SPINOZA ET LE NATURALISME CONTEMPORAIN
Les travaux critiques que nous venons d'analyser, en enrichissant utilement l'histoire du spinozisme, ont-ils modifié d'une manière notable l'opinion que l'on se faisait jusqu'ici de cette philosophie? Nous ne le pensons pas. La découverte d'une première rédaction de l'Éthique est certainement intéressante en nous montrant par quels chemins passe un grand esprit avant d'arriver à ses conclusions définitives, elle peut même^ur certains points apporter quelques lumières nouvelles; mais, quant à l'ensemble du système, la physionomie de Spinoza (on devait s'y attendre) demeure absolument ce qu'elle était auparavant.
Reste à savoir maintenant quelle est cette physionomie? C'est ce qu'il n'est pas facile de dire, car rien n'est plus complexe que le spinozisme, et
suivant qu'on le considère sous tel ou tel de ses aspects, on est tenté de le confondre avec les doc* trines les plus contraires. Or, la disposition géné^ raie du temps où nous vivons tend évidemment h faire prédominer une certaine interprétation qui, pour notre part, nous parait mal fondée ou du moins très exagérée ; ce n'est pas, comme on pourrait le croire, l'esprit exclusif de telle école qui se paie d'une interprétation arbitraire, puisque nous la voyons à la fois adoptée par les écoles les plus opposées, dans des intentions contraires. D'une part, en effet, M. Van Vloten, qui appartient manifestement aux écoles les plus avancées et qui dédie son livre à M. MoleschottS de l'autre,
1. Écoutons, en effet, M. Van Vloten dans sa préface latine aux Œuvres inédites : a En conservant, il est vrai, le nom de Dieu, tandis qu'il détruisait et la personne et le caractère de Dieu, Spinoza a donné aux lecteurs superficiels une fausse idée de sa philosophie. Ceux qui savent pénétrer jusqu'au fond et ne pas confondre les noms et les choses, reconnaîtront qu'il était parvenu de son temps au point même où sont arrivés de nos jours les philosophes post-hégéliens, c'est-à-dire les partisans de la philosophie naturelle [philosophiœ scientiœque natura- Hum cultores). Leibniz trouvait que Spinoza inclinait trop du côté de la nécessité, et craignait qu'on n'en vînt à supprimer Dieu ou à le considérer comme une puissance aveugle en sup];5rimant le principe de la convenance et les causes finales. Pour nous, c'est précisément l'exclusion d'un tel Dieu et de telles causes qui est la vraie gloire de notre philosophe. » Voici, d'un autre côté, comment s'exprime M. Nourrisson: « Critiquer Spinoza, c'est critiquer ces théories mêmes (les théories actuelles), qui ne sont toutes que des variétés du spinozisme et que l'on appellerait bien, en leur appliquant une dénomination commune, le naturalisme contemporain ; car toutes elles concluent à n'admettre d'autre réalité que la nature^ c'w(-à"» dire d'autre réalité que l'univers des corps, »
M, Nourrisson, membre de l'école spiritualiste française, sont Fun et l'autre d'accord pour assimiler le spinozisme à ce qu'ils appellent « le naturalisme contemporain ». Dans les deux camps, on réduit la doctrine de Spinoza à une sorte de matérialisme athée. Ainsi l'entendait Voltaire dans ces vers charmants et célèbres :
Alors un petit Juif, au long nez, au teint blême, Pauvre, mais satisfait, pensif et retiré. Esprit subtil et creux, moins lu que célébré, Caché sous le manteau de Descartes son maître, Marchant à pas comptés, s'approcha du grand Être: « Pardonnez-moi, dit-il, en lui parlant tout bas, Mais, je crois, entre nous, que vous n'existez pas. »
Tout le xvni*^ siècle pensait ainsi, d'accord en cela avec la théologie catholique du xvu®, et cette opinion régnait partout lorsque l'Allemagne, par la noble voix de Schleiermacher, de Lessing, de Schelling et de mille autres, présenta le spinozisme sous un aspect plus élevé et plus généreux : à nos yeux, c'est l'Allemagne qui avait raison, et, quoique le mouvement monotone et circulaire des idées ramène aujourd'hui comme nouvelle une interprétation surannée, nous persistons à soutenir, avec le savant traducteur français de Spinoza, que le panthéisme en général, celui de Spinoza en particulier, est profondément distinct de l'athéisme, et que, au risque d'une inconséquence qui est sa plaie intérieure, il ne se rattache pas moins à la tradition platonicienne qu'à celle d'Èpicure.
Suivant M. Van Vioten, Spinoza, en conservant
SPINOZA
le nom de Dieu, tandis qu'il niait la réalité divine, a donné le change aux lecteurs superficiels sur le vrai sens de sa philosophie. C'est là faire bien peu d'honneur au philosophe dont on épouse la gloire, car c'est l'accuser d'avoir manqué soit de sincérité, soit de discernement : de sincérité s'il a sciemment appelé Dieu ce qui n'était pour lui que la nature, de discernement, s'il n'a pas su voir que son Dieu n'était que la nature elle-même. La première hypothèse est inadmissible, car aucun philosophe n'a été plus intrépidement sincère que Spinoza. Quant à la seconde, elle est bien difficile également à accorder. Eh quoi ! ce grand et profond penseur, pénétrant entre tous, aurait été un athée sans le savoir 1 li n'aurait pas eu la clairvoyance de reconnaître dans ses propres idées la tradition du naturalisme antique, stratonicien ou épicurien! On comprend Malebranche s'abusant lui-même sur les affinités de sa philosophie avec celle de Spinoza. Sa foi chrétienne et les effusions de son âme pieuse s'interposaient entre ses idées et lui, voilaient à son esprit les écueils de sa propre philosophie ; mais comment Spinoza se serait-il trompé lui-même à ce point? Quel bandeau avait-il sur les yeux, lui qui s'était affranchi du joug de toutes les églises, qui ne tenait au monde par aucun endroit, dont l'âme fière et implacable n'a jamais fait aucun sacrifice aux eflTusions de l'âme, aux illusions de la piété traditionnelle, aux inquiétudes d'un cœur blessé et souffrant? Non, rien ne l'empêchait de voir clair sur lui-même. D'un autre côté, il était incapable de