ORIGIXALITÉ DES PAYSAGES DE DURER
l'église paroissiale; parmi leurs vergers et leurs riches cultures, une rivière paresseuse promène en de nombreux détours ses eaux lentes et bleuâtres; sur les bords est établie une trétilei'ie, avec ses meules, ses hangars, son outillage primitif. Dans une autre aquarelle (Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale), des moulins déjetés et ruineux sont échelonnés le long d'un cours d'eau aux flots rapides, mal protégés contre lui pai" des chevalets garnis de planches branlantes, et l'on songe involontairement aux crues subites, aux menaces incessantes de cette eau indisciplinée. Un dessin à la plume, très sobrement l'ehaussé de quelques colorations discrètes (Cabinet de Ikiiin, Lippm. 141 nous conduit dans une région sèche, sablonneuse que borde une succession de dunes couvertes de broussailles. Dijrer a su rendre avec un art merveilleux la décroissance progressive des formes et des colorations de cette suite de monticules qui passent insensiblement d'un vert olivâtre à un bleu neutre. L'artiste aimait apparemment cette contrée sauvage, d'une poésie mélancolique et toute moderne, car il y a encore dessiné au moins deux autres études Lippm. 103 et 392), dont la première porte inscrit de sa main le nom de Kalkrciilli, la localité où elle a été faite. Un autre croquis à la plume Lippm. 440 nous conduit dans une forêt de pins dont les troncs droits et élancés semblent les colonnes d'une majestueuse cathédrale, et comme pour préciser la pensée de l'artiste, au premier plan de ce lieu solitaire, deux ermites conversent pieusement auprès d'une source. La feuille portant le titre Ailes Schloss est peut-être plus expressive encore, parce que l'exécution en a été poussée plus loin et que tous les détails y concourent à l'impression : un vieux château perdu au fond des bois et perché sur un pic tout hérissé de noirs sapins dont les silhouettes se détachent fortement sur un ciel clair. On ne saurait concevoir d'image plus saisissante, ni qui parle mieux à l'imagination que celle de ce Biii-s>- féodal, isolé du reste du monde et dont les hautes murailles ont abrité tant de vies mystérieuses.
Tels qu'ils sont, les dessins de paysage de Durer constituent une révélation; ils défient toute comparaison avec les œuvres de ses prédécesseurs ou de ses contemporains. Pour les apprécier à leur valeur, il convient de les comparer avec les interprétations qui jusque-là avaient été données de la nature, et il faut aller jusqu'à Rembrandt pour admirer, avec un talent pareil, une pareille sincérité.
Al.BKHT DIRKB. — LHS RKMI'ABTS DK NURKMBKRG.
CoIIeclion de l'Albertina.
On iiinicrait à trouver dans les tableaux et les eaux-fortes du maître le sentiment de la nature qui apparaît si franchement dans ses dessins: il ne s'y manifeste cependant qu'avec une extrême réserve. Il est complètement absent de plusieurs de ses peintures et c'est presque le même paysage, assez insignifiant d'ailleurs, que nous retrouvons dans deux de ses compositions les plus importantes : le (Jotiroiiiienicnl de la l'ierge, de iDOf) et la Fête de tous les Sainls, de idi i. Le rôle de la nature est un peu moins effacé dans ses eaux-fortes et il est facile de reconnaître que, dans le Saint Hubert (Bartsch b-]"< et dans le (Zhevalier de la Mort (Bartsch (jS), les fonds sont empruntés à la contrée rocheuse et austère qui, nous l'avons vu, lui a fourni le motif de plusieurs de ses études. C'est l'étude même de Nuremberg avec ses. hautes murailles et le cours de la Pegnitz que Durci- a introduite à côté de la Mersfe assise, de Ô14 (B. 40); le vieux Burg se dresse en haut dune colline derrière le Saint Antoine, de idic), et le paysage de Canon, de iriS (B. 99), nous parait également pris aux environs de Nuremberg.
Peu à peu, la réputation de l'artiste avait grandi et son caractère aussi bien que son intelligence lui assuraient les relations les plus honorables avec les hommes les plus distingués de son temps. De plus en plus, son art était l'objet de ses préoccupations. Cependant, au retour du second voyage de Diirer à Venise, à partir de 1 S07, sans qu'on puisse en comprendre la raison, ses études de paysage deviennent plus rares. Absorbé peut-être par l'exécution des nombreuses commandes qui lui étaient faites, c'est à peine s'il trouve le temps de gagner la campagne des envi-
ADAM ELSHEIMER. 87
rons de Nuremberg pour y dessiner. Il met du moins tout son talent et toute sa sincérité dans l'étude des motifs qui le séduisent. C'est tantôt un site montagneux (Lippm. 441) avec une modeste chute d'eau utilisée pour quelque industrie, et à côté, un paysan assis sur un tronc d'arbre; ou bien, au coucher du soleil, c'est un étang avec une petite maison de pèche (Lippm. 220 et tout autour, des joncs, des roseaux, des plantes aquatiques.
