‹ Les maîtres du paysageChapitre 180 sur 193 · E. BOUDIN. LE PORT DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

E. BOUDIN. LE PORT DE BORDEAUX

Musée du Luxembourg. {Phot. Neurdein.)

bien anglais cette fois, émergeant d'un brouillard intense. Par la diversité de ses œuvres et par la constante sincérité de son talent, la carrière de Nittis s'annonçait comme très heureuse, quand, entouré des amitiés que lui valaient sa franchise et sa droiture, il mourait prématurément à l'âge de trente-huit ans. Si l'artiste avait, en quelque manière, subi l'influence des maîtres de notre école, il convient d'ajouter qu'il devait à son tour exercer une action très marquée sur nos jeunes impressionnistes à qui il avait, dans ses paysages parisiens, montré des voies nouvelles. Nombre d'entre eux, à sa suite et sans avoir son talent, se sont fait des succès en reprenant gauchement après lui les mêmes données.

Plus encore que Nittis, Giovanni Segantini (1868-1899), né sur les confins de l'Italie, à Arco dans le Tyrol, s'était inspiré de notre art contemporain. Après les fades tableaux de genre par lesquels il débutait, les premières œuvres de lui qui attirèrent l'attention n'étaient, à vrai dire, que des pastiches de Millet. La série des Ave Maria — sur la montagne, dans les champs, sur l'eau, etc., — dérive directement de V Angélus, et dans ses compositions rustiques : telles que Le Baiser à la fontaine, Les Deux Alères, Le Berceau pide, Le Père est mort, etc., la

sentimentalité voulue de ces tableaux d'un goût douteux ne .fait que mieux ressortir la banalité des sujets et la médiocrité de l'exécution. Mais l'enfance errante et misérable de ce pauvre abandonné explique assez et excuserait au besoin des travaux alimentaires qui n'auraient pas suffi à tirer de pair leur auteur. Celui-ci devait d'ailleurs conserver jusqu'au bout, avec une forte dose de candeur, un penchant naïf pour la réclame, qui s'alliait chez lui à des aspirations très élevées. Son existence étant devenue un peu moins besogneuse, c'est la montagne qui allait révéler Segantini à lui-même. Bien mieux que n'avaient fait en Suisse ses peintres attitrés, Fr. Diday (1803-1878), et A. Calame (18 10- 1864) il a compris et rendu l'àpre poésie des sommets, la limpidité de l'atmosphère, la rudesse de ces plateaux rocailleux où croissent péniblement quelques arbres tourmentés et chétifs, le cercle grandiose des pics glacés qui ferment l'horizon. Si parfois encore il associe aux aspects de cette nature austère des allégories énigmatiques ou enfantines, comme dans les Mauvaises Mères., les Impudiques., la Source de malheur^ VAnge de la vie., etc., si le plus souvent aussi sa touche uniformément martelée, dans les premiers plans comme dans les lointains et les ciels, et la mosaïque trop apparente de tons violents durement juxtaposés donnent à ses œuvres une certaine monotonie, dans quelques-uns de ses tableaux les plussimples, tels que les Pâturages au Printemps avec le sourire furtif du renouveau, et surtout V Enterrement sur la Montagne où il a si fortement caractérisé toutes les tristesses de la nature et de la vie en ces régions désolées, il atteint une éloquence à la fois noble et familière. A la fin de septembre 1899, Segantini, poussé par un scrupule de conscience, avait voulu faire sur les hauteurs du Schaafberg (2700 m.) dans l'Engadine, quelques études en vue de l'achèvement de tableaux destinés à l'Exposition Universelle de 1900. Pris d'un refroidissement, sa mort soudaine, en face des montagnes qu'il avait tant aimées, donnait à son talent une suprême et touchante consécration.

Ces paysagistes étrangers, et bien d'autres encore que nous pourrions ajouter à cette liste, ont dignement continué les traditions de

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