RELATIONS AVEC THORE
ses bras dépouillés. Cet arbre, pour les deux jeunes gens, était toutela nature.
« Te rappelles-tu, disait plus tard Thoré, en dédiant à son ami son étude sur le Salon de 1844', te rappelles-tu ce petit arbre du jardin Rothschild que nous apercevions entre deux toits?... Au printemps, nous nous intéressions à la pousse de ses feuilles, et nous comptions celles qui tombaient à l'automne. Et avec cet arbre, avec un coin de ciel brumeux, avec cette forêt de maisons entassées, tu créais des mirages qui te trompaient souvent dans ta peinture sur la réalité des effets naturels. Tu te débattais ainsi par excès de puissance, te nourrissant de ta propre invention que la vue de la nature ne venait point renouveler. La nuit, tourmenté d'images «sans cesse variées et flottantes, tu te relevais, fiévreux 'et désespéré. A la clarté d'une lampe hâtive, tu essayais de nouveaux effets sur ta toile déjà couverte bien des fois, et le matin je te retrouvais fatigué, triste comme la veille, mais toujours ardent et misérable. »
Thoré essaj^ait en vain de protéger contre les destructions de l'artiste ces ébauches successives, «caprices chéris pendant vingt-quatre heures et caressés avec passion », auxquels les nobles inquiétudes d'un idéal toujouis fuyant faisaient bientôt succéder d'autres visions. Parfois, poussés par le même besoin de se retremper au contact de la vraie nature, tous deux s'échappaient aux champs. « Te rappelles-tu encore, écrivait Thoré, nos rares promenades aux bois de Meudon ou sur les bords de la Seine, quand, en fouillant dans tous les tiroirs, nous avions pu réunir à nous deux une pièce de cinquante sous? Alors, c'était une fête presque folle au départ. On mettait ses plus gros souliers, comme s'il s'agissait de partir pour un voyage à pied autour du monde; car nous avions toujours l'idée de ne plus revenir. Mais la misère tenait le bout du cordon de nos souliers et nous rattirait de force vers la mansarde, condamnés à ne voir dehors qu'un seul tour de soleil. Notre bourse ne durait guère. L'air de la Seine est bien vif et il faisait faim sous les bois »
Du moins, la nature offrait à ces affamés « des orages gratis éx des spectacles imprévus, disposés exprès pour eux ». C'étaient là des