‹ Les maîtres de la pensée moderne [microform]Chapitre 5 sur 47 · LA THÉOLOGIE SPINOZISTE AU XVII^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE SPINOZISTE AU XVII^ SIÈCLE

On n'en était pas à apprendre que Spinoza avait eu des disciples et des amis, et qu'il avait formé en Hollande même une petite secte ou école d'une certaine importance. On connaissait les noms de ces petits spinozistes, — Louis Meyer, Bredenbourg, Abraham Kufeler et, dans une certaine mesure, Tschirnaus. Ce qui paraît avoir été assez ignoré jusqu'à la pubhcation de l'ouvrage de M. Van der Linde S c'est l'influence immédiate de Spinoza, non plus sur la philosophie, mais sur la théologie, non pas dans les chaires de l'école, mais dans les

1. Pas tout à fiait aussi ignoré cependant que le pense l'auleur Dans V Examen du fatalisme de l'abbé Piuquet (Paris, 1757), ouvrage estimé au XVIII* siècle et encore assez bon aujourd'hui, je trouve mentionnés comme spinozistes les noms de Leenhof et de Hattem (tome I", p. 365).

ni

V«fci

chaires de l'église, pendant la fin du xvn« siècle et la première moitié du xvni^ M. Van der Linde nous apprend qu'il y a eu en Hollande un christianisme "spinozisle comme de nos jours un christianisme hégélien, que le spinozisme, en se mariant avec certains dogmes de la religion réformée, a produit une petite secte persécutée et persistante, tanl«M rationaliste, tantôt mystique, d'une médiocre originalité, mais qui n'en est pas moins un phénomène intéressant et un instructif épisode de l'histoire philosophique et religieuse de la Hollande. La nature toute théologique de cette école, l'ignorance assez générale où l'on est de la langue hollandaise, expliquent assez qu'il ait rarement été fait mention de cette petite Église, et nous devons savoir gré à M. Van der Linde de nous avoir fait connaître non seulement les noms et la biographie des principaux promoteurs et adeptes de cette secte, mais encore, par de nombreux extraits, les plus importantes de leurs idées. Nous les voyons faisant pénétrer le spinozisme dans la vie populaire, phénomène presque incompréhensible, si l'on persistait à ne voir dans V Éthique qu'une théorie abstraite et toute spéculative, au lieu de ce qu'elle est en réalité, une morale, un traité du souverain bien.

Pour nous orienter dans ces débats, résumons en quelques mots l'histoire de la théologie hollandaise ^u XVII® siècle. En 1603, Arminius, professeur à l'université de Leyde, fonda Varminianisme, doctrine qui inclinait au pélagianisme , c'est-à-dire à une certaine réhabilitation du libre arbitre ; il com-

SPINOZA

battait la doctrine exagérée du péché originel. Son adversaire, Gomar, également professeur à Leyde, défend contre lui l'interprétation calviniste et orthodoxe; ses disciples sont appelés gomanstcs ou supralapsaires (partisans excessifs de ia doctrine de la chute). Les arminiens, ayant adressé en 1610 aux États de Hollande des remontrances où ils exposaient leurs doctrines, furent appelés les remontrants, d'où les gomaristes prirent le nom de contre-remontrants. L'arminianismc fut momentanément étouffé en 1618 par le synode de Dordrecht, où dominait le parti gomariste, associé en politique au parti orangiste, tandis que les arminiens marchaient d'accord avec le parti républicain. Plus tard, les mêmes querelles reparurent sous d'autres noms au moment de l'orage suscité par la philosophie de Descartes. Voet, professeur à Leyde, protesta avec violence contre cette philosophie; il appartenait luimême au parti gomariste et supra-lapsaire, qui prit alors le nom de voetien. En opposition à Voet , un autre professeur de Leyde, Coccéius se déclara pour la philosophie de Descartes, et en général pour une interprétation plus large et plus libre de l'Écriture; le coccéianisme était donc, pour le temps, une sorte de rationalisme. Quant à la secte dont nous allons parler, elle se rattachait aux coccéiens par la liberté de sa pensée, tandis que par la doctrine du libre arbitre elle eût volontiers marché d'accord avec les prédestinatiens les plus radicaux.

