‹ Les maîtres de la pensée moderneChapitre 49 sur 51 · UN PHILOSOPHE SP I RITU A L I ST E · texte numérisé non relu

UN PHILOSOPHE SP I RITU A L I ST E

se les approprier, ou pour s'y assimiler ; autrement, il en serait de la grâce comme de la pluie qui tomberait sur une pierre : ce serait toujours de la pluie, mais elle ne servirait à rien.

La même réserve étant faite une fois pour toutes, et si l'on veut bien admettre que l'absorption du moi ne signifie que le sentiment du moi en autre chose que lui-même, nous pourrons jouir avec sécurité des belles pages de Maine de Biran, où il a reproduit en son propre nom , et par suite d'expériences intérieures, les plus nobles pensées des mystiques. Il remarque, par exemple, « qu'il y a des âmes qui ont la faculté de voir ou plutôt de sentir immédiatement ce qui- est respectivement dans chacune d'elles sans l'intermédiaire des sens extérieurs». Il peut donc y avoir un langage semblable entre l'âme huuiaine et l'esprit divin. Il dit encore avec raison « que le véritable amour consiste dans le sacrilicc entier de soi-même à l'objet aimé » . C'est dans cette abnégation môme que « l'âme trouve son repos ». Mais comment faire un pas en dehors de nous-mêmes, « si Dieu ne nous soutient »? C'est donc Dieu qui est le principe du sacriiice et qui en est en même temps le dernier objet : « Dieu est à l'âme ce que l'âme est au corps. » Dans cette vie, l'homme ne communique avec Dieu que par son âme, c'est - à - dire par les facultés actives et cognitives. Mais il y a une vie supérieure, où la communication pourra être plus intime et plus directe. « Je viendrai avec mon père, a dit Jésus-Christ. C'est alors que la

pensée et son objet, l'amour et l'être aimé, seront fondus en un ^ ».

Tel est le dernier mot de la philosophie de Biran. Comme Fichte ^ ce philosophe de la volonté a iini par la philosophie de l'amour. L'un et l'autre ont senti que le moi ne se sutfit pas à lui-même, et qu'il ne suffit pas de vouloir, mais qu'il faut vouloir quelque chose. Ils ont vu que le but idéal de la volonté ne peut être la lutte et le combat, mais la paix et le repos. Ils ont vu que le moi, sans se perdre dans l'égoïsme, ne peut rester éternellement attaché à lui-même, ils ont donc admis tous deux, au-dessus des sens, au-dessus de la volonté, une vie supérieure : la vie de l'esprit, la vie de la grâce, la vie de l'amour. Biran a peint celte troisième vie en termes émus, où l'on sent l'influence à la fois de Fénelon et de Ylmiialion. On ne peut nier et cette troisième vie et sa supériorité sur les deux autres : c'est par là que le quiétisme et le mysticisme sont vrais ; mais encore une fois, à la condition que cet état supérieur ne soit pas considéré comme l'absorption, l'anéantissement du moi, mais comme sa consommation. Ce n'est pas la perte, c'est l'accomplissement de la personnalité. L'amour est le plus haut terme de notre existence; mais il faut un sujet qui aime. Le moi aimant aussi bien que le moi pensant n'est pas au-dessus de la personne humaine, c'est la personne elle-même.

Page 1