‹ Les maîtres du paysageChapitre 45 sur 193 · CI.AUDK LORRAIN. L ETANG · texte numérisé non relu

CI.AUDK LORRAIN. L ETANG

Collection de l'Albertina. (Phot. Braûn, Clément et C'".)

tableaux; mais il faut bien reconnaître que la signification qu'ils peuvent avoir par eux-mêmes est à peu près nulle. Claude était complètement illettré, et ce qu'il connaissait des fables antiques, il l'avait appris dans une traduction d'Ovide par Anguiilara, où il avait l'habitude de chercher les sujets mythologiques qu'il voulait représenter. Quand pariois les épisodes dont il anime ses paysages offrent avec eux un accord heureux, c'est un hasard. Dans quelques-uns, en revanche, les discordances sont choquantes et sautent aux yeux. L'artiste ne semble pas, du reste, y avoir attaché grande importance. C'est pour se conformer au goût d'alors et pour plaire à ses clients qu'il garnit ainsi son tableau de figures et, comme il le dit, « il les leur donne par-dessus le marché ». Si, dans ces tentatives, Claude montre quelque gaucherie, pour tout ce qui a trait au paysage pur il est, au contraire, à son aise et la nature est son vrai domaine. Il n'y avait pas pour lui de plaisir supérieur à celui qu'il goûtait à l'étudier. On serait même tenté, quand on parcourt la série de ses études, de regretter que quelques-unes d'entre elles n'aient pas été plus naïvement interprétées par lui, avec leur saveur originale, avec ce parfum de franche rusticité qui l'avait séduit. Ce lac silencieux perdu sous les grands arbres et les montagnes élevées qui

émergent de ce nid de verdure; ces fermes de si belle apparence qui se dressent fièrement au bord du Teverone, dominées elles-mêmes par des cotes aux contours gracieux; ce torrent aux berges ravinées qui coule à travers une campagne déserte, tous ces coins intimes ou grandioses dont Claude a si bien exprimé la physionomie dans ses dessins, semblaient propres à lui fournir la matière de tableaux qu'il n'a jamais peints.

Dans les combinaisons très variées auxquelles le maître a eu recours, l'aspect général de la composition s'accuse toujours avec une grande franchise. Ce mélange de régularité voulue et de contrastes habilement ménagés lui semble dicté par un sentiment d'élégance qu'on ne s'attend guère à rencontrer chez cet homme sans culture. Les lignes s'appellent et se répondent, se mêlent ou s'opposent, nettes ou flottantes, avec de subites décisions ou des ondulations pleines de grâce. Pénétrables et mobiles, les masses de feuillage frémissent, doucement caressées par l'air. Entre leurs molles découpures brillent les clartés du ciel et des horizons ensoleillés vers lesquels l'œil est comme invité à se reporter. Tout l'y ramène : la succession des plans qui s'enfuient, les montagnes, dont les cimes vont s'inclinant peu à peu, et ces sinuosités aimables « des cours d'eau cherchant leur chemin à travers un terrain accidenté qui, ainsi que le remarque M'"*" Pattison, ont toujours eu un attrait particulier pour le peintre ».

La prédilection de Claude pour l'étendue et la lumière ^explique la place importante que, dans ses paysages, il réserve au ciel et à la mer. C'est là ce qui l'attirait le plus dans la nature, et les amateurs dè~ son temps avaient bien compris que c'était là aussi pour lui la meilleure occasion de montrer tout son talent. Aussi", quand on lui commandait deux tableaux destinés à se faire pendants, presque toujours l'un d'eux était un de ces Ports de mer dont, avec des détails plus ou moins modifiés, il existe de si nombreuses répétitions. On est étonné de la perfection constante avec laquelle le peintre a traité cette donnée, de la variété qu'il y a mise sans se lasser jamais.

Pour savoir, comme il l'a fait, avec des colorations moyennes et sans contrastes violents, animer cette gamme restreinte, y moduler avec tant de finesse de si suaves harmonies, il faut le merveilleux pinceau du Lorrain. Dans la claire transparence des ombres, tous les détails nous apparaissent lisibles. Alors que, vers cette époque, Rembrandt envc-

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