Le premier représentant de ce spinozisme théologique est Friedrich van Leenhof, né à Middelbourjsf

■ ' ^fc

en 1647 et ministre réformé à Zwolle en 1681. U avait défendu le coccéianisme en quelques écrits polémiques et exégétiques contre la théologie orthodoxe; mais ce furent d'autres tempêtes, lorsqu'en 1703 il publia son principal ouvrage, intitulé Le ciel sur la terre, ou description brève et claire de la véritable joie, aussi conforme à la raison quà la sainte Écriture K Les théologiens des deux partis (arminien et goniarien) s'entendirent pour reconnaître un spinozisme coupable dans cette théorie de la « vraie joie » dont parlait Leenhof , et qui n'était autre chose, suivant eux, que la soumission apathique à un aveugle destin. De là une grande controverse S à la suite de laquelle fut prononcée la suspension et même la révocation de Leenhof en 1708. îSéanmoins il continua de prêcher jusqu'en 1710, époque ou il prit lui-même sa retraite. Il mourut

en 1712.

Il est facile, dans les différents extraits que M. Van der Linde nous donne du livre de Leenhof, de reconnaître les principes et les expressions mêmes de Spinoza. Pour lui, la sagesse est la connaissance de l'absolue nécessité et une libre résignation à l'inévitable. Pour tous deux, le péché, la faute, le salut et en général tous les concepts moraux, doivent

1. Den Hemel op Aarden,etc. Je dois la traduction des passages holl.mdais cités par M. Van der Linde à l'obligeance de notre ami M. Ch. Thurot, maître de conférences à l'Ecole normale, que nous avons eu récemment la douleur de perdre.

2. Il est inutile de mentionner tous les ouvrages publiés à celte occasion; on en trouvera l'indication dans le livre de M. Van der Linde.

SPINOZA

s'entendre dans un sens détourné de leur sens ordinaire. La tristesse sera une servitude, car c'est une révolte contre la nécessité, le repentir un péché, car c'est mécoimaître les lois nécessaires de la substance. L'homme, dit Leenhof, en reconnaissant son imperfection devient triste et s'irrite en lui-même de voir qu'il est imparfait; mais doit-il s'en prendre à Dieu de ce qu'il n'a pas une nature plus parfaite? Dieu produit dans son œuvre des degrés différents de perfections, et personne ne peut mépriser l'œuvre de Dieu et son gouvernement. — On objectait à Leenhof l'exemple des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui avaient pleuré sur leurs fautes : « Eh quoi ! répondait-il, n'auraient-ils pas été plus parfaits, s'ils avaient marché comme des enfants de Dieu dans les voies de leurs pères, réparant leurs fautes avec joie et satisfaction ?»

Leenhof admettait toutes les conséquences stoïciennes d'une pareille morale. L'âme, disait-il, ne doit pas pleurer la perte d'un ami, « car on trouve partout des amis, » d'un mari ou d'une femme. « car personne ne peut être marié éternellement ». Et d'ailleurs « à quoi servent les larmes » ? Les douleurs physiques elles-mêmes peuvent être consolées : (t Quand on contemple la nécessité des souffrances dans l'ordre éternel de Dieu, quand on peut se former une idée adéquate de ses peines et de ses émotions, les peines ne sont plus des peines, mais des pensées qui emportent toujours en ellesmêmes quelque satisfaction. » Le sage s'abandonne à la mort avec joie t parce qu'il meurt avec des

"■Ht , '1

irl

7i LES MAITRES DE LA PENSÉE MODERNE

idées adéquates qui contiennent toujours de la joie. » Lcenliof niait que son livre s'éloignât du vrai sens dn christianisme, et quant à ceux qui le contredisaient, il les renvoyait hardiment à l'enfer, dont on le menaçait lui-même. « Que si quelqu'un, dit- il, poussé par l'esprit de contradiction ont gonllé de folles illusions, calomnie ma loyale entreprise, il porte son enfer avec lui. »

Un autre spinoziste célèbre du même temps fut Wilhelm Deurhotf ' (16o0-i71"), que M. Van der Linde nous dépeint a comme une tête égarée ayant tait une sorte de caricature duspinozisme en l'habillant avec la terminologie biblique ». Il exerça cependant assez d'influence pour que les cartésiens du temps, Wittichius, Andala,Van der Honert, aient cru devoir réfuter ses écrits. Jusqu'à la fin du dernier siècle, les actes de l'église font mention des erreurs du deurhoffianisme. Aujourd'hui, selon M. Van der Linde, ce n'est plus qu'une assez médiocre curiosité philosophique *.

