‹ Les maîtres du paysageChapitre 133 sur 193 · CARACTÈRE ET BONTÉ DE COROT · texte numérisé non relu

CARACTÈRE ET BONTÉ DE COROT

jamais que le compte. » « Corot est un véritable artiste, écrivait Delacroix, à la suite d'une visite faite à son atelier (14 mars 1847). Il faut voir le peintre chez lui pour avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement des tableaux que j'avais vus au Salon et qui ne m'avaient frappé que médiocrement. Il m'a dit d'aller devant moi, en me livrant à ce qui viendrait. C'est ainsi qu'il fait la plupart du temps et il n'admet pas qu'on puisseyiî/re beau en se donnant des peines infinies. » Le vaillant artiste n'avait cependant pas ménagé ses efforts; mais, à rencontre de ses contemporains tourmentés par des inquiétudes et des hésitations continuelles, il avait été de bonne heure fixé sur la justesse de ses aspirations.

Très accueillant envers les jeunes gens, il aimait à leur communiquer, parfois sous une forme piquante, les conseils de son expérience. Il leur recommandait « d'asseoir et de perfectionner la forme, ce qui est capital; mais surtout d'obéir en toute conscience et sincérité à leur instmct, à leur manière de voir, sans s'inquiéter du reste. C'étaient là des règles qu'il avait suivies lui-même, malgré les moqueries des camarades qui n'admettaient pas ses ouvrages, qu'on devait pourtant rechercher plus tard ». Comme il le faisait observer : « la nature n'est jamais deux minutes semblable à elle-même, mais au contraire, toujours changeante, selon la saison, le teinps, l'heure et la lumière, le froid ou le chaud. Tout cela constitue sa physionomie, et c'est ce qu'il importe de bien traduire : un jour ceci, demain cela, et, une fois bien pénétré de ces divers accents, il faut en faire un ensemble qui sera ressemblant si vous avez bien vu ». C'étaient là, on le voit, exactement les idées que professait Constable.

Le caractère de Corot était bien d'accord avec son talent, et le calme, la sérémté qu'il mettait dans ses œuvres, il les avait mis dans sa vie. Avec sa robuste charpente, sa figure placide, son large front couronné de cheveux blancs, son regard fin et bienveillant, il avait, en vieillissant, pris un air vénérable. Sa physionomie était restée très ouverte et il conserva jusqu'au bout sa gaîté aimable et ses habitudes de simplicité. Il aimait à chanter en travaillant et s'interrompait de temps à autre pour « fumer pipette ». D'humeur égale, affectueux et doux, sa bonté était foncière. Il rendait justice aux talents les plus divers, mais sans trop se préoccuper de ce que faisaient les autres et sans jamais subir leur

Tll. ROUSSKAU. MARAIS DANS LKS LANDES.

Musée du Louvre. (Phot. Braiin, Clément et C'*.)

influence. Il avait été longtemps ignoré, méconnu; il n'en avait éprouvé aucune aigreur, aucune impatience et il était incapable d'un mouvement de jalousie. Le souci de sa dignité était chez lui très vif et il n'aurait jamais songé à courir les antichambres à la poursuite des honneurs. Pour lui, il avait mieux à faire que d'assiéger de ses sollicitations les personnages officiels. Mais tout modeste qu'il fût, il avait conscience de sa valeur et il sentait bien que son jour viendrait. Dût-il ne pas venir, il se trouvait assez payé de ses peines par son amour de la nature et par les jouissances qu'elle lui procurait. Son àme, du reste, était ouverte à toutes les manifestations de la beauté, sous toutes .ses formes. Un jour, en présence d'un paj'sage à la fois plein de simplicité et de noblesse, il s'écriait : « Quelle harmonie et quelle grandeur, c'est comme du Gluck! » et une autre fois, comme les magnificences d'un coucher de soleil provoquaient l'admiration d'un de ses amis : « Oui. disait-il, c'est beau; mais Saint-Vincent-de-PauI aussi, c'est beau, c'est très beau ! »

Sortant peu, heureux de travailler ou d'entr'ouvrir aux artistes la porte de cet atelier de la rue du Faubourg-Poissonnière dont ses études, qui tapissaient toutes les parois, étaient la seule parure, il demeurait dans son coin et, ainsi qu'il arrive souvent, on avait pris au mot ce modeste :

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