LA FERME DE LA VALLEE
« Regardez ces pa3sages d'un Anglais; on croirait y voir la terre couverte de la rosée du matin. » Wilkie, en ce moment aussi à Paris, témoin des succès qu'y obtenait son compatriote, manifestait en Angleterre son étonnemcnt qu'un artiste de cette valeur ne fût pas encore membre de la Royal Academy.
C'étaient là pour Constable de précieux encouragements, et ses œuvres de cette époque portent l'empreinte de sa vigoureuse originalité et de sa maîtrise. Ce sont comme autant de types dans lesquels il a résumé les aspects les plus caractéristiques de la contrée où il vivait. Si pittoresque que soit cette contrée, elle n'a rien de grandiose; mais elle est proportionnée à l'homme et, dans la succession des occupations rustiques que ramène pour lui le cours des saisons, elle nous le montre partout présent, lui communiquant par son travail la fécondité et la vie.
La Ferme de la vallée est à la fois un témoignage significatif du talent de Constable et de son amour pour son pays natal. Cette ferme était appelée dans la région la Maison de Willie Loll^ du nom de son propriétaire qui, pendant les quatre-vingts ans qu'il l'habita, ne s'en était jamais éloigné plus de quatre jours. Bien souvent Constable a peint cet amas de vieilles constructions dont les pieds baignent dans le Stour, avec les saules et les grands ormes penchés au-dessus du petit cours d'eau. Cette fois, il avait voulu résumer d'une manière plus complète le charme pittoresque de ce joli coin. Tout est gai, vivant, plaisanta regarder dans cet aimable tableau. Si, vue de près, avec ses empâtements très accusés, l'exécution semble un peu rude, et si quelques tons bitumineux trop apparents se mêlent encore aux brillantes colorations, à distance tout se tempère, s'harmonise, se résout en une tonalité à la fois robuste et très fraîche. En dépit de l'intensité générale des colorations,, k succession des divers plans est indiquée avec une justesse parfaite et si nombreux que soient les détails, aucun n'est indifférent; tous renforcent l'impression, tous ont été reproduits avec amour par le peintre.
La Ferme de la vallée, exposée en i835 à la Royal Academy, fut achetée par Robert Vernon qui, en 1847, l<^'guait à la National Gallery sa belle collection. On rapporte que ce généreux amateur, se trouvant peu de temps après cette acquisition dans l'atelier de Constable et le voj-ant absorbé par l'exécution d'un paysage, lui demandait si ce tableau.
objet de soins si attentifs, était destiné à une personne particulière. « Oui, lui avait répondu l'artiste, à une personne très particulière : c'est celle pour laquelle j'ai travaillé toute ma vie. » Sans s'inquiéter aucunement des goûts du public, il n'avait jamais, en effet, chercFè qu'à se satisfaire lui-même.
C'est aussi pour lui-même qu'il avait peint, quelques annjes auparavant, le Champ de blé qui fut offert, après sa mort, à la National Gatlery par un groupe d'admirateurs de son talent. Constable, avec une force singulière, a su rendre dans ce tableau l'impression d'une chaude après-midi d'été,^ alors que les épis dorés, qui lui ont donné son nom, mûrissent sous les rayons d'un soleil ardent. Partout une~~végétatlon drue couvre le sol, et les rustiques senteurs qui s'exhalent de la terre bonne nourricière remplissent l'air attiédi. Pour la première fois, dans le paysage moderne, apparaissent ces verts francs que déjà les primitifs flamands nous avaient montrés, mais qui, après eux, avaient disparu. Constable aborde de nouveau toute la gamme de ces verts, avec une entière sincerné. Dans le Champ de blé leur éclat est même exalté par le contraste voulu des quelques rouges qu'il leur oppose : les toits du village, les coquelicots dont l'herbe est émaillée et la note très vive du gilet d'un petit pâtre, qui s'accorde si bien avec les tonalités environnantes.
Au lieu de cette atmosphère un peu lourde et accablante, c'est un air pur et léger qu'on respire dans le Moulin de Djdham (South-Kensington). De la terre rafraîchie par la nuit s'élève une vapeur diaphane que bientôt va boire le soleil du matin. La vie commence à s'éveiller dans ce coin retiré : avec des cris joyeux, les hirondelles raient de traits d'argent la surface des eaux; des chevaux de halage s'étirent paresseusement avant de reprendre leur tâche monotone; plus loin une barque à la voile blanche semble glisser au milieu des prés. Partout des formes tranquilles, des couleurs limpides et délicatement nuancées; partout une impression de paix et d'intime sérénité. D'autres fois, comme dans Hadleigh-Castle, l'artiste est séduit par le vaste panorama qui se déroule du haut d'une éminence que dominent les ruines d'un vieux château, avec une immense étendue de plage à marée basse.
Bien souvent les rives du Stour ont tenté les pinceaux de Constable, et il a su, en variant les sujets qu'elles lui offraient, garder à chacun d'eux sa signification. Ici, c'est la roue d'un moulin avec l'eau écumante qui.