Dieu, selon Durhoff, est « l'acte unique ». L'acte unique a produit le mouvement, et avec le mouvement l'étendue ; de là naissent les corps particuliers qui se meuvent éternellement dans un ordre

1. Deurhoff est généralement cité comme un précurseur du spinozisme ; mais il paraît qu'au contraire il avait eu connaissance du manuscrit de l'Éthique, et que, par conséquent, il doit être compté parmi les disciples.

2. Les écrits de Deurhoff ont été réunis et publiés sous ce titre : Système surnaturel et scriptural de la théologie, tiré de la connaissance de Dieu, des dons de la grâce et de la Sainte Écriture, 1715, 2 vol.

SPINOZA 73

nécessaire que Dieu lui-même ne peut interrompre. Les miracles sont les résultats de cet ordre et non les actes d'une intervention extraordinaire de Dieu. L'éternelle génération du Fils n'est autre chose que la création, car le Fils est la sagesse de Dieu, sa pensée, et la pensée de Dieu est la réalité immédiate. Au commencement était l'action, et l'action était en Dieu, et Dieu était action. Dieu ne peut exister avant d'avoir créé le monde, connaître les choses avant qu'elles ne soient ; il ne peut donc s'être proposé un but en créant. Dieu n'est que cause et non législateur. Deurhoff disait encore que ce n'est pas seulement le Verbe, c'est la Trinité tout entière qui s'est faite homme.

Une autre branche bien plus importante du spinozisme théologique est le hattémisme, dont le fondateur, Pontian Van Hattem, vivait de 4641 à 1706. Il était né à Berg-op-Zoom, avait étudié à Leyde, la grande université protestante du nord, avait visité la célèbre académie de Saumur, foyer de la théologie réformée en France, et là s'était déjà fait remarquer par ses tendances indépendantes. A son retour, il devint pasteur à Philipsland en Zélande, ses opinions hérétiques n'ayant pas encore paru au grand jour; mais on les vit bientôt se manifester dans un traité qu'il publia sur le catéchisme d'Hcidelberg. Les erreurs de doctrine que Ton crut remarquer dans cet ouvrage le firent mander à Leyde et à Utrecht par les deux facultés, qui en portèrent le jugement le plus défavorable; Leyde déclara ses thèses « paradoxales et hérétiques. »

Utrecht prononça de son côté « qu'un tel ministre ne pourrait être supporté dans Féglise réformée, à moins qu'il ne rétractât ses chimères sociniennes, libertines, athées et sacrilèges ». Van Hattem, quoiqu'il prétendit rester attaché à la doctrine de l'Église, fut suspendu en 1683. Après sa suspension, il essaya de s'associer avec un autre théologien également suspect et excommunié, Verschoor ; mais celui^i déclina cette sorte d'alliance ^ Il forma alors des comenticules religieux, et, comme on le voit par sa correspondance et par ses écrits, il se fit de nombreux adhérents ».

Les principaux disciples de Van Hattem furent Jacob Bril, de Leyde (1639-1700), qui mena une vie paisible et toute hollandaise, mais en mystique de la primitive Église ; il tourna en effet le spinozisme du côté du mysticisme, mais d'un mysticisme tout intérieur qui n'avait besoin d'aucun culte pubUc ; — Marinus Andrianz Booms (vers 1728), cordonnier à Middelbourg, exclu de Féglise à cause de ses tendances hattémistes » ; il fut même banni de la ville en 1714 et de la province de Zélande ; il mourut à Bréda, où il s'était réfugié, sans avoir

1. Verschoor, accusé de spinozisme, était un supra-lapsaire exalté.

2. Après sa mort, ses écrits furent recueillis et publiés en quatre volumes (1718-1729) sous le titre : Chute de l'idole du monde, ou la Foi des saints triomphant de la doctrine de la justification personnelle, représentée clairement d'après les écrtts laissés par P. Van Hattem, publié par M. Roggeveen.

