LA POETIQUE DE CLAUDE
loppait de voiles la lumière et n'en laissait filtrer que quelques rayons furtifs à traA^ers les ténèbres, c'est la lumière seule qui, chez, Claude, envahit l'espace et le remplit de son éclat.
D'autres paysagistes chercheront dans la nature un écho des agitations humaines, et, par ses frémissements et ses colères, s'appliqueront à traduire les cris de nos douleurs ou de nos passions, Claude nous invite au calme. Les perspectives infinies qu'il ouvre à nos regards sont riantes. Ces campagnes fertiles nous parlent de bonheur. Ici des eaux dormantes reflètent la sérénité du 'ciel, tandis qu'ailleurs elles s'écoulent en d'aimables détours ou s'épandent avec un bruit joyeux. Jamais vous ne trouverez sur leurs bords un de ces arbres, tels que Ruisdael les a peints, cramponnés au sol, rugueux, tordus convulsivement, courbés et mutilés par le vent. Les arbres de Claude n'ont pas connu la lutte ; ils élèvent, majestueuses et respectées, leurs cimes arrondies dans une atmosphère toujours tranquille. La mer non plus n'a pas de menaces; avec un rythme harmonieux, elle rend aux rivages les caresses qu'elle reçoit de la brise. Impunément les palais peuvent se presser sur ses bords; la vague paresseuse expire au pied de leurs grands escaliers. Dans le ciel que remplit la tranquille splendeur de l'aube ou le recueillement solennel du couchant, çà et là quelques légers nuages déploient autour du soleil leur gracieuse escorte. Partout la gaieté est répandue dans cette nature clémente, et l'homme, en jouissant de sa beauté, ne trouve, dans les immensités de l'étendue qui s'ouvre devant lui, que des aspects rassurants. Presque jamais Claude n'a peint la tempête; jamais l'hiver. Daas les épisodes même les plus dramatiques, il ne se propose pas de vous émouvoir. La Fuite en Égfpte est une agréable promenade à travers des contrées pittoresques, avec des anges pour protéger la marche; sainte Ursule s'embarque pour le martyre comme pour une fête, et vous ne sauriez vous apitoyer beaucoup sur le sort d'Ismacl dans le désert, quand vous voyez courir de tous côtés, au milieu d'un paysage verdoyant, les sources d'eaux vives auxquelles il pourrait si facilement se désaltérer. Cet art est bienfaisant et il ne se propose que votre délectation; comme dans un hymne de reconnaissance et d'amour, il chante la bonté de la vie et la beauté d'une nature toujours harmonieuse, toujours sereine.
Avec Poussin et Claude, l'Italie avait rencontré des maîtres dignes de
la comprendre et d'exprimer son intime poésie. Les préoccupations purement décoratives qui dominaient chez leurs successeurs allaient bientôt contribuer à la formation de ce genre conventionnel, qui, sous le nom de Paysage historique., nous a valu tant de médiocres et insignifiantes compositions dont Claude, pas plus que Poussin, ne sauraient ctrc responsables. Après eux, des peintres, peu soucieux de se retremper dans Pétude de la nature, s'immobilisent dans Fimitation de leurs glorieux devanciers, comme Jean Glauber, qui peignit l'Italie avant d'y aller, et Francisque Millet, qui la peignit sans l'avoir jamais vue. Puis, vinrent des copistes de ces copistes, Patel le jeune, Allegrain et bien d'autres encore dont les œuvres, aussi dépourvues de style que de naturel, devaient provoquer à la fin une légitime réaction contre un genre qu'ils avaient ainsi eux-mêmes peu à peu discrédité.
CI.AUDR LORRAIN. — VACHES DANS LA CAMPAGNE. (Colleclion de M. J.-P. Hcsellinc.l