pu trouver jusqu'ici. C'est le chapitre de Diabolis. Spinoza a jugé à propos de le sacrilicr dans son Éthique, et vraiment le sacrifice n'était pas très considérable, car avec la connaissano»' des principes de VÉthique rien n'était plus facile que de le restituer à peu près tel qu'il est on réalité. Quoi qu'il en soit, on sera bien aise de savoir en propres termes quelle était l'opinion de Spinoza
« Y a-t-il des démons, ou n'y en a-t-il pas? C'est ce que nous examinerons brièvement.
» Si le Diable est une chose contraire à Dieu, et qui ne tient rien de Dieu, il se confond entièrement avec le néant, dont nous avons déjà parlé plus haut.
» Si nous supposons, comme oji le dit, que le Diable est une chose pensante, incapable de vouloir et de faire aucun bien, et qui s'oppose à Dieu dans tout ce qu'il fait, il est alors digne de toute pitié ; et si les prières avaient quelque valeur, il faudrait prier pour lui .
» Mais demandons-nous si un être aussi misérable pourrait exister, même un moment; nous verrons que cela est impossible. Car la durée d'une chose
1. Mylius, dans sa Bibliothèque dss Anonymes ayait naentionné l'existence d'une première rédaction do VEthique.
procède de sa perfection; et plus elle a en elle d'être et de divinité, plus elle est durable. Or, le Diable n*ayant en soi aucun degré do perfection, comment pourrait-il exister? Ajoutons que la stabilité et la durée du mode dans la chose pensante dépendent de son amour pour Dieu et de son union avec lui; et, comme c'est le contraire de cette union que Ton suppose dans les démons, il ne peut se faire qu'ils
existent.
» Enfin, il n'y a nulle nécessité à supposer l'existence des démons, puisque l'on peut découvrir les causes de la haine, de l'envie, de la colère et de toutes les passions, comme nous l'avons fait. Nous n avons donc pas besoin do cette fiction. »
Ainsi le Diable, suivant Spinoza, est inutile et impossible, c'est une chimère de la superstition, il aurait pu ajouter que, selon toute apparence, le dogme du diable n'est autre chose qu'un vestige affaibli et atténué du vieux dualisme oriental; mais c'est assez nous occuper de Spinoza lui-môme : il est temps de passer à ses successeurs et à ses disciples. Ici nous changerons de guide, et de M. Van Vloten nous passons à M. Van der Linde.