3. Dan« Texcommunication de Booms, le hattémisme est expressément rattaché an spinozisme.

SPINOZA

jamais cessé de défendre le hattémisme par ses écrits ; — Dina Jans, surnommée le pasteur Dina, qui était servante de Van Hattem lorsqu'il était encore ministre à Philipsland; elle travailla avec zèle à propager la doctrine de son maître ; elle était en grand honneur auprès de tous les hattémistes, dont beaucoup lui rendaient visite chaque année: elle fut excommuniée en 1728 ; — enfin Gosuinus van Buitendych, pasteur à Schore en Zélande en 1702, bientôt accusé et destitué par les États en 1709. On le voit alors associé avec Booms et tenant avec celui-ci des assemblées religieuses. Tous deux se rendent à Bréda, d'où Buitendych est chassé en 1726; et deux ans après il l'est encore d'Amsterdam. Ces noms et ces faits nous montrent assez quelle a été l'importance et l'activité de l'hattémisme à la fin du xvn^ siècle et au commencement du xv^I^ Quelques mots suffiront pour établir la parenté de cette doctrine avec le spinozisme.

L'erreur capitale du vulgaire, selon Van Hattem, est de se représenter Dieu et l'homme comme deux êtres séparés l'un de l'autre, de sorte que l'homme paraît être en dehors de Dieu, et Dieu en dehors de l'homme. Dans cet ordre des idées, qui est celui de la nature, l'homme pense Dieu objectivement comme l'être le plus accompli, comme une substance intelligente, toute-puissante, toute sage, etc.; mais cette représentation objective de Dieu n'est pas le vrai Dieu: c'est une idole, c'est Satan. Cette erreur fondamentale doit être corrigée et guérie par la foi. La foi est la conscience de l'unité de l'homme

UkK

SPINOZA

avec le Christ ou avec Dieu. Le croyant ne se prend pas lui-même pour un sujet en soi, mais pour une partie du tout, dont Christ est la tête, car Christ est le fondement de toute existence.

Les conséquences morales d'une telle théologie sont faciles à prévoir, et Van Hattem les admet sans hésiter. Pour lui, le seul péché, c'est de croire au péché. Ce que l'on considère en général comme une vertu, à savoir l'humilité, c'est le péché contre le Saint-Esprit, celui dont il a été écrit qu'il ne serait jamais remis: c'est à savoir « de considérer le péché comme quelque chose de coupable, et le mal moral comme un mal en soi ». C'est là, en effet, une révolte contre la nécessité des choses, qui est le Saint- Esprit, selon Hattem. Le seul péché, c'est l'erreur, l'idée inadéquate sur Dieu et sur l'homme, idée qui, nous faisant croire à une séparation de l'homme et de Dieu, nous conduit à admettre une liberté, une responsabilité personnelle, une indépendance de l'individu absolument impossibles. La vraie vertu est de se savoir sans péché. Celui qui a rejeté tous ses anciens préjugés, qui ne se croit plus un sujet en soi, qui est content d'être tel qu'il est, celui-là est saint et sauvé. C'est ce que nous a appris l'incarnation du Verbe. Ce n'est pas une satisfaction du Christ à Dieu, mais de Dieu à nous, car Dieu, étant lumière et amour, n'a pas voulu que nous restassions dans l'erreur en continuant de le considérer comme un être transcendant et nous-mêmes comme des pécheurs. En un mot, « croire n'est autre chose que comprendre ».

Tandis que Van Hattem interprétait le christianisme dans le sens d'un spinozisme rationaliste, un de ses disciples, Jacob Bril, exposait la même doctrine, mais avec une tendance mystique et sous les formes d'un illuminisme nuageux et exalté, comme l'atteste le credo rapporté par M. Van der Linde *. « Encore aujourd'hui, nous dit celui-ci, il existe en Hollande des cercles obscurs et isolés où ce spinozisme mystique est la seule consolation de l'âme. Nous nous sommes souvent personnellement convaincu que la croyance fondamentale de ces per-

