‹ Les maîtres du paysageChapitre 181 sur 193 · TENDANCES ACTUELLES · texte numérisé non relu

TENDANCES ACTUELLES

ceux de nos vaillants travailleurs qui, épris de la nature, la consultaient avec une constance respectueuse, sans épargner jamais ni leur temps, ni leur peine, et méritent ainsi de prendre place à côté d'eux. Pourquoi ne pas le reconnaître cependant, autour de nous comme chez nous-mêmes, à cette brillante phalange a succédé une génération qui, éprise avant tout de succès, parait, dans son ensemble, vouloir se soustraire à toutes les obligations d'études et de travail suivis qui seules peuvent former un véritable paysagiste. Le nombre toujours croissant des artistes, la multiplicité des expositions et le désir de s'y faire remarquer à tout prix devaient inévitablement amener cette production hâtive, ces toiles de proportions démesurées et ces excentricités voulues dont il était réservé à notre époque de voir le déplaisant étalage. C'est avec toutes les audaces de l'ignorance que les débutants, à l'âge où ils devraient apprendre les éléments de leur art, affrontent le public et s'efforcent d'attirer les regards. Dans les tâches rudimentaires auxquelles les condamne leur incapacité, un fossé, un pont, une meule, une route ou un canal avec leurs talus bien alignés et leurs berges régulières, suffisent à la simplicité de leurs goûts. Encore si la représentation de ces humbles motifs était relevée par une observation plus attentive ou une étude plus pénétrante. Mais l'essentiel c'est de manifester son indépendance et de montrer de l'inédit. De là, avec force prétentions, une recherche presque exclusive de procédés bizarres et le parti-pris évident de piquer la curiosité du public, de l'étonner, de le dérouter par les tentatives les plus aventureuses et les plus grotesques. Des critiques d'avant-garde, — ainsi qu'ils s'intitulent eux-mêmes — s'érigent en apôtres des doctrines nouvelles qu'ils célèbrent en des phrases incompréhensibles, à grand renfort d'adjectifs rares et de mots détournés de leur vrai sens. A leur suite, des amateurs candides, aussi indifférents à l'art qu'à la nature, mais docilement enrôlés, emboîtent le pas, tout fiers, dans leur snobisme inconscient, de paraître y voir mieux et plus que les autres. Enchantés qu'on leur abrège ou qu'on leur épargne les lenteurs de l'apprentissage, des adolescents s'improvisent peintres sans avoir appris leur métier, certains à l'avance que leurs moindres ébauches trouveront des admirateurs. On les adjure de s'arrêter, au moment où commenceraient les difficultés : de ne plus toucher à leurs œuvres; de ne pas déflorer par une insistance inopportune des impressions où se marque si

OSWAl.D ACIIENBACH. LE MOLK DE NAPLES.

(Phot. Giraudon.)

bien leur précieuse personnalité. A quoi bon tant de travail alors qu'une bonne exécution serait une tare et que l'ignorance est la plus sûre garantie de l'originalité? Cet art expéditif et brutal n'est-il pas d'ailleurs celui qui convient à une notable partie de ce public blasé, pressé, qui n'ayant plus le temps de lire les livres se contente de les feuilleter et ne pouvant dans sa vie haletante accorder aux arts qu'une attention distraite et toujours disputée, a besoin d'être arrêté au passage et violemment secoué pour regarder un tableau.

Que tout fut à reprendre dans cet essai de rénovation du paysage, qu'à côté de la troupe des impuissants et des arrivistes il n'y eût pas de convaincus, de véritables peintres dont l'action n'a pas laissé d'être utile à notre art contemporain, nous ne saurions le prétendre. S'il ne nous était interdit de parler des vivants, nous ne serions pas embarrassé de citer ici des noms qui mériteraient de figurer à côté de ceux des maîtres du paysage. Mais à part Alfred Sisley (iSSg -l- 1899), — qui en dépit de sa facture rude et uniformément tapotée et de son dessin toujours un peu sommaire, a su parfois exprimer le rayonnement et les vibrations de la lumière, avec des harmonies et des effets qu'on n'avait guère abordés jusque-là, — aucun de ceux qui ont donné le branle au mouvement impressionniste et qui le dominent encore n'a disparu. Sans

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