La vie de Durer devait jusqu'au bout èti'e remplie par le travail. Mais quoiqu'il eût à peu près renoncé à ces dessins de paysage qui lui avaient d'abord procuré de si vives jouissances, il se proposait bien d'y revenir, et à la fin de son Traité des Proportions^ publié un an avant sa mort (i32-\ il annonce l'intention « si Dieu lui prête vie, de s'occuper avant tout d'une Étude sur l'Art de la peinture de paysage ». Il faut regretter qu'il n'ait pu donner suite à ce projet, car il eût été intéressant de connaître à cet égard les idées du grand artiste qui, en dehors de toute convention, avait appris seul à voir par ses yeux la nature, à en comprendre et à en exprimer le charme souverain.
Les dessins de paysages faits d'après nature par Durer constituent donc une exception, non seulement dans son œuvre, mais dans l'histoire de l'école allemande tout entière. Il n'y a pas d'ailleurs à s'étonner qu'ils n'aient exercé aucune influence sur le développement de cette école. Outre qu'ils étaient restés ignorés dans ses cartons ou épars dans diverses collections, on peut penser que, même connus, ils n'auraient pas été appréciés à leur valeur. A une époque où le paysage était encore traité d'une façon tout à fait conventionnelle, une sincérité aussi absolue jointe à cette science impeccable auraient été choses trop nouvelles. Comme paysagiste. Durer demeure isolé dans l'art allemand. Pour bien apprécier ce qu'il vaut, il n'y a qu'à voir ce qu'ont fait, en ce genre, ses contemporains et ses élèves.
Après Durer et ses successeurs immédiats, il faut franchir près d'un siècle pour trouver en Allemagne dans Adam Elshcimer (1578-1620), un paysagiste de quelque valeur. Encore s'est-il formé surtout à Rome, où il arrivait dès l'âge de vingt-deux ans. Curieux et en quête de voies nouvelles. Hlsheimer recherchait dans la campagne romaine les coins les plus solitaires et les plus pittoresques, ceux où la nature respectée s'épanouit librement. Des plantes au large feuillage s'étalent d'habitude
au premier plan de ses tableaux; des houblons, des lierres et des vignes sauvages garnissent et escaladent les troncs des grands arbres, d'où ils retombent lourdement, en épaisses guirlandes. La bonté et l'obligeance de l'artiste envers ses confrères lui avaient conquis parmi les peintres de la colonie étrangère, alors très nombreux à Rome, une grande réputation et un ascendant qui explique, en partie, la place importante que ses compatriotes continuent à lui assigner dans l'histoire de l'Art, et que son talent ne suffirait pas à lui mériter. C'est, du reste, le seul nom de paysagiste qu'on puisse citer dans l'école allemande jusqu'à notre époque, cette école elle-même ayant sombré dans la période des guerres religieuses et des divisions intestines qui devaient pendant si longtemps et si profondément troubler l'Allemagne tout entière.
Al.llliRT DUKKR. — 1 l.KLK DE l.VS.
(Collection de M. I.éon Bonnat.)
CLAUDE LORRArN. — DKSSIN D AIRES NATURE. (Colieclion de M. J.-P. Hescltine.)
I. DKBITS DE I.'kCOI.K FRANÇAISE. — JEAN FOUQUET. — LES LENAIN. — NICOLAS POUSSIN l'AYSAGISTE. — SA VIE ET SES ŒUVRES. — CARACTERE BIEN FRANÇAIS DE SON TALENT. — GASPARD DUCHET. — IL CLAUDE LORRAIN. — SA VOCATION. — SES DESSINS, SES EAUX-FORTES ET SES TABLEAUX. — PRINCIPALES ŒUVRES.
AR ses architectes et ses sculpteurs, la France avait été, au moyen à"e, il la tète du mouvement artistique, et l'on sait le rôle important que la nature avait joué dans la décoration de nos cathédrales, inspirée le plus souvent par la flore des pays où celles-ci ont été construites. Quant à la peinture, d'abord très rudimentairj, elle s'était ellemême peu à peu développée chez nous, et le renom dont nos maitres jouissaient dans l'Kurope entière atteste assez leur mérite. Si intéressante qu'elle fût, l'Exposition récente de nos Primitifs n'a pu remettie en lumière qu'un tiès petit nombre de leurs œuvres. Trop longtemps négligées, en effet, la plupart ont tout à fait disparu, et