LE DERNIER MOT D ' U .\ MATÉRIALISTE
nous importe: car il ne s'agit pas ici pour nous de réfuter Helvétius : ce qui nous intéresse, c'est de voir Diderot se rcvolt"r à son tour contre les conséquences morales du matérialisme. C'est le même sentiment qui a animé Rousseau dans le Vicaire ■savoyard, et qui lui avait fait écrire également un examen critique d'Helvétius. L'un et l'autre détendent la conscience et la morale du cœur contre Je scepticisme moral : « Je consens que le fort opprime le faible ; ce que j'ai peine à concevoir, c'est qu'il n'ait ni la conscience de son injustice, ni le remords de son action. Fut-il un temps où l'homme put être confondu avec la brute? Je ne le pense pas. » Comme Rousseau, Diderot défend encore contre Helvétius le sentiment de la pitié. « Pourquoi le cerf aux abois m'émeut-il ? » C'est à cause de la nouveauté du fait, dit Helvétius. Mais « la nijuveauté surprend et ne touche pas. Cette commisération est d'animal à animal : c'est une illusion rapide amenée par des symptômes de douleur communs à l'homme et à l'animal, et qui nous montre l'homme à la place d'un cerf. ;^
Tel est en substance cet écrit, composé dénotes fragmentaires, et que l'op ne peut appeler un ouvrage, mais qui est très important, parce qu'il parait être le dernier écrit philosophique de l'auteur, et qu'il marque une phase nouvelle dans la doctrine de Diderot. On ne pourrait aller jusqu'à dire que c'est une rétractation et un désaveu : ce serait dépasser la vérité ; mais c'est au moins U' arrêt, et un commencement de retour en arriè
Il est certain que les deux livres d'Helvélius, le livre de l'Esprit et Je livre de V Homme, ont été le point extrême et culminant du matérialisme au xvni*^ siècle. A partir de VÉmile, les idées opposées, réveillées par l'éloquence de Rousseau, ont repris la prépondérance. Rousseau, Turgot, Bernardin de Saint-Pierre, et au début du siècle suivant Chateaubriand et madame de Staël, voilà le mouvement progressif qu'a suivi depuis celte époque l'opposition au matérialisme. Or, il est visible que, sans en avoir tout à fait conscience, Diderot a été entrainé un des premiers dans ce mouvement. 11 y avait en lui un souffle et une vie qui débordaient au delà des limites étroites et des formules sèches du matérialisme. S'il eût eu plus de science philosophique, plus de force de raisonnement, il eût été plus loin dans cette voie. Nul doute qu'une philosophie comme l'idéalisme allemand de notre siècle ne l'eût facilement conquis. Ce ne sera donc toujours qu'avec quelques réserves que l'on devra donner à Diderot la qualiiication de matériahste, et en ajoutant que son matérialisme, s'il mérite ce nom, est d'un ordre supérieur à celui de d'Holbach, d'Helvélius, et de Lamettrie. C'est pourquoi Goethe, qui estimait si peu la philosophie française du xvni'' siècle, a toujours mis à part la personne et le génie de Diderot. Il se reconnaissait en quelque sorte lui-même dans cette nature enthousiaste et encyclopédique, passionnée à la fois pour les arts et pour les sciences, ivre de vie en tous sens. Ce qui manque cependant à Diderot pour être Goethe, c'est