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LA PHILOSOPHIE DE DIDEROT

La philosophif. de Diderot, qui avait été négligée et dédaignée pondant un assez long cours de temps, a repris une grande faveur depuis quelques années, par suite de ses affinités avec les tendances prédominantes de la philosophie contemporaine. On peut dire que Diderot, en effet, a été l'un des précurseurs de cette philosophie. Beaucoup d'idées répandues aujourd'hui et développées avec éclat par les maîtres modernes se trouvent en germe dans ses œuvres. C'était en effet un des esprits les plus suggestifs que Ton pût trouver de son temps. Ne lui demandez pas des œuvres méditées, composées avec art, écrites avec goût, liées dans toutes leurs

\ . Œuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales et sur les manuscrits inédits conservés à la Bibliothèque de l'Ermitage, avec notices, notes, table analytique, par J. Asséïat, chez Garnier irères, Paris 1875, 20 volumes, in-S.

parties : rien chez lui ne vient à maturitr; tout est jeté avec profusion, mais sans ordre et sans règle. Ce ne sont jamais que des fragments, des lueurs éclatantes mais passagères, d'admirables improvisations ; mais tout ce qui est raisonnement suivi, liaison d'idées, enchaînement systématique de propositions, enfin construction régulière et équilibrée, est chose inconnue pour cet esprit fumeux où tout est sans cesse à l'état de bouillonnement et de fermentation. Diderot, malgré d'éminentes qualités qui approchent du génie, n'a donc pas laissé de chef-d'œuvre ; quoique plus riche en idées peut-être que Voltaire et Rousseau, il ne peut être nommé qu'après eux. parmi les grands hommes du siècle; et à plus tbrte raison n'égale-t-il pas Montesquieu et Buffon. C'est un sublime improvisateur ; telle est l'id'e que s'en sont toujours faite les juges les plus sympathiques et les plus éclairés ; et la nouvelle édition de ses oeuvres, la plus complète de toutes, ne modifiera en rien, nous le croyons, cette opinion.

Cette édition se distingue de toutes les précédentes par la publication de pièces inédites qui ont été recueillies dans les papiers de Diderot restés en Russie à la Bibliothèque de l'Ermitage. On sait en effet, que Diderot, appelé par la grande Catherine à Saint-Pétersbourg, y resta quelques années et qu'il y avait laissé nombre de travaux écrits par lui pendant cette période. Ce sont ces travaux qui ont été collationnés avec soin et ajoutés par le nouvel éditeur à toutes les œuvres déjà connues.

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En outre, depuis 4821, date de la dernière édition de Diderot, des suppléments partiels assez importants avaient été publiés séparément, et il était urgent de les incorporer aux œuvres complètes. Enfin, comme il y avait lieu de craindre que, dans les éditions antérieures, comme il arrive souvent, le texte n'eût été altéré, le nouvel éditeur a confronté ce texte, toutes les fois que cela a été possible, avec le texte des éditions originales données par Diderot lui-même. C'est donc, on peut le dire, l'édition définitive de Diderot que le public a aujourd'hui entre les mains. Cette édition nous est une occasion naturelle de remettre en lumière quelques-unes des pensées les plus importantes d'un auteur si célèbre et cependant si peu lu. Nous croyons qu'il est permis, sans trop forcer les choses, de distinguer dans la philosophie de Diderot trois périodes oîi elle se présente sous des aspects assez différents. Dans la première, il n'est encore qu'un déiste ; il s'attaque seulement au Christianisme, mais il défend et, nous le croyons, avec sincérité, le principe de la religion naturelle. Dans la seconde, il est devenu tout entier lui-même, il arbore le drapeau du matérialisme, mais d'un matérialisme singulier, aux tendances panthéistiques ; enfin, dans une dernière période, il semble qu'il soit amené à un commencement de réaction contre le matérialisme ; au moins s'en sépare-t-il très décidément au point de vue moral ; et il se rapproche, pour les tendances, des moralistes de l'école écossaise.

C'est surtout cette troisième phase de la philosophie de Diderot que nous voudrions faire connaître d'après les documents nouveaux : nous devons seulement rappeler les traits essentiels do la doctrme de notre auteur, telle qu'elle résulte de ses écrits antérieurs, et notamment les deux principaux : L'interprétation de la nature et le Béve de d'Alemhert. Cette philosophie est généralement caractérisée par le nom de matérialisme, et Diderot est regardé par tous comme le coryphée du matérialisme au xvni'^ siècle. On ne peut dire sans doute que cetle qualification soit inexacte ; mais il faut reconnaître eu même temps que c'est un matérialisme original et assez différent de ce que l'on appelle d'ordinaire de ce nom. Le vrai type en effet du matérialisme, c'est l'atomisme de Démocrite et d'Épicure : c'est l'hypothèse que tous les changements de l'univers sont dus à la rencontre et à la combinaison des molécules primordiales dont les propriétés essenlielles sont l'élendue et la solidité. Faire naître l'ordre de l'univers de la rencontre fortuite des atomes, et expliquer la sensibilité de la pensée par la mixtion et la combinaison de ces atomes, voilà le vrai matérialisme, et même, à parler rigoureusement, la seule doctrine qui puisse être appelée de ce nom : car pour être matérialiste, il faut évidemment ramener toutes choses à la matière; mais il faut alors qu'elle soit définie, et réduite aux qualités qui sont le propre de tous les corps, par conséquent aux propriétés physiques et mécaniques. Si au contraire on

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commence par placer dans ]a matière les qualités propres à l'esprit, on peut se demander si cette hypothèse ne ressemble pas au spiritualisme autant et plus peut-être qu'au matérialisme: or c'est là. nous Talions voir, la philosophie propre de Diderot.

Cette seconde doctrine qui anime et spiritualise la matière était celle que Manpertuis, sous le nom du « Docteur Baumann », avait exposée dans une thèse écrite en latin, et qu'il a depuis publiée en français sous le titre de Système de laNature^. Dans ce travail Maupertuis coml)attait la théorie des atomes, celle des natures plastiques, celle des archées et enfin celle de l'emboîtement des germes ; et il substituait à toutes ces hypothèses celle d'une sensibilité essentielle à la matière. 11 attribuait aux. molécules primordiales le désir, l'aversion, la mémoire, l'intelHgence, «en un mot, toutes les qualités que nous reconnaissons dans les animaux, que les anciens comprenaient sous le nom d'âme sensitiA'e : ces qualités, il les admettait, toute proportion gardée des formes et des masses, dans les particules les plus petites de la matière comme dans le plus gros animal. » Diderot fait quelques réserves sur cette hypothèse ; mais ces réserves nous semblent plus apparentes que réelles, et sont plutôt des précautions que des objections. II y voit des périls pour l'existence de Dieu et l'existence de l'âme; mais ces deux questions mises à part peut-être par simple prudence, il accepte au fond l'hypothèse tout en cherchant à

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