1. Ce document bizarre ne peut être cité que comme objet de curiosité. « Je crois que, en moi-même, je ne suis rien de plus qu'une ombre du corps un, éternel, et que je dois le suivre aussi longtemps que je n'y serai pas absorbé tout entier. — Je crois que je connais, honore, aime, sers la fin la plus élevée de toutes les fins, et que la fin qui est en moi est la fin des fins. — Je crois que l'humanité dans laquelle j'habite n'est point mon humanité, mois l'humanité de celui qui est conçu et né en moi, dont je suis l'honneur et la propriété. — ' Je crois que tout ce que je pense, dis, fais et soufl're, ce n'est pas moi qui le fais, mais celui qui est en moi et qui habite, non dans mon humanité, mais dans la sienne. — Je crois que je suis mort lorsque je suis né, et que je ressusciterai lorsque je mourrai. — Je crois que je suis enseveli dans mon corps, et que lorsque je serai dans mon tombeau, c'est alors seulement que je serai au ciel. — Je crois que le monde est à ma gauche, et celui dont le monde est l'ombre est à ma droite. — Je crois que je vois l'invisible par l'œil de celui qui me voit. — Je crois que lorsque l'homme extérieur est enchaîné par les pieds et les mains et plongé dans les ténèbres extérieures, c'est alors que l'homme intérieur voit la lumière, cette lumière où il n'y a plus d'ombi-e. — Je crois que lorsque je me déclare coupable moi-même, je suis jugé innocent par monseigneur. —Je crois qu'il y a en moi une vie cachée dans laquelle je vivais avant de vivre. Cette vie est une vie vivante, une vie pleine de vie. »

sonnes est un panthéisme inconscient, non mathématique, comme celui de Spinoza, mais biblique. » Tout en reconnaissant les incontestables analogies que M. Van der Linde nous signale entre ces doctrines hétérodoxes et la philosophie de Spinoza, je ne puis cependant échapper à un doute que jo soumets à l'auteur, ne pouvant pas l'éclaircir moimême faute de documents. Cette école spinozisticothéologique qu'il nous a si bien fait connaître estelle réellement un rameau détaché du spinozisme, une application du spinozisme à la théologie, semblable à celle que nous avons vue de nos jours dans l'école de Hegel ? ou ne serait-ce pas tout simplement un des innombrables produits de la théologie protestante, qui aurait emprunté quelques formules ou expressions aux livres alors en vogue de Spinoza ? Dans la théologie protestante en général, et même dans la théologie mystique avant la réforme, ne trouve-t-on pas des doctrines tout à fait analogues? Michel Servet, par exemple, n'estil pas une sorte de Van Hattem? Jacob Bril ne dérive- t-il pas tout aussi directement de Jacques Boehme que de Spinoza ? Et même avant Jacques Boehme et encore plus près de la Hollande ne trouvons-nous pas dans les mystiques allemands des bords du Rhin, — maître Eckart, Tauler, Suso, enfin le Flamand Ruysbroeck, — non seulement les mêmes idées, mais les mêmes formules et les mêmes expressions que celles que nous rapporte M. Van der Linde? D'ailleurs le mysticisme panthéistique était, en quelque sorte, endémique en

SPINOZA

Hollande et en Flandre; Geulinx, Poiret, Antoinette Bourignon, enseignaient sous toutes les formes les plus diverses et les plus monotones à la fois la doctrine de l'unité substantielle de l'homme et de Dieu. A la lumière de ces faits généraux,* on voit la petite secte dont on a lu l'histoire se perdre dans ce vaste mouvement panthéiste dont l'Allemagne est le foyer depuis le xiv® siècle, et qui, tantôt sous la forme naturaliste, tantôt sous la forme mystique, a menacé à plusieurs reprises d'engloutir le monothéisme chrétien. Nous voyons bien et nous accordons que VÉthique a eu une réelle influence sur les théologiens hétérodoxes de son temps; mais jusqu'à quelle profondeur a-t-elle pénétré? Est-elle bien l'élément principal et la cause première ? C'est ce que nous ne voyons pas encore très clairement. Quoi qu'il en soit et dans quelque mesure que Spinoza ait exercé son action sur la théologie hollandaise, cet épisode n'en est pas moins curieux et intéressant, et pourra servir un jour, si Ton retrouve encore d'autres intermédiaires S à expliquer comment l'idée spinoziste, endormie et étouffée en apparence, s'est réveillée avec tant d'éclat en Allemagne dans les dernières années du siècle précédent.

1. Un de ces anneaux est la philosophie d'Hemsterhuys, qui vient d'être exposécî très clairement dans un bon livre de M. Emile Grucker [François Hemslerhuys, sa vie et ses œuvres, Paris 1866). Voyez le chapitre sur le spinozisme d'Hemsterhuys.

SPINOZA

Page 1