T!I. ROUSSEAU. — LA FORET EN HIVER
(Collection de M. P. Widener.^
il était resté à l'écart des distinctions officielles. Au salon de 1874, où il avait exposé trois tableaux excellents, on pouvait croire que la médaille d'honneur, qu'il méritait depuis si longtemps, lui serait cette fois accordée. Elle échut à un autre et, bien loin d'en être froissé, Corot ne témoigna aucune émotion. Une injustice aussi criante allait d'ailleurs lui valoir une éclatante réparation. Sur l'initiative de plusieurs de ses amis, une souscription fut ouverte, qui réunit aussitôt une somme suffisante pour offrir au maitre une médaille d'or, sur laquelle, à côté de son profil, on lisait cette inscription : A Corot^ ses confrères et ses admirateurs. — ./iiin 18-] 4. Au banquet où elle lui fut offerte, le brave artiste, touché jusqu'aux larmes des marques de respectueuse affection qui lui étaient prodiguées, disait à son ami, M. Marcotte, près duquel il était assis : « On est bien heureux de se sentir aimé comme ça! »
Avec le culte de son art, Corot s'était, du reste, assuré des satisfactions plus hautes que celles d'une ambition vulgaire. On pourrait citer des traits nombreux et d'une délicatesse exquise de son inépuisable bonté. L'argent qu'il gagnait s'écoulait entre ses doigts et il remerciait chaudement ceux qui, en lui indiquant des infortunes dignes d'intérêt, lui permettaient de les soulager. Sa' bourse était toujours ouverte pour des prêts qu'il savait bien être des dons. Ayant appris que, faute d'argent
pour payer la petite maison qu'il habitait à Valmondois, Daumier allait en être expulsé, Corot s'était sur-le-champ rendu acquéreur de cette propriété et lui en avait envoyé les titres avec ce simple mot : « Je défie bien maintenant qu'on te mette à la porte! » 11 en usait de même à la mort de Millet et, sachant la gêne où l'artiste avait laissé sa nombreuse famille, il faisait, pendant dix ans, une pension de looo francs à sa veuve. Nous ne serions pas embarrassé de citer ici une foule de témoignages pareils de sa générosité toujours ingénieuse et vigilante, et combien cependant sont restés ignorés!
Au mois d'octobre 1874, la perte de la sœur de Corot, près de laquelle il avait toujours vécu, lui causait une profonde douleur. Vers cette époque aussi, sa santé commença à décliner rapidement. Il dut bientôt se refuser aux réunions intimes d'un petit cercle dont il était la joie et l'honneur, mais où il se trouvait exposé à des émotions qui pouvaient lui être nuisibles. Ses amis l'entouraient de leur mieux et il était reconnaissant des marques de leur dévouement. La mort approchait et il s'habituait courageusement à la voir venir. « Me voici presque arrivé à la résignation », disait-il à Français qu'il avait retenu auprès de lui, dans la prévision que l'adieu qu'il lui adressait serait le dernier: « mais ce n'est pas facile et voilà longtemps que j'y travaille. Pourtant je n'ai pas à me plaindre de mon sort; bien, au contraire! J'ai eu la santé pendant soixante-dix-huit ans, l'amour de la nature, de la peinture et du travail; ma famille se composait de braves gens; j'ai eu de bons amis et crois n'avoir fait de mal à personne. Mon lot dans la vie a été excellent et loin d'adresser aucun reproche à la destinée, je ne puis que la remercier. Il faut partir, je le sais et ne veux pas y croire; malgré moi, je conserve un peu d'espérance.... » Mais le mal avait empiré. A certains moments où, sous l'action de la fièvre, sa pensée flottait sans direction, il agitait sa main droite, comme pour peindre « les admirables paysages qui lui apparaissaient ». Le jour de sa mort, refusant la nourriture qu'on lui otfrait pour son repas du matin, il ajoutait avec son bon sourire : « Aujourd'hui le père Corot déjeune là-haut. » Le soir même, le 23 février 1875, à onze heures, il s'éteignait.