SPÉCULATIONS DE VAN GOYEN
Un précieux petit album qui appartient à M. Warneck, nous renseigne sur les procédés d'étude de van Goyen et sur sa vie elle-même. C'est un carnet de poche que, dans le courant de l'année 1644, il emportait avec lui dans ses excursions. De page en page, on y peut suivre les étapes de ses pérégrinations. Installé sur quelque bateau, il partageait sans doute l'existence des mariniers et dessinait au passage ce qui s'olïrait à ses regards. Les barques avec les détails de leur gréement et de leur voilure, les quais où elles abordent pour décharger les marchandises, les estacades contre lesquelles le flot vient se briser en écumant, les rives basses et les toulfes d'arbres d'où émerge çà et là le clocher de quelque hameau, tout est rapidement noté par van Goyen. Ses croquis sont bien sommaires; mais l'artiste est tellement familiarisé avec les ditlerents aspects du paysage hollandais que, rentré à l'atelier, il saura, d'après ces simples indications, reconstituer avec une entière vérité les motifs qui l'ont frappé sur sa route.
Les tableaux de van Goyen étaient recherchés de son vivant; on les voit figurer souvent dans les catalogues des loteries organisées par la Gilde de Harlem. Mais, sauf quelques commandes faites par le prince Frédéric-Henri et une grande Vue de La Haj'e exécutée au prix de <")5o florins, pour la municipalité de cette ville, ses (cuvres ne lui étaient guère payées : le plus souvent 20 florins chacune, quelquefois moins encore. On comprend que, dans ces conditions, il lui était difficile, par son travail seul, de subvenir à l'entretien d'un ménage. Aussi, cherchaitil à suppléer à l'insuffisance de ses revenus en se créant d'autres ressources. A côté des croquis dont nous avons parlé, on rencontre, en effet, çà et là dans le carnet qui les contient, des plans de. maisons, accompagnés de devis d'appropriation ou de réparations. Ces maisons, dont il était propriétaire, van Goyen ne les avait acquises que pour les revendre ou les louer avec quelque bénéfice. L'opération, parait-il, n'avait pas été avantageuse, car l'artiste, essayant d'un autre moyen, avait fait sans plus de profit le commerce des tableaux; enfin, cédant à un engouement, alors général en Hollande, il s'était mis à spéculer sur les tulipes et dans une seule année, en iGSy, il en avait acheté pour (S58 florins à un bourgmestre de La Haye, nommé Ravesteyn. Aucune de ces tentatives n'avait réussi et, comme beaucoup d'autres de ses confrères, van Goyen devait mourir insolvable; à la requête de ses
i68 LES MAITRES DU PAYSAGE.
créanciers, sa veuve était obligée de mettre successivement en vente les tableaux dont il n'avait pu se défaire.
Cependant, désormais, la voie était ouverte. Il appartenait à Salomon Ruisdael, le contemporain et peut-être même l'élève de van Go\'en, de continuer et d'étendre l'œuvre que celui-ci avait commencée. La famille de Salomon était depuis peu établie à Harlem; elle venait des environs de Naarden où il existait encore, vers 1625, quelques maisons et un château, aujourd'hui détruits, qui portaient ce nom de Ruisdael. La filiation assez compliquée de cette famille était, jusqu'à ces derniers temps, restée fort obscure, et quand on pense que trois, et peut-être même quatre de ses membres ont été paysagistes, que deux portaient le même prénom de Jacob et qu'ils ont peint des sujets à peu près pareils, on s'explique facilement les confusions qui ont pu être faites entre eux. Après van der Willigen, qui, dans son excellent livre sur les Artistes de Harlem., nous avait révélé le premier l'existence de ces quatre Ruisdael, et Burger qui essayait de marquer les différences de leur talent, c'est à M. A. Bredius, le savant directeur du Musée de La Haye, que revient l'honneur d'avoir nettement établi leur individualité en nous apportant à cet égard des informations décisives.
Un document cité par van der Willigen et qui confirme rorigine de la famille, nous apprend que. le q mars 1642, un certain Isaac Ruisdael, veuf, natif de Naarden, contractait un nouveau mariage avec une jeune fille de Harlem, où il s'était établi. Cet Isaac qui, en cette même année, figure sur les listes de la Gilde de Saint-Luc, était fabricant de cadres, probablement aussi marchand de tableaux et admis sans doute à ce titre dans la Gilde. Mais M. Bode croit qu'il peignait aussi et lui attribue, non sans quelque vraisemblance, plusieurs paysages, assez médiocres d'ailleurs, signés des initiales J. V. R. Un frère d'Isaac, Salomon Ruisdael, fixé comme lui à Harlem, était né dans cette ville, et son talent, très goûté de ses contemporains, allait commencer la réputation de la famille. L'époque précise de sa naissance est restée inconnue ; la date de 1610, qu'on lui assignait autrefois, doit évidemment être reculée de plusieurs années et reportée tout au début du xvii'' siècle, vers 1600, car dès 1623 nous trouvons l'artiste inscrit sur les listes de la Gilde. On ne connaît pas davantage les maîtres de Salomon, et l'on ne peut à ce propos que signaler, d'après de nombreuses analogies, l'influence
SALOMON RUISDAEL.
qu'I'.saias van de Velde et surtout van ("io\en ont exercée sur son éducation artistique. Les détails qui nous ont été transmis sur sa vie sont aussi très rares. Houbraken le dit, à tort, frère de Jacob, et le cite comme un pa\-sagiste habile qui. en dehors de l'exercice de son art, avait