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PREMIÈRES ETUDES

TH. ROUSSEAU. — LE ClIKiNE.

(Collection de M. Mesdag.)

Les études les plus pittoresques et les plus variées étaient à sa portée. Celles qu'il peignit alors, très serrées, mais un peu menues dans les formes, un peu ternes et opaques dans les colorations, témoignent de sa sincérité. L'hiver le ramenait à Paris où il faisait au Louvre des copies, notamment d'après Claude Lorrain et Karel Du Jardin. Afin de se perfectionner dans la connaissance de la figure humaine, il fréquentait aussi quelque temps l'atelier d'un peintre d'histoire très réputé. Guillon- Lethière, sans doute avec l'idée de concourir de nouveau pour le prix de Rome. Mais ce n'était là qu'une velléité passagère et à laquelle il ne donna aucune suite. Autour de lui, la lutte romantique était déjà engagée et ses aînés, Paul Huet, Cabat, Fiers, Decamps et Roqueplan prenaient une part active à la mêlée. Rousseau, avec son caractère doux et pacifique, était peu fait pour la bataille. Loin des discussions violentes où se dépensaient les plus ardents, il vivait à l'écart et travaillait sans relâche. Perdu dans la grande ville, il s'y sentait encore plus isolé qu'à la campagne.

Sur la foi de renseignements qu'on lui avait donnés, il gagnait l'Auvergne au mois de juin i832, tenté par la rudesse et la sauvagerie de cette région, alors tout à fait retirée. Rousseau y trouvait amplement de quoi satisfaire ses admirations. Il partageait la nourriture frugale et les installations sommaires des fromagers et des sabotiers; sa santé s'était fortifiée et il ne craignait plus ni la fatigue, ni les privations. Capable de longues courses sous la pluie ou le soleil, il s'oubliait, tant que durait le jour, à travailler en plein air, avec un opiniâtre désir de s'instruire. "Les abords du lac Chambon, les environs de Thiers, ceux surtout de cette merveilleuse ville du Puy — que les touristes étrangers s'accordent à proclamer une des plus pittoresques de l'univers — l'avaient retenu tour à tour, et les loyales images qu'il rapportait de ces différentes localités marquent les étapes successives de ses études.

Rentré à Paris, il y retrouvait chaque soir, après son travail quotidien, un petit cercle d'artistes qu'il connaissait déjà, entre autres Decamps, Diaz et Ary Scheffer. Ce dernier, frappé de ses dispositions et de ses progrés, lui témoigna de bonne heure une sympathie qui devait lui être très utile. Mais, timide et réservé comme il l'était, Rousseau se sentait toujours plus dépaysé parmi les militants du romantisme. Avec sa parole un peu embarrassée, il n'avait aucun goût à se mêler à leurs revendications tapageuses. Son langage était la peinture, et c'est par ses œuvres seules qu'il entendait manifester ses convictions. En i83i, il envoyait pour la première fois au Salon un Site d'Auvergne, dans lequel il avait insisté un peu lourdement sur les détails et amoindri d'autant la franchise de l'impression. Aussi cette œuvre qui portait la trace trop appuyée de ses efforts ne fut guère remarquée.

Avec les premiers soleils, la nature allait le consoler de son insuccès. Suivant le cours de la Seine, il descendit le fleuve jusqu'en Normandie. C'était là pour lui une contrée bien différente de celles qu'il avait explorées jusqu'alors. Aussi, en présence de ses ciels plus lumineux et plus animés, de ses cours d'eau s'écoulant paisiblement parmi des herbages plantureux, il avait éclairci sa palette un peu assombrie par l'Auvergne. Ses principales stations nous sont connues par les nombreuses études qu'il fit à ce moment et qu'il garda dans son atelier jusque vers la fin de sa vie : les Andclvs. avec le Château Gaillard et les belles

AMOUR DE LA SOLITUDE. 4i5

sinuosités de la Seine; les environs de Rouen et, en poussant jusqu'à la mer, Granvillc, sa plage mélancolique, semée de rochers épars et ses hautes falaises dont les folles herbes, ondulant sous la brise, veloutent les contours.

Ravi de cette première campagne, Rousseau était retourné l'année d'après en Normandie, puis, se dirigeant vers l'est, il faisait un séjour au Mont-Saint-Michel. La sauvage beauté de cet ilôt surgissant au milieu de la grève et la majesté des constructions étagées sur ses pentes l'avaient profondément frappé. Avec une conscience extrême, il s'appliquait à exprimer le contraste de cette nature grandiose et de cette architecture à la fois si riche dans ses détails et si imposante par sa masse. C'est au Mont-Saint-Michel qu'il faisait la connaissance du paysagiste Ch. de la Berge (1805-1842), et la ténacité, les scrupules d'exactitude que celuici apportait dans le rendu le plus minutieux de la réalité ne laissaient pas de l'émouvoir. A son exemple, mais avec plus d'ampleur, Rousseau s'efforçait de pousser plus à fond ses études. Sans perdre de sa précision, sa facture, jusque-là un peu âpre, devenait plus souple. Il apprenait à mieux choisir'ses— mûjdLfs, à conserver à chacun d'eux son caractère particulier. Le labeur obstiné auquel il s'était livré devait porter ses fruits, et la Côte de Granville., qu'il exposait en i833, attirait très justement sur lui l'attention; il n'avait alors que vingt et un ans. Mais le jeune artiste n'était pas homme à exploiter la faveur publique. Il se croyait, par ce succès même, engagé à des efforts plus énergiques pour développer son talent.

Jusque-là, dans ses œuvres, le côté décoratif avait tenu une grande place. C'étaient le plus souvent des vues pittoresques, des panoramas, où les arbres ne jouaient qu'un rôle secondaire et n'apparaissaient qu'en masse, aux arrière-plans. Avec le temps, il s'était mis à les aimer de pl-us en plus, et l'ambition lui vint de' mieux exprimer leur beauté propre et d'en faire le sujet principal de ses tableaux. Afin de pousser plus avant ses études en ce sens, il était allé s'installer au cœur de la forêt de Compiègne. Là, tout entier à son travail, il s'exaltait dans sa griserie solitaire. Ses lettres débordent d'un enthousiasme lyrique. « Il a besoin de se cacher plus obscurément que jamais », d'oublier tout, pour ne pas se laisser détourner de sa tâche. En même temps que ses futaies de hêtres et de chênes, la forêt lui offre d'ailleurs ses étangs, les villages

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perdus dans ses profondeurs, les ruines encore abandonnées du château de Picrrcfonds, Frappé de la poésie de ces grands bois, l'idée lui prit alors de retourner dans la forêt de Fontainebleau, qu'il n'avait guère fait qu'entrevoir à l'époque de son premier séjour à Morct. Mieux renseigné cette fois, c'est par un autre côté qu'il l'aborde, et il trouve à C'Jiailly, chez la mère Lemoine, la nourriture et le gite pour quarante sous pai' jour. L'automne étalait à ce moment la splendeur de ses colorations dans la vieille forêt. Comme Senancour qui. le premier, avait goûté sa beauté, il est avide d'en découvrir tous les aspects. Sans se lasser, marchant fiévreusement des journées entières, il la parcourt dans toutes les directions, s'égarant parfois en ces courses folles qu'il poursuit jusqu'à la nuit close.

Mais si modique que fût le prix de la pension à l'auberge de Chailly, les faibles ressources de Rousseau s'étaient épuisées avant qu'il eut le temps de s'installer sérieusement au travail. Avec l'hiver, il avait fallu retourner à Paris pour essayer d'y gagner quelque argent. Ce fut alors une période de gêne et de vie misérable. Par bonheur, au sixième étage de la maison de la rue Taitbout où il logeait, un jeune critique, ardent comme lui, épris comme lui dart et de nature, Th. Thoré, habitait une mansarde voisine de la sienne. Leur misère et la communauté de leurs goûts les avaient rapprochés. Ils échangeaient leurs idées, ils allaient ensemble au Louvre, où les œuvres des maîtres flamands et hollandais les attiraient de préférence. Thoré qui, par ses prédications chaleureuses, devait les remettre en honneur, exhalait en leur présence toute sa verve et ne croyait pas les louer assez s'il ne leur sacrifiait, avec une férocité inconsciente, les Italiens les plus en vue, et les représentants les plus accrédités du style et des doctrines académiques. Des visées politiques et des plans de réforme sociale se mêlaient souvent à ses diatribes passionnées, et il gourmandait Rousseau de sa tiédeur et de son indifférence à cet égard. Mais leur amour sincère de la nature les unissait et leur faisait oublier ces divergences passagères. De leurs taudis, la vue s'étendait au loin sur l'horizon des toits et des cheminées de la grande ville. « Assis sur les rebords des fenêtres étroites, les pieds pendant au-dessus du vide », c'est à peine si, en se penchant, ils découvraient, à travers une échancrure, un morceau de l'hôtel de Rothschild et un petit peuplier qui, avide d'air et de lumière, allongeait vers le ciel

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